LETTRE DE CESARE BATTISTI (traduite du portugais) A DIFFUSER
Brasilia, 18 février 2009
Pourquoi moi ?
Même
si je n’ai jamais cru, comme l’a dit Voltaire, que nous vivons dans un
monde où l’on vit ou meurt « les armes à la main », l'ironie du destin
a fait qu'aujourd'hui, je me trouve condamné pour quatre homicides. Ma
situation est terrible. Je suis effrayé, désarmé, devant l'hostilité,
la haine pleine de rancune que manifestent mes adversaires. Je sais que
je devrais combattre l'avalanche de mensonges, de faussetés
historiques, mais ce qui me manque pour me lancer dans la lutte, c’est
le désir de gagner. Gagner quoi ? Mes adversaires, au contraire de moi,
semblent avoir quelque chose à défendre. Qui sait, leur misère, ou leur
richesse ou, peut-être, comme dans le cas de quelques actuels ministres
du gouvernement italien, maintenir caché leur passé en tant
qu’activistes de l'extrême droite (fasciste), responsables directement
ou indirectement des massacres à la bombe. Je ne sais pas exactement ce
qui motive mes adversaires à entrer dans cette lutte, mais, ce n'est
certainement pas la soif de justice.
De
mon côté, je ne prétends pas me faire le défenseur de tout ce qui s’est
passé pendant les sanglantes années 70. Nous sommes en plein XXIe
siècle, je n'ai plus de vérités absolues sur la société idéale, et je
ne suis pas important au point de défendre ce qu’il y avait de bon dans
les rêves de ces années. Je ne peux pas me jeter dans une telle guerre.
Je dirais même que je ne suis pas non plus intelligent au point de
générer autant d’ennemis; si j'ai dérangé tant de personnes
importantes, cela fut sans aucun doute le résultat de mon inconscience.
La vérité est que je n'ai rien
fait pour éviter tant de problèmes, mais reste encore à comprendre
comment je fus capable d’arriver à des résultats aussi désastreux.
Reste, de toute manière, cette question : pourquoi tant de haine ? Ce
n'est pas pour m’esquiver que je me déclare inapte et que je laisse la
réponse à cette question à des personnes plus intelligentes, qui n’ont
pas l’habitude de jouer le rôle d'« anges vengeurs ».
Cette
interminable persécution et toute cette histoire des années 70 en
Italie est une longue agonie, une lamentation honteuse couchée sur le
papier jauni des justiciers. C’est l'expression d'un visage rongé par
une maladie nerveuse, comme un péché originel qui souille le corps
politique italien. Pauvre Italie de Dante, ou celle de Beccaria, de
Bobbio et d'Umberto Eco. Pauvre patrie balayée par le vent de
l'orgueil, du cynisme et de la vanité, qui l’empêche de reconnaître ses
propres erreurs, ses propres péchés, ne voulant pas s'abaisser au
niveau de ces pays latino-américains en admettant courageusement que,
elle aussi, elle a souffert à la même époque d’une guerre civile de
basse intensité (lire les déclarations de l’ex-Président de la
République, le sénateur Francesco Cossiga), et que, pour la combattre,
elle a recouru à toutes sortes d'illégalités.
Outre
des dizaines de prisonniers politiques enterrés vivants dans les
prisons italiennes, il y a des centaines d'autres réfugiés dans le
monde entier. Nous avons ici, au Brésil, le cas d'un extradable italien
qui appartenait à une organisation nazi-fasciste et qui fut impliqué
dans l'attentat de Bologne, 82 morts. Étrangement, l'Italie ne fait pas
mention de ce cas, n’émet pas de protestations ni ne fait de chantage
au peuple brésilien. Pourquoi ? Pourquoi l'Italie n'a-t-elle pas agi de
la même manière quand Sarkozy a refusé l'extradition de Marina Petrella
en France, dont la situation pénale dépasse de loin la mienne ?
Pourquoi cette obstination féroce contre moi, alors qu’il n’y eut
aucune protestation quand fut refusée [note : par le Brésil]
l'extradition de quatre autres Italiens, également condamnés pour
homicide ? Serait-ce que mon activité d'écrivain et de journaliste
puisse constituer un danger pour la manipulation historique de cette
Italie gouvernée par la Mafia ? Je ne sais pas.
Ce
qui est sûr, c’est que, malgré tous mes efforts, je ne réussis pas à
agir devant ces attaques virulentes contre moi. Je ne peux pas
m’identifier à l'image de moi qu'ils me renvoient et associer ce reflet
désolant à mon identité sociale. Ils peuvent continuer à dire que je
suis un « terroriste », un « assassin », etc., de toute façon, je ne
réussis pas à me penser comme quelqu'un capable d’au moins le centième
de tout ce qu’ils m’attribuent.
C'est
curieux d'observer la réaction des personnes qui, pour une raison ou
une autre, sont en contact avec moi : les agents pénitentiaires,
d’autres prisonniers, des visiteurs et même mes avocats. Dans les
premières minutes de la conversation, je lis dans leurs expressions un
« brin » de déception, comme s’ils pensaient : « Alors, c'est celui-là,
le dangereux terroriste ? » C’est exactement ce que les gens
s’exclament quand je me trouve dans des situations similaires, n'ayant
pas réussi à éviter le bombardement médiatique, principalement de la «
presse marron », qui fait tout pour tenter d'intervenir négativement
dans les décisions judiciaires.
Je
reste perplexe, surpris et gêné par tout ce que je provoque et, sans
aucun doute, je finis par sembler un peu idiot, avec un air distrait,
voire incrédule, de voir que c’est moi le sujet concerné. Cela parce
que je n'ai jamais eu le sentiment, quand il s'est agi de contester les
accusations, d'agir pour ma propre défense. J’ai toujours l'impression
que, en rétablissant la vérité historique, les faits, je ne fais
qu’accomplir un devoir civique.
J'aimerais
crier la vérité au peuple italien, mais comment le faire ? Car la foule
manipulée est devenue lyncheuse et résolue à notre perte. Le fauve qui
se cache derrière la masse, derrière un sourire de circonstance,
derrière des mots vides, et qui n’attend que l’occasion de se révéler,
je le connais bien. Déjà avant qu’il ne me désignent, en particulier,
je savais qu'à un moment ou un autre, mon heure arriverait.
Et
j'ai laissé parler. Je me suis laissé traiter d'assassin, de voleur, de
dépravé, et de beaucoup d’autres choses. J'ai laissé faire tout cela
par imprudence ou par supériorité, ou encore parce que je me sentais
invulnérable à ces insultes, ou par goût qu’on parle de moi, que ce
soit en bien ou en mal. Si je n'ai pas protesté vigoureusement contre
de telles obscénités, ce n'est pas seulement parce que, d’une certaine
manière, je reste un optimiste. Inutile d’être conscient que, quand la
multitude se rassemble, elle le fait toujours contre quelqu'un,
celui-là même qui l’avait mise d’accord, au début. Ce quelqu'un est le
rejet d'une molécule de cette multitude qui, en règle générale, l'avait
idolâtré un jour. Même si dans mes pensées je me soulève, avec raison,
contre les bas instincts de la multitude manipulée, je n'ai toujours
pas perdu l’espoir qu’une lumière puisse soudain s'allumer au milieu de
ces gens, pour les ramener au monde des êtres pensants et des esprits
libres.
Mon attitude peut
sembler suicidaire, au moins contradictoire, mais elle est partie
intégrante de l'idée que je me fais des raisons qui me lancèrent dans
l'aventure de l’écriture. Car c'est bien vrai que, avant d’être
transformé en monstre, j'ai été un écrivain.
Enfin,
les autorités italiennes d’aujourd'hui me poursuivent, comment
expliquer cela, comment expliquer cette Italie, la même qui me transmit
un jour l'amour des mots écrits, ce rêve de liberté et de justice
sociale, qui fit de moi un homme, et à présent un pestiféré ? Comment
expliquer cette Italie qui a oublié sa récente pauvreté, ses émigrants
traités comme des chiens qui mouraient dans les mines belges,
allemandes et françaises. Qui a oublié ses fascismes jamais enterrés,
ses tentatives de coup d'état, la Mafia au pouvoir, la stratégie de la
tension, Gladio, les bombes des services secrets sur les places
publiques, les tortures des militants communistes, ces mêmes qui, en
dépit de leurs erreurs, ont déchiré leur vie pour contribuer à faire de
l'Italie un pays à la hauteur de l'Europe et qui aujourd'hui, 35 ans
après, sont traités de terroristes, et dont certains pourrissent encore
dans les « prisons spéciales ».
Ce
serait cette Italie, dont le chef du gouvernement fut un excellent
membre de la célèbre Loge P2, et qui aujourd'hui promulgue des lois
racistes ? Est-ce l'Italie qui se refuse à laver son linge sale en
public ? De toute façon, l'histoire ne se juge pas dans les tribunaux,
nos seuls juges ne peuvent être que ceux, encore à venir, combattant
pour une société juste. Car ceux-là seulement nous jugeront
impartialement.
La vérité
fait mal, mais elle éclaircit. Notre histoire récente nous a montré
l'erreur et la tromperie de l'inquisition, et que des cicatrices jamais
oubliées doivent être réparées pour que soient ainsi reconnus les excès
commis face à la vérité unique imposée. Il ne sert à rien de cacher la
saleté sous le tapis. Tôt ou tard la saleté apparaît.
Je
reconnais avoir fait partie d'une page de l'histoire qui a été écrite
avec du sang, de la sueur et des larmes ; et j’espère qu'aujourd'hui
mes adversaires reconnaissent que jamais les bourreaux ne touchent pas
leur dû. L'histoire s'est toujours montrée implacable avec ceux qui
essaient de supplanter et cacher leurs erreurs.
Nous
vivons une ère démocratique. Des barrières et des murs ont été
renversés, les concepts ont été révisés. L’heure n’est-elle pas arrivée
pour l’Italie de montrer son côté chrétien ? Car le pardon est un acte
de noblesse. Si je suis considéré comme un ennemi de l'Italie, même les
ennemis font la trêve et se pardonnent. L'histoire a fait sa part et a
donné à l'Italie une ère de progrès et de développement. On s’attend à
ce que l’importance de ceux qui ont fait de l'Italie l'Italie de tous
soit reconnue, et que le rôle fondamental qu’ils ont eu pour le
rétablissement de l'État Démocratique de Droit, bien que non compris,
fut essentiel. Italie, Italie, qui tue le rêve de tes fils et ferme les
yeux sur ceux qui t'ont défendue, il n’est jamais trop tard pour un
geste de noblesse, à l’exemple du Vatican qui reconnut ses activités
pendant l'Inquisition. La chasse aux sorcières est finie. « Que justice
soit faite, non pas après que périsse le monde, mais justement pour
qu'il ne périsse pas ».
La société souffre davantage de l’emprisonnement d'un innocent que de l'absolution d'un coupable.
Amitiés aux Brésiliens et aux Brésiliennes,
Cesare Battisti
(Trad. Dorothée de Bruchard)