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Magazine
n° 11. Décembre 2002.

Quelques gémissements polis toutes les
5 à 6 secondes



Etes-vous anthropophage ou néolibéral?

Une tranche de foie cru

Crise cardiaque et cours de Yoga

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Etes-vous anthropophage ou néolibéral?

Je n’ai pas été exagérément surpris quand un jeune homme aux oreilles décollées a sonné à ma porte. Je n’ai jamais de visite en début d’après-midi un jour de RTT. Tous mes amis travaillent ou étudient avec zèle. Ca ne pouvait pas être l’un d’entre eux et par conséquent je ne m’attendais pas à tomber sur un visage familier.

En revanche, si j’avais pu deviner tout ce qui découlerait d’une réponse affirmative à la question : est-ce que vous avez quelques minutes à me consacrer, j’aurais certainement refusé. Dans le même ordre d’idées, si j’avais su ce qui allait advenir, je n’aurais jamais répondu à la moindre sollicitation financière dans le métro. J’aurais payé mes impôts en liquide et mis volontairement le feu à mon magnétoscope.

- Est-ce que vous avez une compagne?

- Non.

- Une partenaire de jeu?

- ...

- Vous voyez ce que je veux dire?

- Non.

- ...

- Enfin, je veux dire que je vois ce que vous voulez dire, mais j’ai pas de partenaire de jeu.

- Ni homme ni femme?

- Ni homme ni femme, pas de partenaire.

- Vous avez des amis?

- Je connais quelques personnes, peut-être une douzaine, mais je sais pas si on peut considérer que ce sont des amis.

- Vous voyez des gens. Vous devez sortir un peu, manger quelque chose, boire un coup, aller à des concerts de rock ou je sais pas quoi, hein. Vous faites des trucs dans ce genre, non?

- Oui.

- Et vous ne savez pas si vous avez des amis?

- J’ai dit que je ne savais pas si je pouvais considérer ces gens comme des amis au sens strict et étriqué du terme.

- Vous ne savez pas?

- Oui.

- Si je vous affirmais que vous n’avez pas d’amis...

- Je vous répondrais que je connais quelques personnes, que je ne vis pas comme un ermite

- Oui, mais vous n’essayez pas de me contredire.

- J’en vois pas l’utilité.

- Ca m’arrange pas ça... j’ai pas de case " ne se prononce pas ", j’ai juste " oui " et " non ".

- Noter ce que vous voulez.

- Très bien. Voilà... Vous avez de la famille?

- Oui.

- Vous la fréquentez?

- Non.

- Ca n’est pas dans le formulaire, mais, est-ce que je peux vous demander pourquoi?

- Oui.

- Pourquoi?

- Parce que la moitié de ma famille que j’aimais est morte à cause de celle que je ne fréquente pas.

- Ah. Donc, vous n’envoyez pas de carte de vœux à votre famille?

- Mécaniquement, non.

- Vous vous droguez?

- Ca dépend.

- De quoi?

- Des substances que vous classez parmi les drogues et de celles que vous ne classez pas parmi les drogues.

- J’ai rien là-dessus, moi. Je pose les questions qui sont inscrites là, c’est tout. J’ai rien qui dit " ça c’est une drogue, ça c’est pas une drogue, ça c’est un ami, ça c’est pas un ami "

- Je sais, on va admettre que toute substance dont le commerce est illégal est une drogue. Comme ça, je peux vous répondre. D’accord?

- D’accord.

- Je me drogue.

- Très bien... vous buvez?

- De temps à autre, oui.

- Beaucoup?

- Ca dépend de ce que vous appelez beaucoup.

- J’sais pas moi, vous buvez beaucoup ou pas beaucoup, vous avez la tête qui tourne, ou vous n’avez pas la tête qui tourne, vous tripotez la serveuse quand elle passe dans l’allée, ou vous gardez vos mains pour vous, vous vomissez ou vous gardez votre goûter au chaud dans votre estomac?

- Je vomis de temps en temps, je ne tripote jamais la serveuse quand elle passe dans l’allée, même si j’en meure d’envie, j’ai la tête qui tourne, c’est assez fréquent avant que je vomisse, mais je bois rarement comme ça. Durant la semaine, je ne bois presque jamais... Est-ce que je bois beaucoup? J’en sais rien. Disons que je bois trop pour les campagnes de pub anti-alcoolique et pas assez pour faire une cirrhose. Mettez ce que vous voulez, je m’en fiche.

- Je peux pas.

- Mais si vous pouvez.

- Non, je peux pas.

- Ne mettez rien alors.

- Je peux pas.

- Pourquoi?

- Parce que j’ai pas le droit non plus.

- Et si je refusais de répondre à vos questions?

- Je suis pas censé vous le dire.

- Si vous le faites, je vous jure que je répondrai à toutes vos questions.

- Vous jurez?

- Je le jure.

- Vous promettez de ne pas le répéter?

- Je vous le promets.

- Je peux avoir confiance en vous?

- Comme en votre maman.

- Elle est morte en couche.

- Désolé. Je voulais juste dire que vous pouviez avoir confiance en moi, que je ne dirai rien à personne, je répondrai à toutes vos questions. Tenez, je répondrai même par oui et non uniquement, si vous y tenez. Désolé pour votre mère.

- Merci.

- Si je refusais de répondre à vos questions, vous feriez quoi?

- Je resterai ici .

- Vous ne partiriez jamais?

- Si. En fait, si vous ne répondez pas, je dois vous reposer les questions au moins une fois toutes les heures pendant vingt-quatre heures.

- Et après?

- Après, je vous dirais que vous avez gagné, que je m’en vais. En fait, je ne m’en irais pas, j’irais me planquer derrière l’angle de la rue, là-bas, et j’appellerais la police et je les regarderais vous embarquer. Ensuite, j’aurai droit à une journée de congé et à une prime, alors, j’irai me saouler.

- Mais pourquoi vous vous esquintez les yeux et les cordes vocales à me poser vos questions? Pourquoi vous n’appelez pas la police tout de suite?

- Tout de suite, je peux pas.

- Pourquoi?

- Parce que je n’aurai pas respecté la procédure.

- Vous êtes intègre à ce point?

- Non, quand même, pas à ce point. Non, mais si je les appelais, je devrais me rendre à la caserne ensuite pour passer au détecteur de mensonges. Alors, ils diraient "  tu as menti, tu n’as pas respecté la procédure. C’est la honte pour ta famille, la honte, tu m’entends. Nous on paye ton salaire et toi tu nous mens. " Et puis les gardes m’arrêteraient et m’emmèneraient en prison.

- Longtemps.

- Oui.

- Longtemps comment?

- Comme jusqu’à ma mort. Maintenant, il faut que je vous pose le reste des questions. Vous êtes croyant?

- Non.

- Vous êtes néolibéral?

- Non.

- Vous êtes pour la peine de mort?

- Non.

- Vous êtes de gauche?

- Non.

- Vous êtes de droite?

- Non.

- Vous êtes homosexuel?

- On en a déjà parlé.

- Vous aviez promis de répondre par oui ou non, oui-ou-non.

- Oui.

- Très bien. Vous êtes bisexuel?

- Non. Attendez, vous avez noté quoi à la question précédente?

- " Homosexuel ?" oui.

- Non.

- Si j’ai écrit...

- Non, je voulais dire : non, je ne suis pas homosexuel.

- Vous êtes hétérosexuel?

- Bin

- Vous avez promis!

- Oui.

- Vous êtes hétérosexuel?

- Je viens de vous dire que oui.

- Bon, hétérosexuel, oui. Pratiquez-vous l’anthropophagie?

- A mes heures perdues.

- Oui ou non?

- Non. Vous n’êtes pas drôle.

- Avez-vous le sens de l’humour?

- Non.

- Avez-vous peur de mourir?

- Oui.

- Avez-vous peur du noir?

- Non.

- Avez-vous menti à la question précédente?

- C’est écrit ça sur votre papier ou...

- C’est écrit ça : " Avez-vous menti à la question précédente? "

- Oui.

- Etes vous porteur d’un virus recensé?

- Pas que je sache.

- ...

- Non.

- Faites-vous du sport?

- Oui.

- Vous vous entendez bien avec vos collègues?

- Oui.

- Les histoires d’amour finissent mal?

- Oui.

- Les gens heureux n’ont pas d’histoire?

- Oui.

- Là ou il y a une volonté, il y a un chemin?

- Non.

- Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras?

- Non.

- Etes-vous heureux?

- ... Je sais bien que je vous est promis, mais sincèrement, je n’en sais rien.

- Vous ne savez pas?

- C’est ça, je n’en est pas la moindre idée.

- Vous aviez promis, oui ou non.

- Je sais, mais j’en sais rien.

- Dites au hasard.

- J’en suis incapable.

- Vous savez parler, vous êtes capable de me dire oui ou non, au hasard, sans réfléchir, le premier qui vous passe par la tête.

- Je comprends bien, mais je n’ai ni oui ni non qui me passe par la tête, j’ai juste un " j’en sais rien " tout à fait stable.

- J’ai une idée. Souriez pour voir... C’est pas terrible… Si ça ne vous gêne pas trop, je note " non ".

- Allez-y.

- Plus que deux et je vous laisse tranquille. Est-ce qu’on vous a déjà dit que vous ressembliez à une personne connue?

- Non.

- Est-ce qu’on vous a déjà pris pour un autre?

- Oui, au lycée tout le monde croyait dur comme fer que j’étais homosexuel.

- C’était une question sérieuse.

- Non, on ne m’a jamais pris pour un autre.

- Voilà, c’est fini. Je vous fiche la paix.

- Vous m’avez dit que vous travailliez pour qui déjà.

- Je ne vous l’ai pas dit.

- Vous pourriez peut-être. Vous travaillez pour qui?

- Le gouvernement.

Il a dit ça tellement naturellement que je n’ai pas relevé. " Le gouvernement ". Qu’est-ce qu’il faut comprendre? Que le gouvernement a enfin le bon sens d’envoyer des sondeurs au salaire minimum poser les questions de vive voix plutôt que de dilapider ses fonds secrets dans des services homonymes? Ou que le gouvernement s’intéresse à moi? Je pencherais plutôt en faveur de la première hypothèse. Voir le gouvernement externaliser sa production de renseignements pour améliorer sa productivité n’est pas plus exotique qu’un intérêt soudain pour moi et a l’avantage de me faire sourire.

Quand je le rattrape, dans la rue, le sondeur n’a plus l’air légèrement abruti qu’il arborait en égrenant ses questions sur mon palier. Je lui demande combien de personnes il a interrogé comme moi. Il semble ignorer la question et se met à inspecter les quelques nuages qui traînent dans le ciel du début d’été. En ramenant les yeux vers moi il me dit que je ferais mieux de rentrer, que sur la table, dans mon salon, il y a une surprise. Ses yeux se plantent dans les miens au moment exact où il articule " Surprise ", comme s’il venait de lâcher une goutte d’eau juste au-dessus d’une flaque parfaitement lisse au fond de moi. Sa chute dure le temps d’un frisson le long de mon dos et est relayée par une série de vagues concentriques à la surface de la flaque. Je ne manque pas de paysages de toutes sortes, ni de quoi que ce soit qui permette à ma conscience d’incarner ses angoisses, mais je n’avais jamais remarqué l’existence de cette flaque en moi.

" Je dois y aller ". A peine le temps de finir sa phrase et il tourne les talons. Cet homme n’est jamais rentré chez moi, comment pourrait-il ne serait-ce que visualiser mon salon? L’absence d’émotion identifiable dans sa voix me trouble.

Une tranche de foie cru

De retour à l’intérieur d’un pas rapide, je me dirige sans attendre vers le salon. Un casette vidéo attend sur la table basse. Je ne saurai dire pourquoi, mais elle semble avoir été posée là avec tact et précision. Sa présence recèle quelque chose qui ressemble à de l’évidence. Je suis incapable de qualifier plus précisément ce que j’ai ressenti en voyant cette cassette.

Comme il me paraissait peu probable que quelqu’un ait posé cette cassette ici dans l’intention que j’en fasse un toast, je l’ai immédiatement introduite dans le magnétoscope.

Gros plan mal cadré et tremblant. Une femme de type eurasien avec une couche de cellulite d’environ un centimètre sur les hanches, assurément non-blonde d’origine, pratique une fellation sur un tas de muscle rigoureusement épilé, avec l’air d’apprécier ça à peu près autant qu’une tranche de foie cru.

Vingt minutes plus tard, elle n’a pas l’air d’apprécier d’avantage. Pour autant, elle continue d’alterner les mouvements de succion et les arabesques linguales sans la moindre lueur d’excitation sur la rétine. A quoi donc peut-elle bien penser à ce moment précis?

Deux coups de téléphone et une douche plus tard, la bande continue de tourner avec un ronronnement tout à fait égal. Différence notable, c’est l’homme cette fois dont la langue s’active en gros plan dans un vague mouvement circulaire autour d’un clitoris avachi d’indifférence. Au contraire de la femme, il semble tout entier à sa tâche. Ses yeux affichent une concentration martiale et ses mouvements emphatiques donnent l’impression qu’il se livre à une démonstration à haut risque. La qualité de sa prestation le préoccupe visiblement plus que l’hypothétique plaisir qu’il pourrait procurer à sa collègue de travail. D’ailleurs, elle ne donne ni l’impression d’avoir du plaisir, ni celle d’en attendre, se bornant à quelques gémissements polis toutes les cinq à six secondes. A intervalles d’une minute environ, elle émet un " ho oui " étouffé visiblement dédié à agréer la bonne volonté de l’homme plutôt qu’à l’encourager.

Après avoir préparé une ratatouille dans les règles de l’art et une pièce de veau aux girolles, je retournai dans le salon. Les deux acteurs en avaient mystérieusement fini avec les préliminaires et se dépêtraient tant bien que mal d’une levrette à l’académisme digne du Collège de France.

Lorsque je suis sorti pour boire un verre et écouter du jazz dans un café du centre, ils venaient d’opter pour un missionnaire à pleurer de banalité sans se départir de leurs mines poissonnières. Quand je suis rentré deux bonnes heures plus tard, le compteur du magnétoscope indiquait 4h00 et ne défilait plus. Sur l’écran, un pénis toujours plein d’une improbable vigueur manœuvrait en cadence dans un anus que j’attribuais sans peine à la presque blonde de la séquence précédente. Un zoom arrière somme toute maladroit confirme presque de suite mon hypothèse.

Allant me chercher une bière fraîche au frigo, je récupère mon paquet de cigarettes dans ma veste et reviens m’installer confortablement dans le canapé. Au bout d’une dizaine de minutes, je commence à éprouver une certaine admiration envers mes deux sex-stakhanovistes. A vue d’horloge interne, ces deux-là se grimpe sur le râble depuis pas loin de neuf heures. Qu’on aime ou qu’on aime pas, c’est pas rien.

Trois heures du matin, la sodomie s’éternise. Vers une heure trente, la femme s’est mise sur le dos sans se défaire de sa compagnie et depuis, plus le moindre changement de rythme n’est venu altérer leur tempo d’asthmatique.

Cinq heures, une légère fumée commence à s’élever du capot de mon magnétoscope. L’image saute, se brouille, disparaît, revient, s’éclipse, clignote et finalement re-disparaît pour de bon tandis que de faibles flammes émerge du boîtier noir. Je circonscris facilement le départ du feu à l’aide d’un coussin qui n’y survit pas.

Je suis debout au milieu du salon depuis une heure. Le jour se lève. Mon activité cérébrale avoisine zéro.

A présent, le soleil fait une belle tâche argenté dans l’effervescence rose du cerisier du Japon devant ma fenêtre. Le passage d’un métro une quinzaine de mètres sous ma moquette communique un tremblement incommodant à mes murs et un bourdonnement sourd à mes oreilles, quand j’ai l’idée d’éjecter la cassette pour voir. Elle refuse de s’exécuter, moi non. Un coup de talon imprécis dans la façade à moitié fondue libère finalement la cassette. Discrètement apposé sur la tranche, un sigle Patarépublique Ninilandaise éveille ma curiosité. Ce second contact avec le gouvernement en moins de vingt-quatre me laisse perplexe.

Avant d’aller me coucher, je me décide à lever la boîte aux lettres. Un courrier à l’étiquette des impôts attend patiemment que je l’ouvre. Ce qui est fait juste après que j’ai avalé deux aspirines et un Lexomil. Je le lis en fumant un joint. C’est ma façon de me prémunir contre l’effet possiblement dévastateur d’une mauvaise nouvelle sur mon ego en porcelaine. Grand bien m’en fait. Le Centre des impôts dont je dépends m’informe qu’en l’absence de règlement de mon dernier tiers, celui-ci se trouve majoré de 10% par respect d’un article de loi au patronyme indochinois.

Il me reste douze jours ouvrables exactement pour m’acquitter de la nouvelle somme avant que mon dossier ne soit transmis au service recouvrement. On prend la peine de me signifier que ce service se trouve être l’antichambre du service contentieux qui précède d’une porte le sanctuaire juridique. J’imagine un grand couloir ou de bureau en bureau la moyenne d’âge du personnel augment de dix ans. La tension et la symétrie des nœuds de cravates et des lignes de tailleur progesse en raison inverse.

J’ai beau être convaincu d’avoir envoyé mon chèque dans les temps, je renonce pour l’instant à tirer cette histoire au clair. Je tombe de fatigue et me rattrape de justesse avant de percuter mon oreiller.


Crise cardiaque et cours de Yoga

Je suis en train de faire du deltaplane dans la baie d’Along lorsqu’un coup de genoux dans les côtes me réveille. Mon cerveau est pétrifié dans une position incommode et je frôle la crise cardiaque. Quatre silhouettes tout droit sorties du très créatif Cyborg font le siège de mon lit. Cette vision et ce qu’elle augure me mettent de méchante humeur. Par voie de conséquence, je grogne. Le droit qui m’est consenti d’avoir recours à un avocat dans 72 heures me tire quant à lui un soupir. Compte tenu de mon état de fatigue, les menottes que l’on me passe me rendent un faible sourire. Tant mieux, je n’aime pas faire la gueule, même à plus méchant que moi.

Une fois au commissariat, on me pose un tas de question sur mon état civil, mes habitudes de consommation, mes mensurations et l’état de délabrement apparent de ma personne. J’y réponds de mauvaise grâce mais sans non plus risquer de froisser la sensibilité de mes interlocuteurs.

Comme je n’avais jamais eu recours aux services d’un juriste auparavant, j’accepte d’être défendu par un avocat commis d’office. C’est un être au physique batracien qui s’est présenté à moi devant les portes de la salle d’audience deux petites minutes avant le début du procès.

Lorsque le juge m’annonce que je suis condamné à cinq ans de réclusion, assortis d’une période de sûreté de 59 mois, pour complicité d’associations de malfaiteurs avec préméditation et circonstances aggravantes pour avoir éhontément remis une pièce de deux euros à une jeune roumaine sans papiers, il se félicite de la clémence du juge. Quand ce dernier ajoute que je suis déchu de mes droits sociaux en matière d’assurance maladie, chômage et vieillesse, à cause de mon soutien à l’industrie du film X - le procureur avait présenté une vidéo de moi prise la veille au soir - il hoche la tête comme s’il s’y attendait et aurait été déçu de ne pas l’entendre. Le remercier me semble tout à fait superflu. Il quitte la salle aussi vite que son embonpoint le lui permet dès que les gardes escortent mon profond sentiment d’injustice vers la sortie et le pénitencier.

Ce n’est pas tant la prison qui m’a foutu en l’air que mes visites quotidiennes à l’Agence Ninilandaise Pour l’Emploi depuis que je suis sorti. Il y a bien eu des élections l’année dernière et un changement radical de majorité. On a donné des titres de séjour à tous les clandestins de Ninilande et d’ailleurs. Les cendres de Duchamp ont été transférées au Panthéon. On avance dans le bon sens.

Depuis deux semaines, je prends des cours d’informatique avec un ancien collègue. il prétend qu’avec de l’entraînement, je pourrais être reçu à la très sélect et très clandestine HEC (Hacking Ennemy Consortiums). Avec deux années de leur cours intensifs et pas mal de pratique, je devrais être en mesure d’infiltrer le système informatique de la Police et d’effacer mon casier judiciaire. C’est ce que dit mon contrat de scolarité périphérique. Quant aux vives mémoires organiques qui pourraient encore s’opposer à ma politique de la table rase, bien, j’ai déjà plumé une centaine de pigeons à dessein et le goudron arrive à température. Je me suis inscrit à un cours de yoga.

J.R. (Jeune à Risque)

Contact : Julien Ramel
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