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Cesare Battisti

Le polar à double facette

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Même si certains prétendent en situer les origines jusque dans la Bible, par exemple dans L'interrogatoire du Seigneur à Caïn sur le sort de son frère Abel, ou encore dans Oedipe Roi, de Sophocle, le roman policier n'est officiellement né qu'en 1841 lorsque The Graham's Lady's and Gentleman's Magazine de Philadelphie publie Double assassinat dans la rue Morgue d'Edgar Allan Poe. Du reste, comme le fait remarquer le critique anglais Georges Bates, comment pourrait-on écrire du policier avant l'existence même de la police?

C'est donc à cette date que nous ferons remonter la naissance d'un genre qui, malgré les inévitables empêcheurs, finira par susciter l'intérêt progressif des éditeurs et surtout bénéficiera, au fil des décennies, de l'accueil généreux des lecteurs. Au point qu'on peut aujourd'hui constater l'existence de véritables écoles Nationales : L'anglaise l'américaine, la française, l'italienne etc.


©Photo : David Villarruel

Le roman noir naît seulement après le premier conflit monial. Auparavant, dans un contexte social ordonné et hiérarchisé, marqué par le respect et l'identification vis-à-vis des pouvoirs et des rôles constitués, existe que le roman policier. Un système qui, par le biais d’une enquête rationnelle et rude", faite d'arguments et déductions logiques, délivre le calme social d'une fissure criminelle toujours bien individualisé et limitée.

Il s'agit d'un roman au style policé tant par l'action que par langue employée. Le coupable y est démasqué par le savoir détaché, objectif et somme toute imparable des représentants et défenseurs de la loi.
Défait, l'enquêteur est toujours cristallisé en une personne sobre à l'intelligence supérieure, et l'histoire ne comporte ni émotions brutales ni dialogues serrés et répétés. Enfin, le récit est surtout le déroulement de la force compréhensive et explicative de la raison, la victoire linéaire du cérébral sur l'irrationnel criminel. Un Pendant plus "aventureux" de la logique d'une salle de tribunal, en fin de comptes...

Mais les valeurs traditionnelles qui ont jusque là régi et soudé le corps social entrent en crise dans les années qui suivent la Grande Guerre. La dialectique identitaire et distinctive entre autorité et individu se brise rapidement sous l'impulsion et les soubresauts imprévus de la nouvelle société, caractérisée par la démocratie de masse. Les différentes institutions, les mécanismes d'intégration jusque là en vigueur deviennent soudain désuets face à un monde en plein bouillonnement. Désormais libre de règles valables et reconnues, les désirs et les passions échappent à toute volonté de les cerner et de les contrôler. C'est la confusion, la pagaille généralisée parmi les couches sociales saisies par l'attrait de l'argent et la hâte de "réussir". La "délinquance" n'est plus le fait de quelques individus isolés. Elle touche chaque interstice social. Elle infeste en progression exponentielle les services publics et même les forces de l'ordre. Corruption et crime traditionnel ne font qu'un, et leurs acteurs aussi. La lutte pour le pouvoir et l'argent intéresse directement et sans exception tout le monde, et c'est une lutte brutale où tous les moyens sont permis.

C'est dans ce contexte historique qu'apparaît le roman noir. L'ordre retrouvé ne peut qu'être particulier, ponctuel et jamais général, et renvoyer au vide des principes perdus et non remplacés, voire irremplaçables.
Le contenu du récit est adapté à l'apparence du monde, et la violence brute et hideuse en est le maître-mot. Le narrateur n'utilise plus l'écriture comme un écran hypocrite qui doit révéler les habits du devoir-être et cacher l'insupportable nudité de l'être, il la met directement en relation avec la réalité sociale qui est à l'origine de son histoire. Finie la syntaxe fleurie et proprette, place à l'expressionnisme des phrases populaires. Cette immersion dans le réel populaire s'approfondit de plus en plus, pour aboutir à l'argot érigé en idiome officiel d'une certaine littérature noire (Simonin, Malet, etc.)

Le style "hard boiled" (Hammet, Chandler, Hadley Chase, ... ) Détective, et criminel demeurent substantiellement sur le même plan : même milieu débridé et sans repères consolidés, même langage, même méthodes et même savoir qui, souvent, brouillent le choix des camps opposés.
La Noire post soixante-huitarde française et la génération contemporaine d'écrivains américains en sont un exemple manifeste. La génération européenne est un plus politisée, tandis qu'outre ‑Atlantique (Ross Thomas par exemple) elle est plus éloignée des options engagées. Un regard diffèrent, peut être, mais, le fil conducteur est le même : c'est un cri désespéré des perdants qui ne veulent pas perdre la mémoire. Comme I'a justement dit Manchette : "les historiens viennent quand l'histoire est finie". 1968 est depuis longtemps morte et enterrée par une nouvelle étape de "l'ordre" mondial. Le roman noir, qui reste lié à cette époque, est donc devenu caduc, insignifiant

Les genres de la littérature populaire ne sont pas destinés à l'immortalité. Certains ont disparus, comme le roman feuilleton du siècle dernier, d'autres remuent encore, du fond de leur cercueil, comme par exemple le western. En général, la possibilité de survie, partielle ou totale, est liée à l'évolution. Le roman-feuilleton au ton a ainsi survécu sous les habits du roman policier, et ce dernier, se mélangeant à la littérature réaliste, a donné vie au roman noir moderne. Dans un cas comme dans l'autre, bien sûr, le crime surgit de la société. Mais alors que, dans le roman policier, il est conçu comme une aberration exceptionnelle qui blesse sans infléchir le système normatif en vigueur, le roman noir ouvre un chemin toujours incertain dans un fourmillement informe où tous les coups sont permis, où les astuces employées ne sont motivées ni par les lumières scientifiques ni par les impératifs moraux. Mieux : la morale n’a rien à faire là où le représentant du bien n’est que l’envers de son adversaire.

Cette double facette de la littérature, attachée à discerner et à développer les rapports souvent ambigus entre pourfendeurs des illégalités, délinquants et victime, se présente encore aujourd’hui. Cette approche différente  de la matière criminelle et criminogène est éternelle: il y aura toujours, désormais, le point de vue « correct » du roman policier et celui «incorrect» du roman noir. Mais, tandis que les clichés du premier se poursuivent dans l’homogénéité un peu figée de ses schémas, le second poursuit sans cesse sa descente aux enfers.

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