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Magazine
n° 12. Février 2003.

Lettre de Varsovie

 
par Francesco Foschino

Je suis dans un cybercafé de la gare centrale de Varsovie. Près de moi, à droite, il y a un homme connecté à des sites pornos. Il aurait voulu que personne ne s’en aperçoive mais il a téléchargé une vidéo et oublié d’enlever le son. Lorsque la vidéo a démarré, on avait l’impression de se retrouver dans un bordel de la fin du XIXe siècle. J’ignore à quoi ils pouvaient ressembler mais certainement à quelque chose dans ce goût-là. Vous savez, ici les soupirs de plaisir ne font pas " Ouiiiiiiii, mon Dieeeuuuu " mais " Taaaaak, moj bozeeeeee ! " Amusant !

A ma gauche il y a une fille d’environ 25 ans. Elle pleure. Elle essaye d’écrire un mail mais chaque fois qu’elle écrit un mot elle l’efface aussitôt. J’ignore sa langue, peut-être le slave, sûrement pas le polonais. Derrière moi sur un fauteuil, deux Japonais jouent à la Coupe du Monde sur leur playstation . Pour l’instant c’est l’Italie contre l’Angleterre. Les crétins nous font perdre 2 buts à un. Sous mes pieds, il y a un faux sol en granite (je n’y connais pas grande chose mais je crois qu’il s’agit d’un faux), un ticket de caisse, jeté là par quelqu’un et plusieurs câbles d’ordinateur.

Voyons le ticket. " Ksazarna Tania, ulica Chmielna 34 – Lodz ".C’est une librairie de Lodz, un livre de 30 zlotes, environ 15000 lires (excusez-moi, je fonctionne encore en lires… 7.5 € plus au moins). La date est d’aujourd’hui.

Au-dessus de moi il y a un détecteur de fumée et un ventilateur qui ne sert à rien puisqu’il fait quand même chaud.

Devant moi, c’est vous.

L’ Italie a marqué un but, grâce à Dino Baggio ! Allez dire aux japonais qu’il n’a pas été sélectionné pour la Coupe du Monde.

Nous ne nous verrons pas encore avant 2 mois au moins. Au total je serai resté loin de chez moi 5 mois, 150 jours. Et de toutes les choses que j’ai faites, que j’ai vues, que j’ai vécues, je ne sais trop quoi vous dire. Mais ce que je veux vraiment vous transmettre c’est le sens, la " morale de la fable ".

Les épisodes isolés mettent en avant les détails et moi, je ne veux pas ça.

Car je ne me souviendrai pas de toutes les choses que j’ai faites.

Je ne me souviendrai pas de toutes les personnes que j’ai connues ou de toutes les expériences que j’ai vécues. Mais toutes m’ont changé, même si je les ai oubliées ensuite.

Une statue ne se rappelle pas de tous les coups de burin, mais elle a cette forme grâce à chaque coup isolé.

Ce que je veux, c’est vous parler de la statue.

J’ai du mal à vous parler de ma vie ici.

Il y a quelques années je suis allé dans les Pyrénées espagnoles, à Ordeza. De là vous prenez une mule et vous marchez pendant 23 km au milieu des cascades, des arbres, des animaux. Epuisé, je ne sentais plus mes jambes. Lorsque nous arrivâmes enfin à Agues Torres, un hameau de 100 ou 200 habitants, je vis une vieille dame qui portait un panier sur sa tête. Mon père voulu la photographier. La dame, fière, répondit qu’elle ne voulait pas être photographiée : elle n’avait jamais quitté son village et ne souhaitait pas le faire, pas même en photo. Elle avait toujours vécue ici. Et c’est ici qu’elle voulait rester, vivante, morte ou en photo.

J’étais stupéfait. À 16 ans j’avais déjà visité la moitié de l’Europe, et cette femme octogénaire n’avait connu que son village.

Je regrettais de ne pas maîtriser l’espagnol. J’aurais voulu lui raconter des choses qu’elle n'avait jamais vues et ne verrait à jamais. J’aurais voulu lui parler de la mer, dont elle ne pouvait imaginer l’immensité. Mais aussi des embouteillages, des gratte-ciel, des MacDonalds, des stades de football, de la Chapelle Sixtine. Mais j’étais jeune et naïf. Aurais-je pu lui faire comprendre la mer, même avec quelques mots d’espagnol ? Je lui aurai dit :

" Une immense étendue d’eau, profonde, mouvante, formant parfois des vagues gigantesques, des poissons énormes, de l’eau salée, des hommes naviguant des jours entiers sur des bateaux parfois grands comme des villages, des milliers de gens sur les plages l’été, profitant du soleil ".

Qu’aurait-elle compris ? Elle aurait imaginé un lac aux ressacs bizarres avec de petits bateaux.

Il aurait fallu lui expliquer tant des choses, c’était sans espoir.

Et si on ne peut pas lui expliquer la mer….

Ne vous sentez pas offensés par ce que je vais vous dire, mais j’éprouve la même difficulté lorsque je dois vous parler de ce qui m’arrive ici.

Peut-être n’est pas la première fois que vous l’entendez, mais j’ai lu quelque part cette phrase :

" Le monde est comme un livre. Si vous ne partez jamais de chez vous, c’est comme si vous lisiez toujours la même page ".

Et c’est exactement comme ça. Ce n’est qu’en lisant le reste du livre que l’on comprend combien notre page est importante.

En lisant la page précédente puis la suivante, nous comprenons davantage la votre. Ce qui était important, devient une bêtise. Ce que nous n’avions jamais remarqué nous saute aux yeux. Ces passages que nous ne comprenions pas deviennent limpides.

Et une fois que l’on commence à lire, personne ne peux plus nous arrêter.

Lisez ce livre. Il est très beau. Mais vous n’avez pas l’éternité pour ça ; seulement votre vie.

Et combien d’années croyez-vous avoir encore à vivre sur cette putain de planète ?

70 ? 80 ? Et pendant combien d’années pourrez-vous encore le faire ? Pourrez-vous encore le faire lorsque vous aurez une famille, un enfant à élever ? Combien d’années vous reste-t-il avant que votre esprit succombe à la paresse et à la routine ? Combien d’années avant que vous ne puissiez vous détendre sur la pelouse sans que la cravate chiffonne ? Aurez-vous encore l’énergie pour partir à la découverte du monde ? Resterez-vous jeunes encore longtemps ?

Sept, huit ans ? Pas plus que dix quand même!

Vous n’aurez plus 23 ans mais 54. Plus 24 mais 62. Vous avez une allumette entre les doigts, c’est votre jeunesse. Ne regardez la flamme la consumer sans rien faire. Une allumette éteinte ne prend plus feu. Pourtant, avec la même allumette, vous pourriez mettre feu au monde. Approchez-la du monde, et n’ayez pas peur de vous brûler. Vous sentirez une chaleur réjouissante mais jamais une brûlure, jamais.

Et quand je vous implore de voyager, de découvrir la planète où vous vivez, je ne veux pas parler d’ un village de vacances ou de ces bus " 50 places avec climatisation, frigo-bar et projection de films – quelle belle fille cette Brigitte Bardot –visite de Prague Budapest Bratislava Vienne Salzbourg en trois jours et deux nuits, petit déjeuner inclus. Guide italien sur place ".

Ce n’est pas ça voyager. C’est seulement déplacer son cul. Vous devez vivre une réalité, pas sa carte postale. Parler avec les gens, manger avec les gens, entrer chez eux, dans leurs esprits, vivre leurs contes leurs vies. Comprendre ce qu’ils pensent, observer ce qu’ils font. Et en traversant les villes, comprendre leur histoire, leurs ancêtres.

C’est comme ça que vous respirerez le charbon d’une mine biélorusse comme Piotr, que vous tuerez 40 talibans comme David, que vous vous baignerez au Groenland, que vous braquerez le bureau de la poste le 1er septembre 1939 comme les Allemands, que vous vous sentirez mourir à Auschwitz comme plus d’un million de personnes, que vous vous sentirez discriminé en tant qu’homosexuel comme Simon, que vous serez blessé à la poitrine par une flèche ennemie comme le musicien de Cracovie, que vous entendrez les chenilles des chars russes comme à Prague en 1968, que vous serez en sueur comme un vieil homme qui a travaillé dans une usine allemande, à 167 mètres sous terre,. Ils avaient installé une usine à avions dans une ancienne mine afin de la protéger des bombardements et aujourd’hui encore cet homme en porte les cicatrices, dans son corps et dans son âme. Vous parlerez avec quelqu’un qui a connu le Dalaï Lama, et avec un descendant des Incas, vous ferez l’amour avec une lituanienne, et une polonaise vous embrassera en vous suppliant de ne jamais la quitter. Vous discuterez jusqu’à l’aube avec une texane qui adore la Russie, vous vous endormirez en plein air sur une pelouse et vous serez réveillé par les premiers rayons de soleil, vous sentirez la rosée sur votre visage. Vous mangerez le gulash d’une famille hongroise, et ils vous demanderont comment diable utiliser le vinaigre de Modène reçu en cadeau " ça marche dans le gulash ? ".

Vous serez un pirate informatique comme James, et resterez à écouter les théories bizarres de Pierre, un mathématicien français persuadé d’avoir découvert la formule qui changera le monde. Vous apprendrez à parler une autre langue et consolerez la fille d’un père perverti. Alina tombera amoureuse de votre sourire, et vous découvrirez qu'en Europe du Nord pendant l’été le soleil ne se couche jamais, vous serez jaloux d’un français qui a gagné à la loterie et qui fait le tour du monde. Vous serez étonné par cet australien qui observe si longtemps les étoiles et qui les connaît beaucoup mieux que vous maintenant. Et encore, et encore….

Vous aurez l’impression d’appartenir au monde, dans le vrai sens du terme. Vous vous sentirez arbre et herbe, indien et juif, nature et homme. Vous vous sentirez libres comme jamais. Seulement vous et le monde. Seulement vous donc.

Et ne venez pas me dire que vous voudriez, mais que vous manquez d’argent ou de temps. Vous savez comme moi que c’est un mensonge. Vous ne crevez pas de faim. Et pour parcourir le monde le minimum suffit. Seul compte l’envie de le faire. De plus vous pourrez travailler sur place. Et si vous ne voulez pas travailler, pour visiter l’Europe de l’Est un million (de lires) suffit, déplacements inclus. Et ces 500 € ne seront pas gaspillés. Ils seront le plus bel investissement de votre vie. Un investissement sur vous-mêmes.

Sinon comment dépenserez vous cet argent ?

Vous déciderez peut-être à 35 ans d’acheter une nouvelle voiture, avec les roues en aluminium pour seulement 500 € de plus. La robe de mariée sera sûrement plus belle avec de la dentelle belge, et cela ne coûte que 500 € de plus !

Et voilà vos rencontres, vos voyages, vos découvertes, vos rêves. Embaumés pour toujours dans une roue d’aluminium et quelques fils entrelacés.

A 70 ans, enfin, vous penserez avoir assez d’argent et de temps pour voyager. Et vous irez dans des hôtels 4-5 étoiles, avec cuisine internationale. Et votre femme vous demandera si elle doit enlever son dentier avant de vous faire une pipe. Et vous aurez l’esprit trop ankylosé pour vous laisser aller à cette nouvelle la réalité qui s’offre à vous.

C’est pour ça que je ne resterai pas en Italie. Un pour cent de la planète et déjà 20 ans passés ici !

Celui qui voyage, on le reconnaît tout de suite. Il a les yeux qui brillent de cette envie de connaître et de découvrir, une turbine permanente, un puits d’expériences, une vision plus équilibré des choses, l’absence de préjugés. Parce que dans la vie il ne faut pas craindre la violence, mais l’ignorance, qui est la peste de l’humanité. Celui qui a voyagé est toujours tolérant, jamais arrogant, toujours humble, toujours curieux jamais pédant, toujours prêt à écouter. Et pour ne pas être ignorant, il suffit de lire. Je vous conseille de lire le plus beau livre qui soit : le lieu où vous avez la chance de vivre, cette planète.

Je ne sais pas si j’ai réussi à me faire comprendre et j’ignore ce que vous pensez de moi. Peut-être pensez vous que je suis un peu extrême. Cela ne fait rien, l’important est que vous m’aimez quand même. Moi, je vous aime.

A ma droite le porno maniaque est parti. Maintenant il y a un garçon qui joue à Wolfenstein. A gauche il y a toujours la fille. Pendant que j’écrivais nous avons un peu bavardé. Elle s’appelle Zhanna. Elle vient de Brno en Tchéquie. Elle s’est disputée avec son petit ami, un roumain et qui étudie à Prague. Il y a quelques jours, elle a du quitter Prague : désespéré, il a tenté de se suicider. Maintenant il va mieux mais elle se sent coupable et ne sait pas quoi lui écrire. La pauvre, j’avais remarqué qu’elle avait envie de vider son sac.

Le deux japonais derrière moi sont partis : L’Italie a gagné non seulement contre l’Angleterre mais aussi la finale de la Coupe du monde aux tirs au but. Ce n’est vraiment qu’un jeu…

Devant moi vous êtes encore là… mais qu’est-ce que vous faites encore là ?

Levez-vous, ouvrez la porte, marchez sans vous arrêter, jamais…

On se rencontrera un jour, quelque part, dans le monde…

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