|
ViaLibre5 à la rencontre d'univers en liberté |
|
|
|
|
|
Magazine |
|
Voyage en Inde |
![]() |
|
Depuis quelques jours je m’endors difficilement. Quand il m’arrive de m’endormir, mes rêves sont agités et inexplicables. Ce n’est pas mon premier voyage à l’étranger. Mon métier de reporter photographe m’amène souvent dans des lieux agréables et parfois risqués. Et pourtant cette fois une sensation bizarre domine mon esprit depuis plusieurs jours. D’habitude voyager me détend, surtout par avion, mais même le long vol ne parvient pas à dissiper mon malaise.
Ma destination, l’Inde : un voyage à la découverte des villes sacrées et du Kumbh Mela. Les odeurs, les couleurs, différentes évidemment, mais jamais senties ou vues auparavant. Une lumière surnaturelle semble transpirer partout. Deux semaines se sont écoulées depuis le début des conflits entre les factions hindoue et musulmane. La mosquée de Babri Masjid, lieu des tous premiers affrontements, a été détruite. Elle est la première étape de mon voyage en Inde. La ville d’Ayodhya abrite les restes de ce qui fut la mosquée.
|
|
|
|
J’arrive au coucher du soleil, une torpeur bizarre m’envahit : peut-être la brume… peut-être les pains de fiente suspendus qui sèchent. Ils seront utilisés pour le feu à l’heure du dîner.
Je ferme les yeux, un visage m’apparaît, un visage jamais vu auparavant. Inconscient collectif ? Peut-être seulement la fatigue, le décalage horaire, le climat différent… c’est normal dans une terre tellement différente. |
|
Je m’achemine vers la mosquée. Pendant le parcours, le long du sentier, une imposante forteresse se dresse devant moi.
Il s’agit de la forteresse d’Hanuman, fidèle ami de Rama, mi-homme , mi-singe. Toute la forteresse est littéralement envahie par les singes.
Je marche, distrait par les dizaines de primates intrigués par ma présence. Pris par mes pensées, je trébuche sur un caillou. Je me retrouve face contre terre et, assommé par la chute, je ferme les yeux.
Une lumière, un éclair, encore ce visage… il me sourit…
Dois je en avoir peur ? Pas du tout ; non pas à cause de mon courage, plutôt à cause de cet absurde relâchement. J’atteins ce qu’il reste de la mosquée. A sa place il y a une tente abritant des images sacrées hindoues. Je prends des photos et je m’en vais.
D’ immenses montagnes se détachent à l'horizon, un point ne cesse de grandir : c’est une ville, c’est Haridwar, et un fleuve, le Gange qui courtise les collines Siwalik, premiers contreforts de l’Himalaya. |
|
|
Le long de la rive du Gange, j’aperçois un sadhù en pleine méditation sous un arbre majestueux et rassurant. Je ne comprends plus rien : soudain une puissante force m’attire vers lui. Que m’arrive-t-il? L’arcane est vite dévoilé : le visage des mes apparitions est là devant moi. Il suspend sa méditation, me regarde avec un air familier et souriant.
" Je t’attendais depuis longtemps, enfin tu es là. Maintenant tu peux repartir pour Ujjain ".
Impossible de m’expliquer ce qu’il se passe. Et pourquoi irais-je à Ujjain, pourquoi lui obéir ? Tout à coup je me souviens que Ujjain est ma prochaine destination, une des 7 villes sacrées qui accueille tous les 12 ans le grand festival religieux du Kumbh Mela. |
![]() |
|
Je prends des photos et reprends mon chemin.
Mais pourquoi suis-je toujours là ? A présent je suis assis, depuis un long moment, aux alentours d’un observatoire astronomique. Peut-être est-ce le Vedha Shala dont parle le guide touristique. Les astronomes le firent construire en pensant qu’il serait situé le long du Tropique du Cancer.
Quelque chose m’empêche de bouger. Les voix, la foule, des enfants passent auprès de moi. Ils rient, et moi, je les regarde. Et ils rient ! Leurs bouches, leurs dents, grandissent de plus en plus, leurs visages se multiplient. Je perds connaissance. Tout à coup je me retrouve seul et épuisé comme si j’avais travaillé pendant des heures. Je me lève et reprends mon chemin, pour me perdre parmi les ruelles de l’ancienne ville. |
|
![]() |
|
Les villes sacrées passent devant mes yeux les unes après les autres : Mathura, Varanasi, Allahabad, Kanchipuram, Nasik… Je me rends compte que je cherche quelque chose. Seulement j’ignore quoi.
Malgré la lassitude qui s’est emparée de moi depuis le Vedha Shala, mes photos semblent jaillir… je travaille mieux dans cet état qu'en pleine forme physique. Chaque personne, chaque temple, chaque fleuve est une nouvelle espérance. Je regarde, j’écoute, j’attends… seulement j’ignore toujours quoi…
La somnolence commence à devenir une vraie catalepsie. Je suis sur le point de repartir, de quitter l’Inde..
Epées luisant au soleil, dunes de sable se poursuivant et laissant apparaître les restes de la puissante armée d’Alexandre le Grand qui échoua ici. Le soleil est au zénith, la chaleur insupportable. Un homme du haut de son chameau me regarde. Il s’approche et me tend sa gourde. C’est encore lui, l’homme de mes apparitions fugaces. " Tu es près de ton but. Dwarka est de l’autre coté du golfe " " Mais où suis-je ? " " Quelle importance? " me répond-il Je l’implore, " Je voudrais savoir, je veux savoir ! " Et en s’en allant, juste avant de disparaître entre les sables et les marais, il se tourne vers moi et me dit : " Les hommes l’appellent le Rann du Kutch et ils le craignent, mais n’ai pas peur, la seule chose qu’il faut craindre c’est nous-même ". |
![]() |
En bateau je traverse le bras de mer qui me sépare de Dwarka. Les eaux cristallines et bleues me laissent contempler les fonds marins, exubérants de vie. Parmi les myriades de poissons, écailles, dauphins, il me semble voir les vestiges d’une ville. " Dwarka ?!?! " pensais-je à voix haute. |
|
Oui, c’est sans doute elle. Le batelier, resté silencieux jusqu’alors, me dit : " Il y a longtemps, Krishna, était l’une des réincarnations de Vishnu, régnait ici. Quand il est mort, la mer a engloutit la ville capitale de son royaume, Dwarka ".
Une fois la rive atteinte, je m’arrête près d’un temple. L’intense et fascinant vert-azur de la mer colore mes yeux tandis que le soleil va se reposer derrière les vagues écumantes et bruyantes telles de joyeuses nymphettes. Bruit de pas au loin. Une figure s’approche : un vieil homme avec peu de cheveux, une longue barbe blanche, des moustaches aussi chenues qu’hirsutes. Deux yeux profonds ! Il s’assied à coté de moi ; en silence il me regarde. Moi aussi. Le temps s’est arrêté. |
|
|
" Que fais-tu là, jeune homme ? " me demande t-il de sa voix rauque. " Je n’en sais rien, je cherche quelque chose, peut-être " " Certes, tous cherchent quelque chose en Inde ". " Est-ce que tu peux me dire ce que je cherche ? Je n’ai pas encore compris, je ne me sens plus moi-même ". |
![]() |
|
" Alors tu as déjà trouvé ce que tu cherchais, c’est seulement une petite graine, fais-la croître en toi ".
Je me réveille en sursaut, des goûtes de sueur perlent sur mon front, je ne suis pas en Inde, je suis à l’aéroport Charles de Gaules à Paris. Par les haut-parleurs ils annoncent le vol pour New Dheli.
J’avais dormi ! Mais combien de temps ? Dans ma main une petite graine : " Saurais-je
faire la faire croître? " . |