|
ViaLibre5 à la rencontre d'univers en liberté ? |
|
|
|
|
| <
Retour |
|
Deux
ou trois choses que nous, Français, pouvons vous dire
|
|
|
|
|
|
« E cosi francese questa storia » écrivait la Stampa du 2 mars dernier, en évoquant lattitude des intellectuels et de la gauche française face à la procédure dexpatriation engagée à lencontre de Cesare Battisti. Des Français un peu à côté des réalités, ignorant ce que fut la situation en Italie de ce que lon a appelé les « années de plomb », voilà ce que nous serions. Cest ce que reprend dans le même journal, puis dans Le Monde, Barbara Spinelli, traçant le portrait robot, « lidentitik », des intellectuels français. La ranc¦ur déversée dans la majorité de la presse italienne sur les personnes qui se mobilisent en France pour éviter lextradition de Battisti nous a étonnée. Cest de cet étonnement et de ses raisons que nous voudrions faire part ici. Nous sommes tous deux des amis du groupe il manifesto depuis plus de trente ans et avons connu à ses côtés beaucoup despoirs et vécu beaucoup de désillusions et de tragédies. Nous connaissons moins que les lecteurs de ce journal la situation italienne, notamment des « années de plomb », mais mieux que ne le supposent les Spinelli et consort. Notre combat en faveur de Cesare Battisti nest pas dabord un combat contre lItalie, ni contre son gouvernement, ni contre son Premier ministre, ni contre sa justice. Cest dabord un combat français, franco-français même. Au travers de ce combat cest la continuité de la tradition républicaine en France qui, pour une grande partie de ceux qui se sont mobilisés, est en jeu. Nous craignons quune décision dextradition de Battisti ne lui porte un coup sérieux. La forme actuelle de la république française est née à la fin du XIX° avec lavènement de la III° République. Elle est la fille de deux grands combats : la laïcité et lamnistie des communards. Si le premier aspect est assez connu, le second a donné lieu à moins de travaux ou détudes. La question de lamnistie des Communards est totalement liée à celle de la construction de la République, entre 1871 et 1880.. Dès lautomne 1871, cest-à-dire dans les mois qui suivent lécrasement de la Commune de Paris (mai 1871), la revendication dune amnistie des condamnés accompagne la revendication dune levée de létat de siège et de la construction dune République conçue comme le seul régime capable dassurer la réintégration des communards dans le corps social, de reconstituer lunité du corps civique, dêtre un modèle de tolérance par la démocratie. Ce fut un combat incessant, qui a mobilisé une foule de militants. A chaque élection, les républicains présentaient des communards en position éligible.Ce combat fut aussi porté par des homme dune grande autorité morale comme Louis Blanc ou Victor Hugo. Ce dernier en fera le point unique de son programme électoral et sera élu au Sénat sur cette base. De 1871 à 1879, lamnistie est au c¦ur des combats républicains. Les opposants royalistes, bonapartistes, ou républicains extrêmement modérés qui rêvent de sallier à eux, la combattent au nom de la nécessaire justice qui doit passer jusquau bout, de la punition exemplaire, de la justification de la justice militaire qui « a ¦uvré avec tant dintelligence et de c¦ur », au nom du refus damnistier les contumaces (qui nont pas payé) ou les « droits communs ». Or à peu près tous les communards sont des « droits communs ». En 1879, Gambetta demande et obtient de lAssemblée le vote dune amnistie générale, « première pierre de lunité nationale », en même temps quest créée la fête nationale du 14 juillet, et que les Chambres, installées à Versailles depuis 1871, retournent à Paris. Cette référence fondatrice nest absolument pas une référence morte. Passons sur laprès guerre de 39-45, très complexe, pour nous arrêter un instant sur la guerre dAlgérie, très proche de nous. Dès la signature des accords dEvian, qui mettent fin à la guerre, des voix sélèvent pour réclamer lamnistie. Rappelons le contexte : on est alors très proche dune guerre civile, après un putsch manqué dune partie de lEtat Major, et en pleine vague dattentats de lOAS. Et la personne même du général (et, plus grave pour lui, de sa femme) a été visée à plusieurs reprises, dans des tentatives dassassinat qui ne sont pas des simulacres. Pour envisager lamnistie, le général exige que le combat contre lOAS soit dabord gagné. Après différentes mesures partielles, lamnistie générale est votée en juillet 1968 (incluant tous les Français qui ont fait du soutien au FLN ou combattu dans ses rangs), parce quil est impératif de recréer lunité nationale sur le passé un peu lointain de la guerre dAlgérie (6 ans sans commentaires) pour pouvoir se pencher sur les fractures nouvelles qui viennent de souvrir avec mai 68. Une loi damnistie pour les étudiants engagés dans les manifestations violentes a dailleurs déjà été votée dès le 24 mai 68, sans causer de remous. Nul doute que Mitterrand ait cherché à se situer dans cette tradition, lors de son arrivée au pouvoir, qui a elle aussi constitué un traumatisme pour beaucoup de gens, en insérant une loi damnistie dans une politique plus large de défense et délargissement des libertés. Suppression des tribunaux militaires, abolition de la peine de mort, et amnistie présidentielle assez large qui touche, contrairement à ce qui a été écrit en Italie (« les Français sont prêts à absoudre les terroristes italiens et ne pardonnent rien à leurs propres terroristes ») les responsables dAction Directe, emprisonnés pour mitraillages et attaques à mains armées contre des policiers. Quelques années plus tard, au milieu des années 80, ceux-ci repassent à la clandestinité, et commettent plusieurs assassinats, dans une solitude quasi absolue, sans aucun lien avec un quelconque mouvement de masse. Leur dossier doit être rouvert. Et dans un premier temps, leurs conditions de détention (jugées inhumaines par Amnesty International) doivent être au moins décentes. Laccueil
offert aux réfugiés italiens sinscrit directement
dans la tradition française que nous avons décrite :
offrir une voie pour sortir de laction violente, offrir une
chance de réinsertion. Cet accueil relève aussi dune
conception « républicaine » de la construction
européenne. Ça a parfaitement fonctionné. Pas
un seul des réfugiés italiens na trahi la confiance
faite et la parole donnée. Pour nous lamnistie est une mesure politique, ce nest pas une mesure morale. Cest la recherche dune forme de réintégration dans le corps social de ceux qui en ont été éloignés. « Les guerres civiles ne sont finies quapaisées. En politique, oublier, cest la grande loi. Sur une vaste faute, il faut un vaste oubli » écrivait Victor Hugo (que nous navons jamais confondu avec Cesare Battisti). En cela lamnistie se distingue de la grâce, qui nest pas un oubli, mais une manière de maintenir le « gracié » dans une situation de soumission, dinfériorité. Et lamnistie ne permet pas uniquement « doublier ». Elle est aussi un moyen politique de passer de la dimension émotionnelle (faire son deuil avec ses tripes, se venger même de manière moins vulgaire que ne le souhaite Luciano Violante etc.) à la dimension historique (commencer un travail de réflexion sur ce qui sest produit, sur les causes, les diverses facettes économiques, sociales, politiques, géopolitiques, etc. de ces questions). Lamnistie est une manière dengager un travail dhistoire, de commencer à faire les comptes avec le passé. En tant que Français, amis de lItalie de longue date, nous nous permettons de vous poser une question: labsence de débat sur lamnistie dans votre pays nest-il pas une manière de refuser de faire les comptes politiques avec ce passé là, dans toutes ses dimensions : la stratégie de la tension, le rôle des services secrets, de la CIA, de Gladio, de la loge P2, de laffaire Aldo Moro, du compromis historique, des « années de plomb » ? Le fait
que 35 ans après le massacre de la Piazza Fontana, on nait
toujours pas trouvé de coupable (cf. le jugement de la cour
dappel de Milan du 12 mars), nillustre-t-il pas, au delà
des difficultés qui ont émaillé la procédure
depuis 1969, cette renonciation collective à faire les comptes
politiques de la période ? Le fait de maintenir vivace, 25
ans après, la détestation à légard
des militants dextrême gauche qui ont été
impliqués dans les tourments de la période, quils
soient en prison ou en exil, nest-il pas une manière
de masquer cette renonciation ?
|