ViaLibre5

à la rencontre d'univers

en liberté

Magazine
n° 11. Décembre 2002.

Un alchimiste à l’honneur chez ViaLibre5

Il y a un an à peu près, alors que je coordonnais un numéro de VL5 sur le " mélange des genres ", un ami m’avait donné, pour illustrer le thème, un morceau de musique issu d’un projet en pleine préparation.

360 et quelques jours plus tard, pendant que VL5 poursuit son bonhomme de chemin, l’album en question est terminé, et son auteur, comme tant d’autres, en quête de producteurs.

Il m’a semblé logique, pour ce numéro anniversaire, de faire la chronique de cet album non encore paru, et qui a accompagné les balbutiements du site : tout en fêtant nos origines sans trop se regarder le nombril, nous poursuivons ainsi nos objectifs. D’autant que les résultats du Laboratoire de Salem rejoignent par bien des aspects certains des centres d’intérêts du projet VL5. Ils méritaient donc quelques lignes de notre part, et trente secondes de lecture de la vôtre.

Ne serait-ce que parce que le nom du " groupe " est intéressant en soi, et reflète bien la volonté qui a animé le projet musical. Le laboratoire, c’est ce lieu - pas forcément géographique - où l’on fait des expériences, des analyses, pour découvrir, à partir des éléments déjà connus, de nouvelles molécules ou combinaisons de molécules. Or celles qui intéressent notre expérimentateur, c’est ce " Salem ", dont les sonorités hantent encore de manière obscure notre imaginaire, et tous les lambeaux qui y sont confusément liés, sensation d’inquiétude et de peur, mélange poisseux, Amérique, Afrique, vaudou, intolérance, possession…

C’est dans cette tension que baigne l’album, qui raconte d’abord une histoire, celle du " complot haschichin ", vrai fil conducteur de l’ensemble : deux frères, Jacky et Bobby, sont chargés par un chef de la mafia, Sarkos le grec, de retrouver les voleurs d’une HGM (Herbe Génétiquement Modifiée) dans les bas-fonds d’une grande ville. Dans une atmosphère où l’on retrouve à la fois l’esprit des romans noirs des années 40, le délire funky des séries américaines des années 70, des références plus actuelles ou complètement personnelles, l’auditeur suit cette " course effrénée " qui plonge peu à peu dans un enfer indéterminé dont on se sort pas.

En fait d’" auditeur ", je devrais également m’adresser à un " spectateur ", car ces aventures s’accompagnent d’animations étonnantes qui viennent les habiller d’une chair visuelle. Des dessins vifs et froids, aux couleurs acides et aux contours nettement tranchés s’animent peu à peu, se diluent dans des effets spéciaux qui permettent des glissements d’une situation à une autre, toujours dans le rythme du morceau, dans le sens de la narration. Les tourbillons psychédéliques sont des moments en soi dans ces clips, mais aussi des lieux de passages vers des digressions visuelles qui viennent appuyer et préciser le texte, ou le moquer ironiquement, faisant plus encore de l’ensemble un univers à voies multiples extrêmement prenant.

La matière première de ces voix reste bien entendu la musique, résultat le plus abouti des expériences de cet étrange Laboratoire. Là se mêlent rap, trip hop, dub, ragtime, rock noisy, jungle, en fonction des épisodes de l’histoire, illustrant la situation, mais aussi à l’intérieur d’un même morceau, voire dans les sonorités elles-mêmes. Pourtant, aucune impression d’amoncellement maladroit ou de cacophonie pénible. Au contraire ces références servent à tisser, petit à petit, par leur rencontre parfaitement orchestrée, une voix et un paysage sonore particulier, tantôt entraînant, reposant, ou angoissé.

Notre alchimiste a donc réalisé une combinaison curieuse, à la fois récit, image et musique, où s’expriment des références multiples et des hommages discrets. Mais malgré cet aspect séduisant, il ne s’agit pas pour lui de suivre une mode ou de partir à la quête artistique d’un nouvel eldorado sonore. Tout ce travail, ce mixage, ces modes d’expressions combinés fondent ensemble et tendent vers un unique but, tout simple : créer un univers de narration personnel, raconter une histoire. C’est à dire capter, faire imaginer, dénoncer, partager des atmosphères, des manières de voir. Et l’audito-spectateur éprouve ainsi complètement ce monde étrange qui lui est proposé, se perd dans les couloirs de la " taverne du diable ", comprend la menace qui sourd derrière les frères haschichins, et n’y échappe que par le " final smooth " qui propose un repos artificiel, une fausse échappée, et sonne comme un au revoir. Les potions du laboratoire de Salem trouvent ainsi une formule secrète qui, elle aussi, ouvre une porte. Une de plus.

Album : Le Laboratoire de Salem, Le Complot haschichin. ©Jean-Christophe Deyagère
Illustrations : ©Jean-Christophe Deyagère

Contact : Quentin Deluermoz
>> suite
magazine 11 > sommaire > archives