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L'autre
son de cloche sur les procès contre Cesare Battisti
par Valerio Evangelisti |
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Laffaire la plus horrible et spectaculaire est connue par sa date, 7 avril 1979, qui en marqua le commencement : ce jour-là, Toni Negri et une douzaine dautres intellectuels furent arrêtés parce quun magistrat -Guiddo Calorego, notoirement progressiste et proche du PCI-, les accusait dêtre les chefs occultes et suprêmes des Brigades rouges. Peu après, laccusation fut complètement abandonnée. Cela nempêcha pas pourtant qu'à la fin du procès, les personnes arrêtées, dont le nombre sétait entre-temps élevé à 142, finissent en prison ou en exil : au chef dinculpation d'origine sétait substituée une infinité dautres. L'un des inculpés, lenseignant Pietro Maria Greco, fut tué par la police le 9 mars 1985. Alors quil était désarmé, on lui tira dans le dos. Il fut achevé alors que, moribond, il implorait de laide. Aucun de ses assassins na jamais subi des conséquences judiciaires daucune sorte. C'est une dynamique semblable -on entre en prison sous une accusation, on finit saucissonné par mille autres- qui a caractérisé le parcours judiciaire de Cesare Battisti, au cours duquel tous les instruments des lois dexception furent expérimentés les uns après les autres. Au point que, pour la première fois depuis sa naissance, Amnesty International condamna un pays occidental, lItalie, pour violation des droits de lhomme. Ceci na évidemment pas été mentionné par Edmondo Bruti Liberati (Président de l'Association nationale italienne des magistrats), dans son article paru dans le journal Le Monde le 27 mars 2004. Ni par Armando Spataro, procureur adjoint qui représenta l'accusation aux procès contre Battisti, interviewé par Le Monde le 30 mars 2004. Avant daborder leurs déclarations, il faut souligner que les deux interventions avaient été en quelque sorte pré-annoncées par le même Spataro dans un article publié par le quotidien LUnità (version on line) le 9 mars 2004. Spataro y annonçait son intention de défendre la bonne renommée des magistrats italiens dans laffaire Battisti, à travers une campagne concertée par le syndicat Magistrature Démocratique, par le Mouvement pour la Justice (présidé par le même Spataro) et par lassociation Magistrats européens pour la démocratie et les libertés. Bruti Liberati semble lavoir pris au mot puisque son article dans Le Monde reprend de celui de Spataro des arguments et des phrases entières. Parmi elles, un éloge du Président Sandro Pertini adressé à la magistrature italienne, capable "d'être restée dans la légalité quand le terrorisme s'est manifesté". Mais les limites de la légalité peuvent être largement dépassées par voie réglementaire, et cela sans léser la constitution. Ce fut justement le cas de lItalie. Un illustre historien du droit, Italo Mereu, a pu sans mal, dans une étude devenue un classique (Histoire de lintolérance en Europe, 1988, éd. Bompiani), démontrer comment la législation dexception italienne des années 70 et 80 a été directement modelée sur les procédures de linquisition. Dans un chapitre déterminant pour notre démonstration, intitulé Le gonflement du soupçon dans la contumace , Mereu démontre comment la charge des accusations pesant sur un inculpé tend à saggraver de manière exponentielle, jusquà inclure, à titre de preuve , la contumace elle-même. Spataro na pas dû lire l'étude de Mereu, puisque, ingénument, il nous révèle que cest seulement petit à petit que le rôle de Battisti se dévoila et prit de lampleur au cours de lenquête et des procès qui suivirent son évasion. Arrêté en 1979 au cours de la rafle qui frappa le Collectif autonome de la Barone après le meurtre de Torregiani, condamné en mai 1981 à 12 ans et 10 mois de prison pour participation à bande armée et détention darmes, il sévade de prison en octobre de la même année. Sept années plus tard (!), le procès reprend en son absence (Battisti est au Mexique). Cette fois, on laccuse de rien moins que de quatre homicides et de 32 autres crimes (nombre plus tard élevé à une soixantaine, si lon en croit la requête dextradition). Et par cette condamnation à perpétuité , pour citer Mereu, se conclut, dans le meilleur des cas, un procès qui avait commencé sur un léger soupçon dhérésie . Mais quel est lélément nouveau qui enterre Battisti sous une avalanche de nouvelles inculpations ? Cest larrestation de Pietro Mutti, condamné pendant sa cavale en 1981 et capturé lannée suivante, à la suite de lévasion de Battisti. Il appartient alors à Prima Linea, une organisation terroriste différente des PAC (Prolétaires armés pour le communisme) dans laquelle militait Battisti, et il se repent ; cela signifie quil essaie dobtenir une remise de peine ou carrément la liberté avec des révélations et des dénonciations dex-camarades (il est mieux qu'ils soient en cavale, me permets-je dajouter). Dans le cas de Battisti, il explique quil aurait tué personnellement, avec sa complicité, le gardien chef Santoro et le policier de la Digos Campagna ; quil aurait participé en couverture à lassassinat du boucher Sabbadin ; quil aurait pris part au projet dasassinat de Torregiani. Mais les "révélations" de Mutti ne sarrêtent pas là. Parmi ses autres mises en causes, très nombreuses, figure celle des organisations palestiniennes qui auraient, selon lui, armé les Brigades rouges. Il sensuit une enquête entière appelée lenquête de Vénétie , qui naboutira à aucun résultat. Disons que, comme témoin, Mutti nest pas des plus fiables. Et en fait, Bruti Liberati prend ses précautions dans Le Monde : dans deux cas au moins -les assassinats de Sabbadin et de Torregiani- Mutti ne fut pas la seule source de laccusation. Son témoignage parut coïncider avec des révélations dautres inculpés des PAC qui avouèrent leur participation à des crimes particuliers, mais sans accuser personne dautre. Donc, il ne s'agirait pas de repentis . Ce qui constituerait, selon Bruti Liberati, un élément indubitable de preuve. Bruti Liberati omet de dire que la personne du repenti ne fut pas le seul personnage anormal que la législation dexception italienne introduisit dans le droit, dans le sillage des procédures de lInquisition. Il y eut aussi celle du dissocié : soit un inculpé qui, en échange de remises de peine (moindres que celles consenties au repenti ), assure avoir renoncé à la lutte armée (variante soft de lantique institution de labjuration), admet les crimes qui lui sont attribués personnellement et fournit des indices, sans mentionner les noms de ses complices. Et de fait, les co-inculpés de Battisti (Giacomini, Spina, Cavalina, etc.), se sont dissociés et leurs déclarations, confrontées à des années de distance à celles de Mutti, ont donné substance à une preuve . Selon Bruti Liberati, un élément probant naîtrait de la fusion entre ce que déclare un repenti , et ce que déclare un dissocié , alors même que ces deux catégories de "témoins" ont pour finalité une réduction de leur condamnation. Où seraient, donc, les éléments de preuve contre Battisti ? Le journaliste du Monde qui a interviewé Spataro et Salvatore Aloïse semble les mentionner, dans un paragraphe intitulé témoins oculaires . Il se réfère à laffaire Torregiani : Un témoin a tout vu, suivi les assassins, noté le numéro de la plaque, quand ils ont changé de voiture pour senfuir . Tout à fait vrai. Sauf que la chose ne regarde pas du tout Battisti, au contraire de ce que semble croire le journaliste. Elle concerne éventuellement Sante Fatone, dont la mère était propriétaire de la Renault 4 qui servit de voiture-relai. Battisti, ce jour-là, nétait pas là, il ne tua pas Torregiani, il nen blessa pas le fils (touché accidentellement par son propre père), il ne tira pas et il ne senfuit pas. Je doute fortement quArmando Spataro, durant linterview, ait soutenu le contraire (comme je doute tout autant quil démentira jamais linterprétation contraire de lintervieweur). Spataro nous explique plutôt, à propos de lassassinat de Sabbadin, que des témoins oculaires ont vu sur le lieu du crime un personnage ressemblant à Battisti ( et cest à ce moment , raconte-t-il avec une ironie volontaire, que le repenti Mutti entre en scène pour confirmer). Dommage que, au début de linstruction de laffaire Torregiani, on se soit retrouvé avec entre les mains deux présumés assassins du bijoutier, tous deux de haute taille alors que les témoins oculaires avaient parlé dun homme grand et d'un autre petit. Contradiction brillamment résolue par la magistrature en affirmant que lexécutant "petit" de lassassinat avait un aspect tellement plein dautorité quil semblait grand (!!!). Belle instruction, du reste ! Armando Spataro devrait expliquer pourquoi on infligea à un malheureux, Sisinnio Bitti, trois ans et demi de prison, simplement parce que quelquun lavait entendu se dire daccord avec les meurtres de Torregiani et de Sabbadin. Cela se traduisit en soutien moral à un meurtre, que seule la législation italienne, modelée sur le droit inquisitoire, entreprit dutiliser. Il devrait aussi nous expliquer pourquoi ce même Bitti, sorti des interrogatoires à lhôtel de police avec une otite traumatique, ne put rien faire contre ses tortionnaires parce quils niaient lavoir frappé. Spataro, spécialisé dans le soutien moral , devrait justifier son propre soutien moral aux paroles de son collègue de linstruction, Alfonso Marra (aujourdhui juge du siège) qui, à propos de lusage de la torture durant les interrogatoires, écrivait ceci : Au cas où les violences nentraînent pas de maladie, mais seulement une sensation douloureuse transitoire sans altérations organiques-fonctionnelles objectives, on parlera dun autre délit : celui de coups. Dans cette dernière hypothèse, il deviendrait impossible davérer les faits sur le plan technique justement parce quen labsence de maladie, on ne dispose daucune confirmation objective . Ce qui revient à dire quen labsence de conséquences physiques durables des mauvais traitements, les cas de tortures infligées à des prisonniers (il y en eut treize durant linstruction de laffaire Torregiani), seront déclassés en "coups", et puis classés, à moins que la police elle-même ne sautodénonce. Que Spataro et Bruti Liberati, sils ont envie de parler, se prononcent sur cette distorsion des normes les plus élémentaires de la justice, et sur tant dautres auxquelles la magistrature italienne sabandonna durant les années de plomb (pour n'en mentionner qu'une, durant le procès contre Battisti, lutilisation à linstruction de sujets psychologiquement faibles et, en outre, mineurs). Autrement, je continuerai de considérer Cesare Battisti comme la victime dune justice droguée, qui na jamais su éclaircir ses responsabilités. Donc, je continuerai de le présumer innocent, comme devrait le permettre toute bonne conception du droit. Et quils cessent, ces messieurs, de soulever des questions spécieuses (la nouvelle demande dextradition serait valide parce que consécutive à une condamnation définitive postérieure de deux ans au refus français de 1991 : en réalité, la sentence de Cassation se limitait à confirmer celle de la Cour dAppel). Et qu'ils cessent aussi de se réclamer dun espace judiciaire européen . Depuis quand les innovations juridiques sont-elles rétro-actives ? Nest-ce pas justement ce que vous reprochez à Berlusconi ? Et puis, vous savez mieux que quiconque que Battisti na pas le moindre rapport avec Al Qaeda ou avec les nouvelles brigades rouges. Prononcez-vous sur tout cela, messieurs les magistrats et, après seulement, occupez-vous de laffaire Battisti. Je ne vous demande pas un repentir. Une simple dissociation de vos collègues serait plus efficace.
Valerio Evangelisti (Traduit de l'italien par Serge Quadruppani)
(1) Pour les "lois spéciales" édictées de 1974 à 1982, voir l'article de Roberto Bui (qui n'a pas pu être publié en Italie, ni en France), sur le site web : http://www.wumingfoundation.com/italiano/outtakes/cesare_battisti_2_french.html |
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