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Délices
des fentes Presque trois mois déjà. Quatre-vingt sept jours qu’il me prive de ces fentes que j’aime tant pénétrer. Des fentes à la mécanique toujours bien huilée, prévisibles, régies par un rituel immuable et pourtant, dès qu’il allait m’introduire, j’éprouvais toujours ce même frisson voluptueux de m’enfouir dans l’inconnu pour ressortir ensuite avec le plaisir inédit d’avoir vécu une expérience nouvelle. Et cela, souvent plusieurs fois de suite dans la même journée, parfois dans la même nuit, bien que Guillaume fut plus enclin aux pénétrations diurnes et crépusculaires ; la peur du noir sans doute. Evidemment, comme la plupart de ses concitoyens, il lui arrivait d’arpenter les trottoirs parisiens à minuit passé, en quête d’une nouvelle introduction. Pour être franc, il se pouvait que nous rentrions parfois bredouilles. Alors une grande tristesse m’envahissait, même si je savais qu’il avait tout fait pour satisfaire notre bonheur commun, nos obsessions mutuelles. |
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Guillaume est quelqu’un qui ne se ménage pas. Titillé par ses désirs les plus secrets, il nous dépensait sans compter. C’est ce que j’ai toujours aimé en lui. Il a commencé à m’utiliser pour fêter son dix-septième anniversaire il y a deux ans et vingt-neuf jours. Je m’en souviens parce que c’était une année bissextile mais surtout parce que ce fut inoubliable. Quelle sacrée paire nous avons formé depuis ! Mais dès la fin de l’automne dernier, plus rien. L’ignorance, l’abandon. Même pas une petite caresse de temps à autre, rien. Plus de fentes, ni de bouches généreuses pour m’accueillir. Je m’étiole et rabougris. Guillaume ne me sort plus que pour me regarder avec tristesse tous les matins et je sens passer dans ses yeux l’ombre d’un charter de regrets. J’imagine ses paupières qui se ferment pour tenter de retenir ses larmes mais elles finissent toujours par se répandre sur ses joues, sinuer sur sa peau en se frayant un passage entre les poils drus d’une barbe de presque trois mois. Depuis la terrifiante nouvelle, Guillaume avait cessé de se raser. Il ne se lavait dorénavant que deux fois par semaine et moi, ne voyant quasiment plus le jour, je dépérissais à vue d’oeil. Comme un hologramme privé de lumière. *** Elodie fut notre première conquête. Guillaume la rencontra deux jours avant le début de notre partenariat. Tout comme lui, elle venait de passer brillamment les épreuves du bac. Il l’aborda dans le hall du lycée Janson de Saillie (j’ignore l’orthographe du nom de ce monsieur) où une partie des futures élites de la nation se pressaient contre les panneaux annonçant les résultats. Je sentis mon Guillaume tout de suite intéressé par cette fille brune aux yeux verts, ses petites fesses mises en valeur par un jean prune, ses seins prometteurs libérés de soutien-gorge, à peine dissimulés par une chemise blanche à demie déboutonnée, une chemise d’homme qu’elle avait certainement empruntée à son grand-frère parce qu’elle mettait en valeur sa peau mate. Je n’ai pu voir les yeux gourmands de Guillaume dériver sur la jeune lauréate, mais il était évident qu’il la jaugeait des pieds à la tête, devant et derrière, tournant autour de la jeune fille afin de déterminer si son profil droit égalait le gauche et il les classa finalement ex-aequo. J’ai toujours en mémoire la main qu’il glissa dans la poche de son pantalon pour me caresser frénétiquement. Il avait encore ses doigts contre moi lorsqu’il aborda Elodie. Quand je repense à tout cela, je ne peux m’empêcher de frissonner... Tout d’abord, il la félicita. Elle lui retourna le compliment. Rougit-il ?, sans doute, mais je ne peux l’affirmer. En revanche, sa main accentua une telle pression sur moi que je faillis suffoquer. Il ne faut pas croire que je suis du genre mauviette (l’avenir prouvera le contraire) mais pour l’instant, ne l’oubliez pas, je n’avais jamais servi... Elodie déclina l’offre de mon partenaire d’aller boire un verre quelque part, puis de dîner ensuite dans un bon restaurant. Certaine de sa réussite, elle avait déjà prévu sa soirée : une fête entre amis, organisée par le grand-frère (j’avais vu juste pour la chemise) dans l’appartement de celui-ci. Mais tu peux te joindre à nous si tu veux. Guillaume déclina à son tour et je fus d’accord avec lui. L’intimité avant tout. Je ne suis pas de nature jalouse mais, pour inaugurer notre première aventure (j’exclus les attouchements antérieurs) je préférais le tête-à-tête plutôt que de m’exhiber au sein d’un groupe inconnu. En admettant que Guillaume n’ait pas décliné, il est tout à fait probable qu’il n’aurait pas osé me sortir devant tout le monde. Comme moi, s’il avait hâte de la première fois, il l’appréhendait avec autant de fébrilité mêlée à une légitime inquiétude. Il me sortit le surlendemain. En fin de matinée, le téléphone sonna. Guillaume (il portait un caleçon blanc à pois rouges, comme le meilleur grimpeur du Tour de France) souleva le téléphone sans fil de sa base en bâillant, un oeil à peine entrouvert tentant de fixer le petit écran de l’appareil conçu pour fliquer les appels par le truchement de l’inscription du numéro des correspondants. Comme nous sommes en démocratie, ne l’oublions pas, il est possible de rester anonyme, ce que Guillaume m’apprit par la suite. Ça me fait une belle jambe... Sur l’écran à peine plus grand que deux timbres-poste accolés, les cristaux liquides n’affichèrent pas dix chiffres mais douze lettres : " numéro secret ". Il hésita à prendre la communication. Allez, je me lance, soyons fou ! Il a prononcé cette phrase avec une certaine gloriole, peut-être pour s’éclaircir une voix encavernée par je ne sais combien de clopes et de verres d’alcool qu’il s’était envoyés depuis que l’Education Nationale l’avait autorisé à poursuivre des études supérieurement supérieures. Depuis qu’il avait décliné l’invitation d’Elodie aussi. Le numéro secret était le sien. Guillaume me regarda, extatique, pointant son pouce droit déplié vers le plafond de la cuisine. C’est elle, putain, c’est elle ! Oui, ça va être super, ok, ok, ok (bon, ça va le hoquet), d’accord, d’accord, oui oui. Bon. A ce soir alors, je m’occupe de tout. Il raccrocha. Il avala un reliquat de chicorée tiédissant (beurk), termina son verre de jus d’orange et m’enserra de sa main aux ongles manucurés. Ce soir, c’est le grand jour ! Ne manquant pas de tact, j’ai évité de le reprendre, mon Guillaume, car j’aurais pu lui susurrer de s’exclamer plutôt : ce jour, c’est le grand soir ! Madame Gervaise Fontilly entra à cet instant dans la pièce et embrassa son fils sur le front. Je vous passe les ça va maman ? vous avez bien dormi mon fils ? encore bravo pour votre succès, j’ai reçu plein de télégrammes et une foultitude d’e-mails de la famille pour vous féliciter, tenez, de la part de votre père. Madame Fontilly, je la déteste, une vraie salope (si vous lui caressez les seins, vous touchez un bon quart de la peau de son cul) déposa sur la table, sur un lit de miettes de biscottes, un chèque de 2000 euros. La vulgarité de cette femme, bien que sans elle et son mari je ne serai pas là à vous raconter notre histoire, m’a toujours fait braire. Un chèque. Non mais. Un chèque, au début du troisième millénaire. N’importe quoi. Guillaume s’est empressé de l’empocher en bavouillant un bisou sur le front de sa mère accompagné d’un merci troglodyte. Ah oui, ajouta la cérémonieuse sur le pas de la porte, évitez de fumer trop mon chéri, il paraît que c’est dangereux pour les glandes. Elle sortit sans daigner m’accorder le moindre regard. Je ne pense pas être de nature paranoïaque, pourtant, si je réfléchis, je suppute que le premier palier de notre déchéance vient de ce moment précis, dans cette cuisine high-tech où Guillaume évaporait sa gueule de bois, quand la mère Fontilly déposa ce putain de chèque à côté d’un pot de confiture de figue avignonnaise appelée Couille du pape (au singulier). Pour me rasséréner, je me dis que ce soir avec Elodie, Guillaume n’aura pas un cul de figue comme imagent les provençaux pour désigner un rendez-vous manqué. Oui, ce soir, miaou !, on ne change pas une équipe qui ne demande qu’à gagner. Curieusement, Guillaume se mit à aboyer. L’après-midi, une fois le chèque déposé à la banque, nous nous baladâmes dans les jardins du Luxembourg ce qui, pour ce qui me concerne, ne présentait pas le moindre intérêt. Ensuite, nous allâmes au cinéma. J’ai oublié le titre du film et qui jouait dedans. Guillaume également car il a profité de ces deux heures de pénombre pour me tripoter sans relâche. Il y avait dans ces gestes compulsifs une grande exaltation, tempérée par l’anxiété de m’inaugurer. Ses doigts devenaient de plus en plus moites à mesure qu’il me triturait et moi, imperturbable, je restais impassible dans ma dureté et ma flexibilité. Ça va bien se passer mon minou, ne t’inquiète pas. N’oublie pas que j’assure quatre-vingt-dix pour cent du boulot. Tu tripotes les boutons pour mettre la mécanique en route, je m’introduis et hop, ça rentre, ça sort, ça réentre et ça ressort, le tour est joué Autant de fois que tes moyens te le permettent. A la fin du film, Guillaume se leva et plutôt que de quitter la salle directement il m’entraîna dans les toilettes. Je crus bêtement que c’était pour m’admirer, mais non, il se contenta d’uriner dans une vasque de faïence où flottaient trois préservatifs, quatre chewing-gums et une cerise. J’ignorais que les cinéphiles prodiguaient une telle passion pour les bigarreaux. En revanche, je savais tout du culte que Guillaume vouait aux préservatifs. Le chèque paternel de 2000 euros, c’est eux, ce lycée de bourges où la plus violente baston se résumait à un débat enfiévrée sur les mérites comparés d’Edouard Balladur et de Nicolas Sarkozy, c’est encore eux. Tout comme l’hôtel particulier, rue Pergolèse, la chirurgie esthétique à répétition de la mère Fontilly et la collection de Weston limougeauds du fiston. Merci la capote ! Les Fontilly, j’en parle en connaissance de cause, s’ils ne sont pas les rois du caoutchouc, fricotent avec les princes et depuis une vingtaine d’années voient leur fortune s’engrosser à mesure que la natalité baisse et que le sida continue à se propager. En sortant de l’UGC Danton, Guillaume pesta en décelant une minuscule tache de pipi sur la jambe gauche de son pantalon Armani. La trace devait mesurer à peine deux millimètres et qui plus est, était située juste à droite du genou, masquée par la pliure. Pas de quoi s’angoisser. Mais lui, si. Il fonça dans la rue Saint-Sulpice, s’engouffra dans le magasin Yves Saint-Laurent et en ressortit un quart d’heure plus tard, rhabillé des pieds à la tête. Lorsqu’il passa à la caisse, je faillis m’évanouir de bonheur. Je dois préciser que dans la cabine d’essayage, quand Guillaume se défit de sa veste puis de son pantalon, les laissant choir sur la moquette immaculée, j’étais déjà aux anges. Là, dans l’intimité de cet isoloir mondain, il me prit entre ses deux mains, s’assit sur le petit tabouret de bois vernis puis m’embrassa plusieurs fois. Pas des petits bisous claqués n’importe comment à la va vite mais de ceux où pointe le bout de la langue. Où ce muscle infatigable vous caresse longuement, comme pour calligraphier un message secret sur ce que vous possédez de plus intime, de plus précieux. C’est à cet instant précis qu’il commença à m’appeler " ma puce " puis " pupuce ". Sur le moment, je crois que je n’ai pas vraiment apprécié ce terme un peu trop réducteur à mon goût mais par la suite, l’habitude sans doute, j’ai fini par l’accepter. Et depuis qu’il me délaisse, ce surnom me manque cruellement. La jeune caissière (on dit " caissière " chez Saint-Laurent ? ) avait des cheveux auburn relevés en chignon et un bec-de-lièvre savamment déstructuré par un quintuple piercing (ces cinq anneaux accrochés à sa lèvre supérieure, était-ce sa manière à elle de militer pour que les Jeux Olympiques de 2008 se déroulent à Paris ? J’aurais bien aimé le lui demander). Elle sourit à Guillaume, un assez mignon sourire ma foi, et le complimenta sur le port de son nouveau costume. Flatté, il s’enquit de l’endroit où se débarrasser du pantalon Armani et de la veste assortie. Elle lui indiqua une grande corbeille en rotin masquée par un rideau de lin gris savamment froissé. Cousu de fil blanc, je me dis, qu’on me les coupe si la nana ne va pas s’empresser de récupérer le costard rital après notre départ pour l’offrir à son jules. A sa place, je ferais la même chose et, nonobstant cette ferraille circulaire au-dessus de la bouche, j’aurais bien montré mon savoir-faire à l’employée mais Guillaume, impatient de retrouver Elodie, ne s’éternisa pas. Il déposa quelques gros billets à côté du lecteur de cartes bleues et sortit. Des billets au début du troisième millénaire, non mais franchement. Pourquoi pas des pièces jaunes ? N’importe quoi. Dans la rue, un début de déception commença à s’emparer de moi. Ce parfum d’amertume s’évanouit trois minutes plus tard, rue des Ecoles, quand nous franchîmes le seuil du Balzar, une brasserie sise à deux pas de la Sorbonne et du Collège de France. Le loufiat serra la main de Guillaume comme à un vieil habitué. Nous nous installâmes à la table réservée, au fond à droite, un peu à l’écart, si l’on peu parler d’écart dans ce genre d’endroit. Elodie n’était pas encore arrivée. Guillaume commanda un apéritif avec des glaçons dedans mais il ne le but pas. Les glaçons se liquéfièrent dans le verre et je commençais à en avoir assez des ongles de mon partenaire qui allaient et venaient sans cesse sur moi pour écourter le temps de l’attente, évacuer le stress. S’il continue, il va finir par me mettre hors d’usage. Guillaume pianota un nombre incalculable de numéros sur son portable : maman, papa, grand-mère, Jean-Baptiste, un cousin qui étudiait la physique nucléaire à Berkeley (Californie) - il l’a évidemment réveillé - la météo, les résultats des courses et peut-être un serveur de cul car il se mit à enchaîner des " Oh oui oh oui " à l’issue de tous ces appels dilatoires. Mais non, grossière erreur : c’était Elodie qui venait d’entrer dans le restaurant. Il raccrocha aussitôt, remisa l’appareil dans sa poche, tout contre moi, et se leva pour saluer la jeune fille. Elle avait revêtue une petite robe fuchsia qui ne devait pas avoisiner les trente grammes sur le plateau d’un pèse-lettres. - Je ne
suis pas trop en retard ? Deux heures
plus tard, on s’approcha du moment historique. Le Juliénas avait
un tantinet échauffé les esprits et le sang de chacun approchait
de la fusion. Guillaume prit délicatement la main d’Elodie et l’introduisit
dans la poche de son pantalon. Il guida les doigts de la délurée
sur moi. Ils me frôlèrent d’abord, me titillèrent
ensuite puis me pelotèrent sans détour. Préliminaires.
Cette fille devait avoir pris des leçons de piano, ou de harpe.
Pour l’ocarina ou le soubassophone, on verra plus tard... Elodie se
leva subitement, les joues rosissantes, " j’en ai pour deux
minutes ", et disparut dans l’escalier menant aux toilettes.
Guillaume, fébrile, avala un grand verre d’eau tout en signalant
au garçon de lui apporter l’addition. Celle-ci arriva en même
temps que l’hypothétique harpiste qui lâcha sur la table
une dizaine de petits emballages pailletés. Guillaume parcourut à peine l’addition. Il froissa, grand seigneur, le rectangle de papier avant d’entraîner Elodie dans un coin maintenant sombre et clairsemé de l’établissement. Leurs langues se nouèrent tandis qu’il me sortit en douce. Dix minutes
plus tard, sous les yeux ébahis du garçon qui n’avait probablement
jamais assisté à une telle scène, nous sortîmes,
épuisés de bonheur. Voilà, c’était fait.
Pas si compliqué que ça. Grâce à elle, nous avions passés le cap décisif. Et nous n’entendions pas en rester là. Une sacrée paire je vous dis. *** Fort de cette première expérience concluante, Guillaume mit à profit ses deux mois de vacances pour me trimballer d’une fente à une autre, selon un itinéraire très précis, établi comme un plan de bataille. Le premier juillet nous prîmes le TGV Méditerranée pour Marseille et cinq heures et demie plus tard (au bas mot), nous débarquâmes à la gare Saint-Charles sous un soleil de plomb. L’idée de Guillaume était confondante de simplicité : soixante jours, soixante fentes, à chaque fois dans une ville différente. Sur un petit carnet, il avait consigné les lieux les plus propices où rencontrer nos futures conquêtes. Un copain de lycée lui avait même refilé quelques tuyaux qui nous évitèrent quelques déconvenues. Lorsque nous remontâmes à Paris le deux septembre, de Perpignan, Guillaume, confortablement installé dans un wagon de première, consulta son calepin avec fierté. Le contrat avait été quasiment rempli. Sur les soixante noms de lieux, cinquante-neuf étaient rayés. Nous ne fîmes chou-blanc qu’une seule fois, le quinze août. Hormis ce petit contretemps bien excusable (le quinze août est un jour qui n’existe pas), le défi avait été relevé. Mais, en bon perfectionniste, Guillaume désirait une réussite totale. A mi-chemin, peu après Bordeaux, profitant de la somnolence des voyageurs, il se rendit au wagon-bar, déserté en ce milieu d’après midi postprandial. Grâce à la coopération instantanée de la vendeuse de sandwiches et de boissons, nous atteignirent le quota que mon associé s’était fixé. Soixante ! Bingo ! Enfoncées les Trente Glorieuses ! De retour dans l’appartement familial rue Pergolèse, la mère Fontilly trouva son fiston passablement, comment dire..., essoré. Sentiment que, pour une fois, je partageai avec la génitrice car j’étais presque au bout du rouleau, mes réserves à la limite de l’épuisement. Si Guillaume ne me laissait pas un peu de répit, je ne tarderais pas à me vider complètement. Il sembla en prendre conscience car les dix-huit jours qui suivirent furent placés sous le signe de l’abstinence. Ouf. *** Le vingt-sept septembre (comme vous pouvez le constater, j’ai une excellente mémoire des dates et des chiffres) nous repartîmes comme en quatorze. Un nouveau chèque (grrr...) de 3000 euros cette fois, émanant de la grand-mère paternelle, requinqua les finances de Guillaume et lui permit de nous remettre en chasse. Encore émoustillé par ses prouesses estivales (où, je le rappelle sans forfanterie, nous avons beaucoup tiré) il plaça la barre plus haut et me sollicita jusqu’à dix fois par jour. Autant vous dire que certains soirs, la " pupuce " était sur les genoux. Pour être tout à fait honnête, il m’arrivait quelquefois de ne plus supporter cette boulimie de fentes frisant la névrose, cette appétence de pénétrations compulsives dont certaines n’excédaient pas la minute, parfois. A la qualité, Guillaume se mit à privilégier la quantité. Lorsqu’il rencontra Martine (une peau de pain d’épice nappée d’une soie sensuellement sauvage) au club-house de Saint-Nom-La-Bretèche (ce n’étaient évidemment pas les greens mais la multitude de trous éparpillés sur la pelouse qui avait attiré Guillaume dans cet endroit sinistre) je me pris à espérer qu’il allait enfin construire une relation durable, planifiant mes indispensables services à l’avance, cessant de me sortir au débotté sous l’emprise d’une envie frénétique soudaine. Au bout d’un mois (nous étions alors fin décembre) Martine en eut assez de ce Guillaume qui m’exhibait à tour de bras dans les endroits les plus divers et les plus extravagants. Je pourrais vous dresser la liste des restaurants (une étoile minimum) où ils dînèrent presque tous les soirs, les luxueux magasins où il la couvrit de cadeaux mais ce serait trop fastidieux. Si Martine (à l’intersection de ses cuisses se distillait un nectar enivrant) engrossa considérablement sa garde-robe, sa collection de parfums et sa boîte à bijoux, la balance fut fatale à leur liaison quand elle s’aperçut qu’elle avait pris trois kilos. Guillaume n’en ressentit pas la moindre émotion, comme lorsqu’il largua notre première conquête place du Trocadéro peu après cette averse subite. *** Des euros de mémé, il ne restait plus que le dixième. Sans porter de jugement et sans le moindre sous-entendu machiste, sortir des filles, ça coûte. Les mois ultérieurs, Guillaume se montra plus raisonnable. Il fréquenta plus souvent sa fac de Droit et moins les demoiselles. Je garde un souvenir attendri de cette longue période qui nous mena jusqu’au printemps où il s’occupa de moi avec attention, ne m’employant que dans les grandes occasions, les meilleures à mon goût. Sans doute devenait-il adulte, avait-il compris que le bonheur réside ailleurs que dans l’éparpillement ou l’accumulation. Il devait avoir pris conscience des menaces planant sur le monde et des désastres qu’elles provoquaient. Même s’il me protégeait toujours (dans le plus grand secret) on sait que le risque zéro n’existe pas. Fort heureusement, nous avions échappé à tous les virus. Tout commença à se dégrader le jour de son dix-neuvième anniversaire. Cette foutue famille Fontilly, les hobereaux de la capote, avait mis les bouchées non pas doubles mais triples. Tout le monde y alla de sa contribution directe pour offrir à Guillaume un chèque groupé (grrr... grrr...) de 30.000 euros. Et ce fut le début de la fin. Nous atterrîmes à Kennedy Airport le seize avril. Deux heures après, l’ombre du World Trade Center nous écrasait. Ce voyage - ou plus exactement ces voyages (car c’est d’un tour du monde dont il s’agit) - fit naître une sourde angoisse en moi. Je n’avais jamais franchi les frontières de ce qu’il est convenu d’appeler l’Hexagone, jamais pris l’avion et, de surcroît, les fentes étrangères m’incitaient à une inépuisable source de questionnements. Allais-je supporter le choc, tenir de coup ? Guillaume pourrait-il m’utiliser dans toutes ces contrées lointaines de la même manière que dans notre pays ? Les voyages forment la jeunesse, répète-t-on, pourvu qu’ils consolident aussi l’envol de mon partenaire vers l’âge adulte. Au fond de la valise Lancel de son fils, la mère avait glissé une bourse en soie nouée avec une élégante cordelette mauve. Tenez, noble fruit de mes entrailles, je vous l’ai remplie d’une centaine, des Fontilly, bien sûr. Je compte sur vous, mon fils, pour répandre dans ces charmants petits réceptacles, non pas la bonne parole, mais la bonne semence de par le monde que vous allez parcourir, sans le moindre accroc. Et, à l’acmé de vous jouissances multiples, n’oubliez pas de vous exclamer : " Fontilly, Fontilly, oh oui ! " Cela favoriserait notre pénétration du marché planétaire. Cérémonieuse, phraseuse et furieusement mondialiste, cette Gervaise. Néanmoins ce don a permis de me rasséréner. Mon Guillaume ne manquait pas de protections et, par conséquent, il me protégerait aussi. Nous visitâmes la cinquième avenue, la statue de la Liberté et Greenwich village. New York était belle, turgescente, toute entière tendue vers le ciel. Les taxis jaunes effacèrent le mauvais souvenir de l’unique que je pris avec Elodie. Les écureuils de Central Park ne me firent aucun effet. Rien à foutre des écureuils. Un jour, lors d’un pique-nique dans le bois de Boulogne, Guillaume s’assoupissait, l’une de ces ridicules boules de poils roux a failli m’entamer d’un coup de dents. Dans un bar de Broadway une serveuse au visage piqueté de taches de rousseurs déposa sur un napperon de papier notre troisième whisky avec un sourire à dérider un orang-outang neurasthénique. Guillaume jeta un oeil au ticket de caisse et découvrit les quelques mots qu’elle y avait inscrits au dos. (Je traduis). Je m’appelle Cathryn Blue, mon service se termine dans une heure et j’habite au-dessus. La fille m’avait tout de suite plu et, à en juger par l’attitude de mon propriétaire qui ne cessait de lui cligner des yeux (voulait-il répondre à son message par du Morse oculaire ?) nous partagions le même sentiment. La nuit avec Cathryn Blue ne fut pas à la hauteur de nos espérances. Francophile invétérée (ce job c’est pour payer mon premier séjour à Paris, je poursuis la traduction) elle bombarda Guillaume de questions sur les petits hôtels sympas et les restaurants cool, la hauteur exacte de la tour Eiffel et la profondeur des catacombes. Au petit matin, j’étais toujours à ma place. Saoulé par la bavarde, Guillaume n’avait pu me sortir de ma cachette. Il ne délia donc pas les cordons de la bourse. Je me consola en pensant qu’ainsi, il m’économisait en vue de pénétrations plus à propos. Nous épuisâmes New York en dix jours. Dès qu’il eut fait le tour des grands magasins (des vendeuses de chez Macy’s et leurs cabines d’essayages feutrées doivent garder un excellent souvenir de nous), ignoré les musées et prit des photos de Wall Street (il y en a une où je figure, malheureusement floue car prise trop vite), Guillaume m’emmena en Californie. On s’est un peu dépensés à Los Angeles, moins à San Francisco et beaucoup à Berkeley. Le cousin Jean-Baptiste (prévenu la veille par téléphone) avait tout prévu pour notre arrivée. Le premier soir, il nous donna rendez-vous au Fuck’em All, un restaurant cyber, branché sur internet, qui accueillait tous les week-ends d’ex groupes punks cinquantenaires reconvertis dans le ukulele. L’endroit était tenu par le petit-fils albinos du fondateur des Hell’s Angels (si j’ai bien compris) et, dans une vitrine fermée à clef, étaient exposés religieusement l’un des premiers modèles de notre Minitel, deux photos encadrées, celle de Roland Moréno, celle de Dario Moréno. Sur la première figurait une dédicace élogieuse. Cela me plut. Tout de go, le fils du frère de la mère Fontilly révéla sa triste vérité à Guillaume. Les études, j’ai à peine tenu deux trimestres, la physique nucléaire, rien à battre. Je joins les deux bouts en bossant chez un tatoueur cherokee, en plus je suis sûr que c’est pas un vrai, de Cherokee, je veux dire. Si t’as envie de te faire incruster un truc, je peux t’arranger le coup, cousin. Guillaume déclina. S’il avait succombé à la proposition, j’en aurais été malade. N’avait-il pas déjà une inscription très confidentielle sur moi ? Laquelle ? Je ne peux la révéler. Vers la fin du dîner, outre Jean-Baptiste et mon partenaire, Cindy Braveheart, Clarisse Bubbles et Claire Bloomington étaient autour de la table poisseuse. C’était un jeudi, le ukulele des ex punks nous fut donc épargné. Le cousin se pencha à l’oreille de Guillaume tandis que les filles commandaient des sirops de goyaves au nuoc-nam. Jean-Baptiste ne prit pas la peine de baisser la voix car il s’exprimait en français. (Pas besoin
de traduire, donc. Je reproduis de mémoire). - Je te comprends, le rassura Guillaume. Te biles pas. Pour moi, c’est la meilleure manière de t’aider. Jean-Baptiste s’éclipsa, soulagé, nous laissant seuls avec les trois jeunes femmes. Nous nous en chargèrent directement sur la table, ce qui les ravit et nous valut de chaleureux remerciements. Quand nous partîmes, avec la bénédiction du patron albinos, celui-ci nous gratifia d’applaudissements effrénés. Visiblement il avait apprécié notre visite. Et notre prestation. (Nous n’y allâmes pas de main morte). Le cousin nous donna rendez-vous le lendemain soir dans un autre restaurant (cubain) avec trois autres jeunes femmes accortes que nous régalèrent comme les précédentes, une fois Jean-Baptiste parti. Ce cérémonial se répéta pendant vingt-trois soirs. Le vingt-quatrième, considérant que l’honneur et la réputation de la France avait été hissés à son firmament, que la déficience de l’ex étudiant en physique nucléaire avait été " remboursée ", nous décidâmes d’en rester là. Pour partir ailleurs. Cet épisode californien vida une partie de nos bourses mais nous disposions toujours de quoi poursuivre notre périple. La traversée de la Chine me mit peu à contribution. Guillaume, prudent, évita les fentes locales, les jugeant trop dangereuses, de peur que j’y perde mon âme. Il a de ces mots parfois... Quant à l’Afrique, notre destination suivante, nous étions convenus de refuser tout contact extérieur pour nous concentrer sur l’atmosphère confinée des Hilton et autres Sheraton qui présentaient de moindres risques. A raison d’une semaine par hôtel et de vingt hôtels fréquentés, nous décollâmes d’Abidjan cinq mois après nos premiers pas sur le continent noir. En passant la douane de Roissy, je n’étais plus que l’ombre de moi-même. Les signes avant-coureurs de notre perte ne tardèrent pas à se manifester. A plusieurs reprises - et dans la même semaine - des fentes récalcitrantes me rejetèrent sans la moindre explication. Guillaume multiplia les ruses afin de les amadouer, leur prodiguer toutes sortes de caresses subtiles mais les refus restèrent catégoriques et sans appel. Il sombra dans la mélancolie, passant la majeure partie de ses jours et de ses nuits reclus dans sa chambre (quarante mètres carrés) de la rue Pergolèse. Gervaise F. le poussa à consulter le docteur Charles-Etienne Debornaves, fidèle ami de la famille, le premier à avoir expérimenté les capotes maison. Il étudia le cas de mon partenaire, lui prescrivit une série d’examens minutieux. Ce foutu praticien de mes deux ordonna, en sus, à Guillaume de se ménager, d’éviter les sorties fatigantes et les dépenses inconsidérées. Il ne le fit pas payer. C’est à partir de ce moment que Guillaume cessa de se raser et ne passa sous le douche que deux fois par semaine tandis que je m’étiolais. Mais nous n’avions pas encore touché le fond. Le fond se manifesta sous forme d’une banale enveloppe à en-tête, estampillée du cachet qui fait foi. Elle provenait de la poste des Champs-Elysées, située à mi-chemin d’une banque et du laboratoire d’analyses chargé des tests de Guillaume. *** Quand nous franchîmes le seuil du bâtiment, je n’en menais pas large. Guillaume, la main enfouie dans la poche de son pantalon, me serrait encore plus fort que d’habitude. Il présenta la convocation à un homme d’expression sévère, planqué derrière un guichet. L’homme parcourut la feuille et, sans relever la tête, indiqua la troisième porte à droite derrière nous. Guillaume hésita avant d’entrer. Si le visage du guichetier résumait les allégories de la dureté, que dire de la femme assise à son bureau ? La cinquantaine, les cheveux regroupés en chignon (comme la caissière au bec-de-lièvre de Saint-Laurent), vêtue d’un tailleurs strict à côté duquel les uniformes de l’Armée du Salut furent probablement conçus pour une tournée mondiale de Madonna. Elle regarda longuement Guillaume au fond des yeux sans ciller et ouvrit le dossier posé devant elle. D’une voix lente et grave, elle nous reprocha notre inconscience, vilipenda notre non-sens des réalités. - Vous êtes un irresponsable monsieur Fontilly ! Fort heureusement, les jeunes de vôtre âge savent prendre leurs précautions, eux... Autant vous l’annoncer tout de suite, vous allez le payer cher, très très cher. Votre conduite est inadmissible ! Permettez-moi d’ajouter que vous ne faites pas honneur à votre famille. Elle referma le dossier en le faisant claquer sur le bureau. Puis ouvrit un tiroir de sa main gauche. La droite, elle la tendit, paume ouverte, vers Guillaume, au bord de l’évanouissement. - Allez monsieur Fontilly, ce n’est plus le moment de faire des manières, il est temps d’assumer ! Remettez-moi l’objet de tous vos frasques et délits. Elle tapa du poing. Des crayons voltigèrent. - Monsieur Fontilly ! Vous n’êtes plus un enfant ! Si vous l’étiez resté, vous n’en seriez pas là... Vous avez fauté, vous devez en payer les conséquences. Vous voulez que je vous rappelle combien vous nous avez coûtés ? Vous le voulez ? Guillaume se leva, blême, ôta la main de sa poche et me sortit. Comme il l’avait fait tant de fois pour notre félicité commune dans ce monde piégé où il pensait pouvoir en contourner les chausse-trappes. La générosité de mon partenaire l’avait conduit à sa fin. Les doigts de la femme se refermèrent sur moi. Ils m’arrachèrent violemment de Guillaume. Nous poussâmes un cri à l’unisson. Une énorme paire de ciseaux s’approcha de moi. Les deux lames acérées firent le grand écart avant de me sectionner en deux parties égales. Guillaume s’évanouit. La banquière mit mes deux morceaux dans une enveloppe bistre qu’elle lâcha sur le dossier où figuraient la totalité de nos dépenses et la somme de nos découverts. Moi, la fidèle Carte Bleue de Guillaume, je mourus avant ma date d’expiration. Depuis, je suis passée de corbeilles en poubelles avant d’être incinérée. J’ignore tout de ce qu’il est advenu de mon fidèle ami.
Olivier
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