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Magazine |
![]() © Gaël Abou-Khalil |
A un doigt du martyre |
| par Gaël Abou-Khalil |
| Bafoué dans un de ses rares privilèges, le vieil homme parcheminé apostrophe mon guide de sa canne décidée. Tout entier absorbé par l’énumération d’un héritage familial dilapidé, l’irrespectueux Medhi avait, par provocation ou inadvertance, pris la tête du cortège serpentant dans les ruelles de Kermansha. Même ici, en la capitale du Kurdistan Iranien, les affranchis d’Orient sont assujettis au respect de la coutume. Et tout "propriétaire des propriétaires"* qu'il soit, mon acolyte a foulé son regretté patrimoine d'un pas décidément trop empressé, présentant par là même dos et accessoirement postérieur à un géronte en chef le surclassant visiblement d'au moins deux siècles. La pyramide des âges finalement respectée, c'est en un ensemble viril et ordonné que nous nous engouffrons dans le complexe familial trônant au milieu du quartier populaire et investissons sa mosquée privative. |
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C'est
aujourd'hui jour de fête, ce qui revient en Iran Chiite à
exprimer son affliction à l'encontre du destin tragique d'un Imam,
d'un combattant, ou d'une quelconque déclinaison du Martyr. En
ce mois de Muharram, nous célébrons aujourd'hui l'Ashura,
jour de béatification de l'Imam Hossein, saint défenseur
de l'Islam. Le théâtre des opérations (car c'est bien
d'un spectacle qu'il s'agit) occupe une grande pièce de l'étage.
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![]() © Gaël Abou-Khalil |
![]() © Gaël Abou-Khalil |
Un immense salon kitsch, mosaïque de tapis, où armures de janissaires et plumeaux colorés érigés en œuvres d'arts participent à la légèreté chromatique, imprégnant le lieu de culte d'une sobriété prélude au recueillement spirituel. Tout est ici prétexte à la confusion des enjeux et symboliques. Ainsi que le rappellent les portraits des regrettés patriarches qui trônent de part et d'autre du Coran, autant qu'une cérémonie religieuse, le rassemblement qui s'annonce est l'occasion du renforcement du lien social et par là même de l'autorité de la famille dirigeante sur le quartier. Tels les porteurs de tributs Achéménides, fidèles, chefs de familles, vénérables dignitaires viennent, dans une réaffirmation moderne de la sujétion, chacun leur tour présenter leurs hommages au maître des lieux. |
| Le foisonnement appelle la couleur, et le faible éclairage me rappelle à mes devoirs négligés. | |
| 200 ASA maudit sois-tu! La lumière est au bout du tunnel mais l'intrus demeure visiblement en arrière-salle; mon flash grave sur les pupilles rétrécies des communiants ma qualité d'étranger. Dans "l'Ouest sauvage" iranien, capacité limité des dos de contrebande kurde et succession interminable de jours chômés se sont associées pour participer à l'effrayante indisponibilité de pellicules photosensibles. Adieu témoin invisible, Bonjour tristesse. |
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| L'ouverture des hostilités, au-delà de mon manque flagrant d'expertise, me confronte rapidement aux limites de l'outil photographique. Comment en effet capter l'affrontement auquel assiste mes oreilles ébahies? | |
![]() © Gaël Abou-Khalil |
Dr Jekyll et Mr Hyde, deux chanteurs, deux conceptions radicalement différentes de l'Islam. Une voix mélodieuse, gymnopédie inspirée d'une poésie orientale qui distingue la Perse d'entre toutes les cultures, s'oppose malgré elle aux borborygmes d'un représentant officieux du Hezbollah, garde-chiourme n'envisageant la spiritualité que comme vecteur de théories politiques archaïques. Son animosité bruyante a pourtant l'avantage de camoufler mes propres imprécations, ma pellicule refusant insolemment d'imprégner les ondes sonores. Tout à ma frustration, j'envisage un instant de ranger l'engin dans sa housse, espérant qu'une chrysalide synthétique métamorphosera l'obsolète outil en caméra DV salvatrice. Mais la sacralité du lieu n'exauce en rien l'infidèle et ma prière reste lettre morte. Seule consolation, la joute oratoire s'interrompt et le recueillement attentif laisse place à l'exutoire collectif. |
| Noyé par une collectivité virile qui à l'appel de l'Imam Hossein, béni soit son nom, se martèle la poitrine avec application, il m'est plus aisé de faire oublier ma présence allogène. Seul le Coran, qui surplombe une des extrémités de la mosquée, refoule dans mon inconscient toute comparaison avec une boite gay orientale au Dress-code exotique : moustaches, chaussettes et chemises à carreaux. |
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Dans ce dance-floor islamique surchauffé par un beat à 12 BPM, j'esquive précautionneusement danseurs et bras levés; et pouce dressé, signifie ma gratitude aux victimes argentiques (pouce qui, je l'apprendrai par la suite d'une assemblée hilare, équivaut en ces régions notre majeur occidental). |
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Mon sacrilège ne reste que peut de temps impuni, et c'est encouragé par les fidèles, désireux de m'offrir un panorama de la commémoration, que j'entreprends, pieds nus et appareil en bandoulière, l'ascension expiatoire du mont Coran. En l'état, la montée d'un escabeau recouvert de tapis, où chaque marche gravie en direction du livre saint , loin de me guider vers la béatitude, menace de projeter au sol portraits vénérés et écritures sacrées dans une dégringolade épique et impie qui promet de faire goûter à l'incroyant que j'incarne l'étendue du martyre de l'Imam. |
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| Il me faudra attendre l'issue de la cérémonie pour le purgatoire prenne forme lorsque, et c'est affublé du surnom de Mr Ok (référence à mon pouce blasphématoire), que l'on me réquisitionne pour les traditionnelles photos de groupe où chacun peut s'afficher, l'espace d'un instant, aux cotés du patriarche. |
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Tout est ici affaire de représentation, comme partout d'ailleurs en Iran. Au-delà de la célébration traditionnelle, il s'agit pour tout iranien de reproduire l'éternel combat entre le "Biroun" (dehors) et "Andaroun" (dedans), de se conformer à une mise en scène à l'échelle d'un pays schizophrène. Comment alors ne serait-ce qu'essayer, par la photographie, de transmettre une réalité objective lorsque celle-ci semble travestie par ses propres acteurs : |
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Farbode, la poitrine rouge des coups martelés, peut désormais retourner aux délices de l'opium qu'il avait quitté 3 heures auparavant. Le maître des lieux, en larmes à l'énoncé du martyr d'Hossein, légitime son autorité d'une aura pieuse et respectable autant envers ses ouailles qu'au regard du pouvoir en place. Comme le déclare Shahruz, encore rouge de l'exercice religieux: "Tu sais, nous ne sommes fanatiques qu'à 99%, il reste 1% pour la vodka…" L'Iran empêche tout catégorisation, dés lors inutile d'hypercontextualiser chaque cliché, mon témoignage, aussi parcellaire soit-il, préserve une de ses vérités. Insatisfaits, nous pourrons toujours apposer à la photo son négatif et quand bien même toujours rendre compte d'une réalité .
* Trad. |
![]() © Gaël Abou-Khalil |
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Gaël Abou-Khalil
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