|
ViaLibre5 à la rencontre d'univers en liberté |
|
|
|
|
|
Edito
du n°12, par Sim Andrulli |
|
|
Identité
Photographe ! |
|
|
"L’oeil existe à l’état sauvage", écrivait André Breton il y a environ 80 ans, et dans le même essai , il rappelait une phrase de Mozart mourant : " Je commence à apercevoir ce qu’on aura pu créer avec la musique ". Nous recommençons chaque fois, peut-être même pour faillir. Même les faillites constituent des découvertes, de même que les tremblements de terre nous redonnent conscience de la Terre, terrible mère.
Qu’est ce qu’ une photographie ? Un anneau enfilé au doigt d’un fantôme réel. Peut-être le fantôme se laisse t-il apercevoir seulement grâce à cet anneau. Peut-être est-ce la dernière fable. Le photographe d’aujourd’hui est certainement la dernière personne qui, derrière son objectif, sait imposer l’ordre "il était une fois" Click. Et "cette fois " n’est déjà plus. |
![]() |
|
Je suis incapable de conduire un discours organisé, raisonné, raisonnable, sur les images d’un quelconque photographe, moi inclus. A leur manière elles tentent une odyssée, une exploration, une chute en enfer mais avec des rêves de paradis. Elles appartiennent à John Ford, poète des distances et de la poussière, et à Millet, peintre des anges. Mais la photographie n’accepte pas les comparaisons, elle aime rester chez elle, maison laboratoire boutique, refuse les côtoiements, craint mortellement les jugements croisés avec les autres arts. S’il y a toujours des arts. S’il y a toujours des artisanats derrière les arts. S’il y a toujours des matériaux d’art. S’il y a toujours une créature (certains diraient un utilisateur) capable d’apprendre par l’art et l’artisanat, capable d’en faire un trésor et de le transmettre. La civilisation visuelle nous bombarde, nous consume. Elle nous fait voir guerres et guérillas, casques et hommes masqués, mitraillettes tirant sans relâche, sang d’opérations à cœur ouvert pendant que nous sommes à table avec un plat de spaghetti. Nous sommes orphelins d’une tradition orale et d’une tradition écrite. Gutenberg, qui fut-il ? Mais cette nouvelle tradition visuelle se sauvera à travers les images ou périra en nous. Combien faut-il sacrifier d’images, dans un immense holocauste, pour en sauver une ? |
|
|
Un photographe, dont je ne connais ni le visage ni les mains (les mains d’un photographe sont-elles importantes, décisives, autant que les mains d’un peintre, d’un concertiste ? Demandez vous-le, experts !) redécouvre un monde, un monde d’hommes homérique, paradis rugueux, distant, air lointain, rythme très lent scandé par le soleil et les étoiles et non par les horloges, tragédie enfin. C’est un morceau de réalité pure, douce, antique comme le miel et comme l’abeille qui fabrique le miel. C’est un bonheur très modeste, caché, harmonieux, en plein air sous les cieux qui enfin exploseront. Mais c’est sans doute admirable qu’un homme qui se confronte à un morceau du monde en soit très éloigné. Moult paysages, moult troupeaux, moult nuages, moult virages de sentiers doivent se passer avant que le photographe arrive au visage d’un homme. Tout est Terre, au début. L’homme, malgré sa fatigue et son conditionnement, est toujours un hôte. Douloureux mais presque incongru, payant des taxes folles, mais toujours de passage. Je l’avoue, une fois pour toutes : devant des images photographiques, portraits et mémento, je me retrouve tel le légendaire nègre ou le légendaire peau-rouge qui regarde un collier de perles, un miroir. |
![]() |
Comme ça moi aussi je vendrai Manhattan pour quelques dollars !
Chaque photographie est haïe jusqu’à ce qu’elle devienne proverbe, image d’un langage humain proverbial, jusqu’à ce qu’ elle s’installe dans son rôle de fable à transmettre. Peu de galeries d’art savent raconter leurs fables photographiques comme dans ces lieux, rares, où a su être préservée, avec acharnement, la tradition des fables.
Le photographe, sait-il qui il est? Ils l’ont autopsié, ces autres maniaques de la pellicule, directeurs et consœurs , mais il n’a pas été étudié par un expert en caractères. Le photographe qui photographie, se psychanalyse tout seul, fabule en lui-même, réécrit selon son choix. Mais personne n’a encore su lui dicter un " qui es-tu ? ". |
|
Il faut reconnaître que le photographe (mais il faudrait un p majuscule) obéit aux règles de son propre jeu, un jeu très exigeant, mortel, déroutant, égoïste, omnivore et vorace. Autrement l’image ne naît pas. Une vraie image est délivrée après une gestation longue comme celle d’un éléphant. Ce n’est pas le click, mais l’attente du click qui compte. Le reste n’est que mécanique. La photographie est vraie seulement si elle ment. Celui qui la déguise et la vend comme document est un plagiaire. Il faut croire à une image, seulement si elle est riche en mensonges. Pour avoir un " credo " il faut savoir mentir. Tenté par la beauté, le photographe est dans son monde, dans ses photos. Troupeaux et murs, horizons et sous-vêtements, une main qui vendange (la main seule est visible) ou une fête religieuse typique l’obligent à chercher la beauté. C’est une pastorale, mais d’une pudeur souveraine. " Pardonnez-moi si je suis belle ", susurrent-t-elles toutes ces images. |
![]() |
|
Dans les fables antiques il y avait toujours des objets magiques capables de vous sauver du danger. Une noix, une châtaigne, un noyau de cerise. Prévenues par les fées, la pauvre petite paysanne ou la pauvre princesse, marchent et marchent, elles ne peuvent rompre cette noix, ouvrir cette châtaigne, fendre ce grain qu’en cas d’extrême danger. Et quand inévitablement cela arrive, voilà que surgissent (des noix, châtaignes, grains) carrosses et guerriers, esprits magiques, bâtons qui se battent tout seuls, onguents miraculeux. La chambre noire est aussi cet instrument, à n’utiliser qu’en cas extrême. La chambre noire ne craint pas de s’autocensurer, d’éliminer, de choisir, d’annuler. C’est un placenta implacable. Tu ne sors pas si tu n’entends pas la voix dictée dedans.
L’œil veut sa part. La photographie veut – peut-être l’a-t-elle déjà – tout. L’aimer est difficile.
Tous, dans notre adolescence, nous avons joué avec un ballon. Un seul, sur un million, est devenu Omar Sivori. Les débutants de la photographie, qui rêvent d’être Sivori, n’ont pas la patience. Ils mangent les films, plongent parmi les appareils, entraînent (en vain) le regard. Le véritable homme d’images sait - aussi – qu’une image peut arriver toute seule, comme une averse. Etre à l’heure au rendez-vous avec cette averse voilà le grand jeu, l’entraînement, la chance. |
|
![]() |
Puis tout dépend du travail, de l’application diabolique et calculatrice : ne jamais laisser s’endormir la main (le policier justicier fait pareil avec son colt sous son oreiller).
Le photographe est un narrateur. Son obsession est le conte. Il l’enferme, l’emprisonne dans un photogramme, mais ce photogramme reste longtemps lointain, il faut reculer et le relire, comme on fait avec les livres. Alors il prend les photos, de l’intérieur de l’image, avec quelque chose de plus, quelque chose d’essentiel finalement : la minuscule lumière enfermée dans un sourire, le pli d’un arbre, la nuance d’un horizon qui est là, fixe, mais que tout à coup nous rêvons en train de courir .
Le monde des images, c’est nous… nous, serviteurs aveugles et fidèles de codes méconnus… Si nous nous regardons dans les yeux, en silence, nous nous comprendrons. |
|
Contact
Sim Andrulli |