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A celui qui regrette d'avoir signé,
par Claude Mesplède

 


Tu regrettes d’avoir signé la pétition contre l’extradition de Cesare Battisti et des autres Italiens abrités par la France. Ces regrets tardifs ont été provoqués, m’as-tu avoué, par l’énumération dans la presse, de tous les crimes commis par Battisti durant les années de plomb.

J’ai lu comme toi la description détaillée des quatre homicides dont il est accusé. Je me suis également rappelé qu’à la fin de 1990, lorsque Battisti quitte le Mexique pour s’installer en France, il est, à son arrivée, emprisonné à Fresnes où il passe cinq mois. Pendant ce temps, les juges de la cour d’appel de Paris examinent son dossier suite à une demande d’extradition formulée par l’Italie. Bien sûr, à cette époque, en 1991, le dossier de Battisti mentionne tous les homicides dont on l’accuse encore aujourd’hui. Pourtant cette liste de méfaits n’a pas convaincu les juges qui ont donné un avis défavorable à la demande d’extradition. Dès cet instant, Battisti s’est trouvé placé sous la protection de l’Etat français en vertu d’un engagement du président Mitterrand énoncé en 1985.

Une affaire jugée ne peut pas être rejugée. Cette règle du droit français ne semble pas gêner le ministre de la justice qui a décidé de demander à la cour d’appel de se prononcer à nouveau sur l’extradition de Battisti. Son dossier, identique à celui de 1991, et le fait que cette affaire ne devrait pas être rejugée, permettent de penser que la réponse des juges (s’ils acceptent de rejuger) sera identique à l’avis exprimé en 1991. Mais rien n’est moins sûr car les conditions dans lesquelles cette décision sera prise ne sont pas les mêmes qu’en 1991.

En effet, le ministre de la justice s’est beaucoup investi dans cette affaire. Il a commencé à travestir la vérité sur l’arrestation de Battisti qu’il a accusé d’avoir menacé de mort un voisin. Non content de diffuser une telle énormité, il est intervenu à FR3 contre la libération de Battisti, la veille du jugement remettant celui-ci en liberté conditionnelle. La même homélie a été reprise par Le Figaro, l’Express et quelques autres médias. Force est d’ailleurs de constater que le ministre n’a pas trouvé beaucoup d’opposants pour le contrer et mettre en évidence sa façon tendancieuse d’exposer l’affaire et d’accuser Battisti. Détails troublants : on n’arrête pas de trouver des micros chez les juges. Nanterre d’abord (peut-être à cause de l’effet Juppé), puis Caen aux dernières nouvelles. En attendant de découvrir des mouchards dans d’autres villes et peut-être pas seulement chez les juges.

Tu regrettes d’avoir signé la pétition, mais te rends-tu compte de la façon dont cette affaire est orchestrée ? Déjà alerté en 2002 par notre vive réaction, puis en 2003 par le refus du procureur général de la cour d’appel d’exécuter ses demandes d’extradition, le garde des sceaux n’a rien laissé au hasard pour susciter parmi l’opinion publique une certaine pression pour l’aider à arracher la décision. Pour ce faire, la stratégie qu’il a élaboré n’est pas très originale, mais efficace. Il faut évitert le plus possible d’évoquer l’engagement pris par l’Etat français vis à vis des Italiens qui vivent chez nous depuis 15 à 20 ans, et se contenter d’énumérer la liste des homicides attribués à Battisti. En procédant ainsi, on suscite chez les auditeurs un sentiment moraliste du type « on va pas garder chez nous un assassin ». Personne n’indique que Battisti a toujours nié les crimes dont on l’accuse. Personne non plus, n’a dit qu’en Italie, un condamné par contumace comme lui, n’a pas le droit d’avoir un nouveau procès. Si l’extradition est accordée, Battisti ira directement en prison jusqu’à la fin de sa vie..

Mais le ministre n’étant pas certain de la décision qui va guider les juges chargés de décider ou non l’extradition, un tintamarre médiatique d’une ampleur jamais connue s’est déchaîné en France, ainsi qu’en Italie où tous les records de falsification, de traductions altérées et d’interprétations douteuses sont établis. Le plus célèbre romancier populaire italien, Valerio Evangelisti en fera la preuve jeudi dans un long article qu’il m’a communiqué. En France, jamais affaire de ce type n’avait suscité de telles empoignades. Les épithètes fleurissent à l’égard des signataires. On nous reproche de faire l’apologie du terrorisme alors que nous l’avons condamné tout comme la lutte armée. Et nos détracteurs ironisent sur la médiocrité des « intellectuels gauchistes » qui défendent un assassin parce qu’il est d’extrême gauche. Ils évitent de façon concertée toute référence à l’engagement de l’état à propos des réfugiés politiques italiens car ils savent que cette référence au respect de la parole donnée, recueillerait un écho très favorable chez les citoyens pour lesquels l’honneur de la France reste une chose importante qu’ils votent à droite, à gauche ou nulle part.

Alors, si tu regrettes toujours d’avoir signé, sache que tu n’as pas eu le choix du terrain, pas davantage du sujet à traiter. Le ministre de la justice a choisi à ta place en t’obligeant à dire « je ne défends pas un assassin ». Il t’a aussi obligé à penser que Battisti était cet assassin sans te laisser entendre ses dénégations ni te dire qu’il n’aurait jamais la possibilité de prouver son innocence. Voilà pourquoi il est important que tu ne regrettes rien. Tu as refusé d’être manipulé en déjouant cette stratégie du mensonge par omission. Cette attitude ne te paraît-elle pas plus adaptée avec ta conception de l’honneur du pays des droits de l’homme et du respect des engagements pris ?

 

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