|
ViaLibre5 à la rencontre d'univers en liberté |
|
|
|
|
|
Magazine |
|
|
Portrait
photographique d'une ville: |
|
|
par
Sim Andrulli
|
|
|
|
Il n'est pas évident de comprendre une ville; l'immense banlieue, les monuments, les gens qui viennent et qui vont. Notre esprit cherche toujours des repères spatio-temporels. Peut-être dans des villes planifiées, où le trafic est fluide, où la nuit tombe tranquille et où le jour revient serein, est-il facile de saisir la dimension mentale d’une ville. Pas à Bangkok, Bangkok est différente. Bangkok est chaotique, mais elle pas névrotique. Bangkok est une ville relativement récente, mais a une histoire très ancienne. Bangkok n'est pas propre, mais elle est charmante. |
|
Derrière les lumières de la nuit, des milliers de prostituées donnent l'illusion d'un roman d'amour au touriste occidental à la recherche de l'Orient exotique. Lui, il partira, peut-être écrira-t-il, elle finira entre les bras de quelqu'un d'autre. Le trafic exaspérant, qui pendant les heures de pluie paralyse presque entièrement certains secteurs de la ville, est vite mis de coté. Un sourire, un salut échangé, et tout est oublié. Comme un fluide magmatique, la ville avance sans arrêt, avale, élabore. Chaque jour est semblable et en même temps différent. Les mots sont les mêmes, les instants identiques, mais les grains de sable continuent à tomber dans la partie inférieure de la clepsydre. |
|
Qui
es-tu Bangkok?
|
|
|
Peut-être une veuve qui cache derrière les noires voiles du deuil un très beau corps? Ou peut-être un enfant qui a perdu sa maman et heureux la retrouve? Ou ce vieillard qui regarde avec une fatigue ancienne l'incessant chaos des voitures? "Where you go", peut-être sont-ils les seuls mots que le chauffeur du Tuk-Tuk connaît. Non, je me trompe, il propose quelque chose: "Massage?" et avec un sourire complice il montre des photos à la signification éloquente. Mille yeux s'allument. Réveillées de la torpeur de l'attente, les nymphettes de l'amour aux couleurs voyantes et aux visages peints essaient de capturer l'attention du visiteur hasardeux. |
![]() |
|
Une vitre sépare les deux mondes, les deux futurs amants. Le choix est fait, le numéro a été extrait. Elle, elle sort, ils se rencontrent, lui, il paye et ensemble ils disparaissent derrière les innombrables chambres. Joie de sexe, péché d'amour. Combien d'hommes ont retrouvé leur virilité perdue entre les draps de Bangkok? Peut-être sont-elles des anges, ces nymphes au corps sinueux et au très beau visage où l’on se laisse aller à l'extase de l'oubli. Krung Thep, Bangkok, "Ville des Anges". Non ! Seulement femmes, simples femmes (parfois ce sont des hommes) qui échappent, fuient une misère séculaire et vendent leur corps, espèrent pouvoir oublier. Oublier Bangkok maintenant est plus difficile. Les douces caresses et les mensonges avec les tendres baisers et les promesses échangées amènent aux vertiges du plaisir, un plaisir presque inconnu jusqu'alors. |
|
|
Quarante ans, cinquante, peut-être soixante, mais qu'importe quand on se sent à nouveau jeunes et même beaux et aimés ? Mensonges, élégants et sympathiques mensonges. Mais jusqu'à ce que personne ne te dise la vérité pourquoi ne pas y croire? Les lumières de l'aube réveillent la ville qui ne dort jamais. |
|
Bangkok comme New York. Lentement les rues s'encombrent de piétons qui vont au bureau. Un son métallique, scandé rythmiquement, se confond avec la musique des haut-parleurs. Le conducteur, jouant du précaire équilibre, parcourt le bus pour encaisser le prix du billet. La température monte vite. Il fait chaud à Bangkok, une chaleur bestiale. Il est à peine 9 heures mais les trente degrés ont été dépassés depuis longtemps. Dans un embrasement mortel, le long des rubans d'asphalte de la ville, les voitures sont quasiment à l'arrêt. Un soleil brûlant pénètre les nuages de gaz d'échappement. La climatisation est au maximum. Enfermés dans les boîtes métalliques, les habitants soupirent, rêvent et imaginent. Ils imaginent qu’un jour les rues de Bangkok n'auront qu’une seule voiture, la leur. |
|
![]() |
|
|
ls rêvent qu’ils volent au-dessus des nuages gravides de pluie, où l’on peut reprendre la liberté du temps. Ils soupirent sur une enfance faite de nids de poules, de chasse aux grenouilles parmi les cannes, de sous-vêtements maternels et enfin de rires sous un soleil inoffensif. Du toit d'une voiture un homme se penche : Ville au cœur malin Ville au cœur cruel Rien ne m'empêchera de crier ton nom Rien ! Un souffle de vent transporte au loin les mots qui se brisent sur les miroirs des immenses pyramides de ciment qui s'érigent pour dominer la ville. Elles ne sont pas des châteaux et parmi les tours à créneau il n'y a pas des guerriers. Leurs chambres ne cachent-elles pas des cours impériales ? Non, il n'y a pas de rois. |
|
![]() |
|
|
Élégant, mallette à la main, une fois garé son destrier, l’homme moderne du troisième millénaire se dirige d’un pas déterminé et sûr vers son bureau. Les chevaliers de Bangkok, ce sont eux. Sous la veste, ils cachent leur arme. Ce n'est pas un pistolet, plutôt un simple téléphone mobile. Symbole de prestige et de réussite personnelle. Dans les années 50 et 60, les Fiat 500 et 600 en Italie, la R4 et la 2CV en France, la Coccinelle en Allemagne, ces bagnoles pour tous des slogans ont représenté l'émergence de la classe moyenne. A Bangkok ce symbole n'a jamais existé. Mercedes, BMW, les plus chères s'il vous plaît. On n'entre pas chez les concessionnaires pour économiser. Qu'est ce que l'argent ? N'en avoir pas est un péché grave, quasiment aussi grave que ne pas le dépenser. Et en avoir beaucoup, ce n'est pas grave de tout. Et les monts-de-piété sont au coin de la rue, la bijouterie est là, à peine 100 mètres plus avant. Et les colliers et bracelets à l’intense couleur jaune reflètent la lumière du soleil. Rêve de richesse, signe de victoire ! Mais quand tous gagnent, qui est le perdant ? Demain n'existe pas, ou s'il existait, serait vite effacé de l'esprit planificateur que Bangkok n'a pas, n'a jamais eu, ne voudrait jamais avoir. Bangkok est en train de changer, a changé. Non seulement le trafic qui a augmenté exponentiellement, mais aussi les centres commerciaux gigantesques, les grands bâtiments à défier les nuages du ciel tropical, les autoroutes surélevés pour donner l’ivresse des 200 km/heure au chauffer pressé. |
|
Une ville moderne. Moderne, vibrante, énergétique. Si le berceau de Superman était tombé sur les rives du Chaya Phya, nous n'aurions pas eu le super héros de notre adolescence. Il serait probablement mort à cause de l'énergie presque radioactive qui suinte dans l'air. Je ne sais pas s'il s'agit d'un fragment de la planète Kripton, tombé dans les environs. Sur Bangkok un morceau de ciel est tombé. Un ciel qui doit être cherché dans les regards des gens, faits d’yeux noirs et de longs cheveux de soie, Soie d'Orient. |
![]() |