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Magazine
n° 12. Février 2003.

Parc Néolithique :
Les "Sassi" de Matera (Italie)

 
par Sim Andrulli

Dans les années 50, le parlement italien vota une loi spéciale pour l’évacuation de deux anciens quartiers de Matera, les " Sassi ". Malgré qu’il y ait beaucoup de villes dans les mêmes conditions de Matera, l’attention publique était complètement centrée sur les " Sassi ". Matera était décrite comme le symbole de la dégradation de la vie paysanne non encore récupérée par la modernité et comme un exemple de l’infériorité des masses rurales méridionales.

Un fameux passage de "Le Christ s’est arrêté à Eboli" de Carlo Levi était souvent cité : " Dans ces trous noirs, j’ai vu des lits, des ornements misérables, des chiffons pendus à sécher. Sur le sol, chiens, brebis, chèvres, cochons étendus par terre. Chaque famille, d’habitude, utilise une de ces cavernes comme maison et tous, hommes, femmes, enfants et animaux dorment ensemble. Ils vivent comme ça… "

20.000 personnes y vivaient. Et étaient plutôt discriminées. Elles étaient appelés Sassaioli (peuple de la pierre), qui veut dire troglodytes. L’exode commença dans les années 60 et a duré longtemps. Les gens furent relogés dans des ensembles modernes. L’eau potable était disponible seulement quelques heures par jour ; le problème du ravitaillement persiste encore aujourd’hui. Pendant l’été, la chaleur est insupportable. Mais les habitants des Sassi préféraient les nouveaux logements aux cavernes, comme les Africains disent préférer le toit de laminées de fer à la paille même s'ils rôtissent dessous : ils ont subi un lavage du cerveau.

Pendant les années 70 les textes universitaires d’architecture étaient pleins de cas embarrassants, même amusants, sur les habitants des Sassi qui purgeaient les olives dans les chiottes car ils ne comprenaient pas à quoi d’autre elles pouvaient servir. Mais de telles observations ont la même valeur que celles de quelqu'un qui arrive dans un village saharien et ne remarque que les mouches, l’apparente misère, les enfants qui se laissent glisser sur les dunes de sable. Tandis qu’il lui échappe que les maisons plongées dans l’obscurité sont fonctionnelles, correspondent à l’environnement, que les dunes sont arrangées selon les vents dominants, que l’oasis n’existe pas par la volonté d’Allah, mais par un parfait système d’irrigation. Autrement elle mourrait. La vie suit des règles sur la longue durée, sur la crainte d’une famine, une catastrophe qui tôt ou tard arrivera. Les habitants des oasis refusent les palmiers clonés, identiques l’un à l’autre que la World Bank voudrait imposer. Ils savent qu’en cas de maladie, ils disparaîtront. La vie est diversification.

Dans les environs de Matera, les fermiers cultivent de petites parcelles de terre disséminées ici et là. Tout économiste soulignerait que c’est plus convenable de regrouper les parcelles par des échanges entre les fermiers. Plusieurs sociologues expliquent ce phénomène comme une extension de l’attitude très répandue en Italie Méridionale : "Familisme amorale" ou pour mieux dire égoïsme exaspéré, absence de coopération et même pas d’aide mutuelle hors du noyau familial.

La réponse n’est pas si simple : si dans un champ, la récolte a été peu abondante, dans l’autre, différemment exposé, elle pourrait avoir été meilleure. Temps longs et sages.

L’inversion de tendance pour les Sassi commença alors que l’exode en était presque à sa conclusion. Cette immense ville morte, frappée par un choc soudain, pas sismique mais culturel comme les villes cyclopéennes près de Cuzco, était impressionnante.

Il y a quelques années, Cesare Brandi, professeur d’architecture de l’Université de Bari, eut l’intuition que le chaos primordial des Sassi cachait un nombre infini de solutions techniques très sophistiquées. Maintenant on avoue que les Sassi étaient un cas unique. Maintenant, autant que les centres historiques de Rome, Florence, les Sassi font partie de la liste du Patrimoine Mondial de l’U.N.E.S.C.O.

De honte nationale à héritage culturel.

Des toutes façons, ce qui est impressionnant dans le cas des Sassi, ce n’est pas le nombre incroyable de cavernes, mais la variété des formes, les passages qui se croisent, la naturalité et la noblesse des extensions architecturales : arches, tympans, vraies constructions.

Lorsque les habitants des Sassi ont déménagé, quasiment la totalité des anciennes habitations sont devenues propriété de l’Etat. Maintenant on pense les mettre en vente. Mais la recomposition de la structure sociale est une tâche plus difficile à exécuter que la recomposition architecturale.

Toutes les cavernes sont inclinées vers le bas, pour permettre aux rayons du soleil d’atteindre le mur le plus loin. Selon des architectes, c’était une erreur de considérer les Sassi comme de simples abris d’une civilisation paysanne médiévale incapable de faire mieux. Au contraire ils sont une très antique forme d'installation, extraordinairement fonctionnelle et très répandue en Italie du Sud, en Afrique du Nord, en Anatolie et au Proche Orient. Ensuite elle est devenue la maison méditerranéenne avec la cour centrale: la maison berbère, le péristyle romain, la cour centrale arabe. Les mêmes modèles sont repérables dans les agglomérations urbaines de Béida en Jordanie, en Palestine, dans les maisons à puit central de Matmata, Tunisie, dans les monolithes de Dongolo, Erythrée, dans les villes souterraines de la Cappadoce.

A Pétra, Jordanie, et dans les Sassi de Matera, les systèmes d’approvisionnement en eau sont presque identiques. Certes, à Pétra il y a une magnificence que Matera n'y a pas, mais la civilisation des Sassi dura plus longtemps.

L'économie pastorale utilisa les lits des rivières des Sassi comme moyen de protection climatique et système défensif.

Dans les climats arides, où les précipitations sont concentrées sur des périodes restreintes, le problème principal est l’approvisionnement et la conservation de l'eau. Les habitants organisèrent donc un système de terrasses, qui cassa le flux destructif de l'eau et rendit le sol fertile. La matrice urbaine était composée d’éléments basiques: cavernes, constructions en pierre calcaire, jardins penchants, canaux et citernes. Les maisons étaient autour des citernes: toutes étaient identifiables par des noms. Les vieux s'en souviennent encore. Ensuite le système évolua, ils construisirent des chambres froides pour stocker les provisions, des greniers, des abris pour les animaux. Et aussi des églises et des monastères, et finalement de grandes fermes, de petits villages, des châteaux.

Cette organisation resta quasiment intacte jusqu'au 18º siècle, telle qu’elle est représentée dans la fresque, datant 1750, de la voûte du palais épiscopal.

Entre la deuxième moitié du 19º siècle et le début du 20º, l'élevage des brebis commença décliner. L'Australie avait le monopole de la production de la laine et l'Angleterre le détenait dans la manufacture des tissus et sa commercialisation. Cent ans auparavant, pendant la nuit, des centaines de lanternes s'allumaient, donnant à la ville l'aspect d'un firmament; Matera était vue comme une métaphore sur Terre, comme un miroir d’harmonie cosmique.
Maintenant les bergers deviennent des fermiers, l'équilibre précaire sur lequel la communauté vivait cessa d'exister. Jusqu'à sa dégradation finale qui continua pendant la première moitié du 20º siècle.

La reconstruction ne semble pas une tâche facile à accomplir. Les maisons n'ont pas l'électricité. Certains architectes envisagent de recueillir et de filtrer l'eau en utilisant les citernes.

Mais comment fonctionnent ces citernes ?

Les tumulus du désert du Sahara sont des condensateurs naturels. La rosée nocturne condense à l'intérieur des tumulus et descend dans la cavité du bas. Lors que le soleil se lève, au lieu de sécher l'eau, il accélère le processus de transformation. C'est la raison pour laquelle, selon les archéologues, les tumulus sont sacrés et sont devenus des tombeaux : pour signifier qu'un lieu de mort est en même temps un lieu de renaissance, de vie. Jadis la fonction sacrée naissait toujours d’une pratique.

Mais sur la condensation des citernes les scientifiques en savent très peu. Dans beaucoup de circonstances les anciens dieux sont morts et il est impossible de les ressusciter.

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