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Magazine
n° 12. Février 2003.

Le photographe en voyage

 
par Nikolaus Korab

Le photographe voyage chaque fois qu’il prend son appareil dans la main. Simplement pour faire une image du monde autour de lui et pour en raconter son point vue.

Pour commencer, tout au début, l'évolution du travail de photographe est comparable au développement du champ visuel d'un enfant dans ses premières années : d'abord on ne voit que ses propres mains et pieds. Puis, quand on a appris à marcher à quatre pattes, on commence ses premiers voyages sur le sol de la cuisine et plus tard, en marchant droit, on quitte la maison et on découvre alors le jardin.

De la même manière, j'ai fait mes premières photos dans ma propre chambre.

J'ai alors commencé à explorer, avec l’appareil, le quartier où j'ai grandi. Puis j'ai élargi lentement mon exploration à des rues et des parties inconnues de la ville, où s’étaient installés des travailleurs immigrés (yougoslaves, turcs, chinois). Plus tard, j'ai progressé jusqu'aux bords de la ville, aux autoroutes, aux gares, aux entrepôts, et j'ai rencontré des sans-abris et d'autres nomades de la société dans l'ombre des ponts. C'est là où le photographe développe cette sorte de l'intuition qui ressemble à un sixième sens : savoir à quel endroit, derrière quel façade, dans quelle rue inconnue on trouve les images qu'on cherche. Ici on apprend les moyens d’aborder pour traiter des gens parfaitement étrangers, les persuader de participer aux prises d'images qu'on a dans la tête. Et aussi à gérer des situations comme, pour ce qui me concerne, avec des kids de 14 ans qui, aussitôt que j'avais tiré ma caméra, ont tendu une arme d'estoc vers moi.

Ces voyages d'exploration à travers ma ville natale, entamés presque chaque jour - très souvent jusqu'à 10 heures à pied - pendant environ une dizaine d'années depuis l'âge de 16 ans, appartiennent aux plus captivants et plus importants pour moi. Mes alentours familiers ont été le meilleur terrain pour pouvoir explorer et développer mes propres formes d'image parce que je pouvait y travailler d'une manière très concentrée et sans être distrait par aucun élément perturbateur.

Alors les vrais voyages ont commencé : la quête d'images et d'histoires inconnues m'ont inexorablement conduit à voyager dans les pays étrangers inconnus.

Mais voilà : même avec de si belles intentions se posait cependant la question du voyage en soi-même. Ce qu'on appelle voyager, "exister dans les alentours étrangers", est déjà en soi-même une forme d'art. L'expérience avec les hommes et la relation avec soi-même sont les clés du succès. Et surtout : elle déterminera si les images demeurent superficielles ou si elles atteignent une dimension profondément humaines.

Aucune autre forme d'art ne dépend autant de paramètres si incalculables, de coïncidences si amusantes et hasardeuses que l'art de voyager.

Chaque pays, chacun continent, apporte de nouvelles données, il est impossible de se fier aux expériences faites sur un continent et de croire qu'on arrivera à développer une routine du voyage "applicable" pendant un autre voyage. Mê^me le simple fait de revenir dans un pays déjà visité offre un voyage différent. On recommence dans chaque pays à apprendre à être et à voir, du zéro et quelles techniques on doit appliquer pour pouvoir faire les images.

Avant de commencer à faire des images, je sonde toujours la situation, j'essaie avant tout d'établir un contact avec les gens. Le fait de photographier viendra plus tard.

Durant un voyage à travers l'Afrique occidentale (Tunisie, Algérie, Niger, Mali et Sénégal), j'ai traversé le Sahara en voiture, la caméra dans un panier que j'avais trouvé sur un marché local (là-bas, tout le monde utilise ce genre de panier pour y transporter des affaires). Me promenant partout avec cet objet en usage au pays, je me suis adapté aux coutumes et on m'a accepté.

Ainsi il m'était possible -bien que beaucoup plus pâle !-, de parler avec les gens et de faire leurs connaissance, comme une personne normale. J'ai photographié seulement lorsque c'était convenu, mais souvent, j'ai laissé la caméra dans le panier : par exemple, sur une de 3 journées de randonnée au pays du peuple des Dogons au Mali, où j'ai fait l'ascension du rocher de Bandiagara avec un guide local, pour visiter l'un des villages du plateau. Là, j'avais le bonheur d'être invité dans la maison de réunion par les sages de l'endroit et de boire avec eux la bière de millet rituelle. Ils ne m'auraient certainement pas accueilli si cordialement si j'avais porté ma caméra devant moi… Sans avoir fait des photos de cet événement, les images me sont restés très clairement gravé dans ma tête...

D'autres voyages en quête d'images m'ont mené à plusieurs reprises en Egypte, où j'avais le bonheur d'être reçu à Caire par une famille qui, dès ma 2ème et 3ème visite, m'avait déjà accueilli comme un de leurs. Un bel et heureux hasard faisait que le fils de la famille, du même âge que moi, se mariait pendant mon 2ème séjour à Caire. J’ai participé à la fête comme un membre de la famille. La partie essentielle de la fête était qu'on devait tous danser et, bien que moi, je ne danse jamais, je me laissai convaincre ...

La " technique " pour photographier en Egypte était simple : j'ai traîné la caméra (format moyen) avec le trépied emballé dans plusieurs draps et j'ai marché toute la journée dans les rues des villes. Dans le sac de ma chemise, je portais une fiche avec un texte écrit en arabe qui disait grosso modo : " mon nom est ... ", " je suis de ... " et " je voudrais faire ici de belles images pour un projet de livre ". À chaque fois que j'ai vu une situation à photographier, j'ai montré la petite fiche aux gens. Le plus souvent il s'est révélé rapidement que personne ne pouvait lire. Dès fois quelqu'un était allé chercher quelqu'un qui pouvait lire et souvent je me trouvait peu après devant un plateau avec du thé, du café ou du falafel, la fiches passait de main en main et tout le monde commençaient à discuter - j'obtenais presque toujours un 'Meshi' ("okay") et je pouvait photographier. Les images de ce projet de voyage n'ont pas été publiés jusqu'à maintenant, puisque actuellement l'intérêt pour les sujets islamiques, est faible en Europe. Dommage parce que ces images comptent parmi les plus belles que j'ai jamais fait...

Pour mon prochain voyage, je me dirige vers le delta de Mississippi. Même si ce projet ne tourne pas autour d’images de gens mais autour de paysages, j'ai déjà cherché à établir des contacts sur place des mois avant le voyage, via le Net. Cela me paraît indispensable : d’une part parce qu’un séjour solitaire de plusieurs semaines dans les forêts et les marais risque d'être dur, d’autre part parce que les " autochtones ", connaissant les lieux, peuvent me procurer des informations vitales.

Voyager - avec ou sans appareil photographique– c’est pour moi arriver à comprendre l'autre. Seulement alors, peut-on aussi se permettre de raconter ...

Contact Nikolaus Korab
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