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De l’utilité domestique de l’ennemi |
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par
Bijan
Anquetil
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"l’opium
du peuple dans le monde actuel n’est peut-être pas tant la religion
que l’ennemi accepté... Un tel monde est à la merci, il
faut le savoir, de ceux qui fournissent un semblant d’issue à l’ennui." -1- "Voilà l’ennemi!..." clame-t-on ici et là, à la manière d’un capitaine ayant enfin retrouvé le Nord; comme s’il s’agissait d’une formule magique pouvant redonner sens aux rapports politiques d’un monde déboussolé. Tout pouvant, grâce à cette désignation, devenir orienté, limpide et sans équivoque: Nous ici, Eux là-bas. On sait de quel côté tirer et pour quoi l’on se bat. L'on sait ainsi avec certitude qui l’on est et qui l’on n’est pas. Les lignes de front ont ceci de rassurant qu’elles rendent les contours de notre monde plus simples et donc perceptibles. Pourtant depuis peu a débuté une guerre universelle où chacun est sommé de choisir son camp en déclarant qui du terrorisme ou de la liberté il accepte de désigner comme ennemi. Le choix ainsi énoncé ne devrait pas poser de problème, tout le monde se retrouvant naturellement du même côté de la ligne, entre bons amis. Cela devrait réconforter tous ceux qui ont besoin d’un "front" pour penser le monde et avaient la nostalgie des rapports "clairs et distincts" imposés par la guerre et la morale. Pour de nombreuses raisons, il semble y avoir quelque chose de rassurant, voire de profitable, à avoir des ennemis politiques. Ce serait même preuve de sagesse que de veiller à toujours avoir quelques ennemis à combattre et folie que de croire que toute guerre viserait l’anéantissement de l’ennemi. Il faut essayer de comprendre l’intérêt qu’il y a, pour un État, d’ avoir des ennemis. |
![]() © Bijan Anquetil |
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-2- Depuis l’après guerre froide, le monde n’avait certes pas cessé d’avoir peur, de se sentir menacé, mais il s’agissait d’une insécurité incertaine et indéfinissable. Il y eu certes des tentatives pour donner un visage à ces peurs, mais les acteurs n’étaient pas de taille pour redonner à la scène politique mondiale une dramaturgie digne d’une tragédie. Le Destin n’était plus politique. L’Ennemi paraissait introuvable. Fin de l’Histoire dirent certains. Or comment créer une communauté sans ennemi commun? Comment affirmer une son identité lorsque personne ne s’y oppose? Comment aspirer à l’héroïsme sans ennemi à affronter? Comment donner le sentiment de l’existence si nos vies ne sont plus en jeu? L’homme a encore besoin de se sentir lutter or il ne sait pas encore lutter sans ennemi. Un monde sans ennemi est pour beaucoup le pire des mondes. Aujourd’hui, c’est donc avec un étrange mélange d’effroi et de soulagement que la communauté des professionnels de la sécurité et de l’Ordre, accueille le nouvel ennemi qui saura être à l’origine de toutes les peurs et objet de toutes les guerres. L’ennemi est une providence pour ceux qui ont une vision théologique comme eschatologique de la politique, c’est-à-dire pour ceux qui ont besoin de maintenir ainsi l’illusion d’une mission divine ou absolue à accomplir. Avoir des ennemis devient la preuve que quelque chose se passe. L’ennemi est nécessaire car sa présence maintient la dynamique d’expansion en garantissant le sentiment d’une frontière à franchir, d’un but à atteindre. Nietzsche évoque ce besoin: "Une nouvelle création par exemple le nouvel Empire, a plus besoin d’ennemis que d’amis; ce n’est que par le contraste qu’elle commence à se sentir nécessaire et devenir nécessaire. Nous ne nous comportons pas autrement à l’égard de l’ennemi intérieur (...)" (1)
Ce besoin d’une menace ennemie est profondément inscrit en nous. Ce besoin est une vieille habitude qui nous permet, à moindre frais, de nous sentir exister, de renforcer le sentiment de notre identité. La désignation de l’ennemi est interprété comme un preuve de l’affirmation de soi et de sa place dans le monde. -3- Il y a des
raisons pragmatiques qui font apparaître tout ennemi comme un leurre
parfois nécessaire. L’hypothèse est que la désignation
officielle de l’ennemi est indispensable au maintient de l’Etat. Les États
modernes ne sont-ils pas avant tout fondé pour lutter contre le
peur que génère un ennemi? C’est l’hypothèse de toute
une série de penseurs de Machiavel, en passant par Bodin, Hobbes,
jusqu’à Schmitt. Il n’y a de communauté que lorsqu’il y
a un ennemi commun. Il est semble-t-il plus aisé d’être uni
contre qu’uni pour. La peur est une remarquable force de lien communautaire.
Les hommes se réunissent sous une autorité commune avant
tout se meuvent par un besoin de sécurité, non par amitié.
Telle serait la raison de la nécessité de l’Etat que beaucoup
des belles âmes se refusent d’admettre. Dans une telle perspective,
l’ennemi renvoi à la fonction première de l’Etat: assurer
la sécurité de tous, c’est dire fonder la paix civile à
l’intérieur et défendre des ennemis à l’extérieur.
Le pacte s’énonce ainsi: Obéissance contre Sécurité.
Or en l’absence d’ennemi l’Etat ne risque-t-il pas de perdre de sa raison
d’être?
Il vient un soupçon encore plus grave: les États démocratiques fabriqueraient eux-mêmes leur propres ennemis, aujourd'hui le terrorisme, pour justifier des actions non démocratiques. Faire peur pour mieux dominer. Ce qu’évoque Guy Debord: "l’histoire du terrorisme est (...) éducative. Les populations spectatrices ne peuvent certes pas tout savoir du terrorisme, mais elle peuvent toujours en savoir assez pour être persuadées que, par rapport à ce terrorisme, tout le reste sembler plutôt acceptable, en tout cas plus rationnel et démocratique." (3) |
![]() © Bijan Anquetil |
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-4- En se réservant le droit exclusif de désigner l’ennemi publique, l’Etat entend interdire à un particulier de désigner lui-même son ennemi. Dans la cadre de l’Etat moderne, ce n’est ainsi plus la conscience morale ou religieuse qui est règle de l’action publique de chacun. Désormais si le concitoyen peut-être traité en adversaire dans le débat public, il ne saurait être traité comme un ennemi à abattre. Au sein de l’Etat, l’individu cède sa liberté de désigner personnellement son ennemi. Mais que penser d’un monde où chacun pourrait choisir librement qui est son ennemi et décider librement de lui faire la guerre? Décider de son ennemi est-ce décider de son destin politique? Les États souverains ne sont cependant pas les seuls engagés dans la production d’un discours de désignation de l’ennemi. D’autres groupes, qu’ils soient terroristes ou simplement des mouvements de résistances issues de la société civile, proposent des désignations plus ou moins fines de l’ennemi. Dans une logique d’inversion il se peut qu’une peuple, ou une de ses parties, refuse l’ennemi qu’on lui impose et aille jusqu’à prendre l’Etat lui même pour ennemi. Il s’agit à chaque fois de tentatives pour se définir et se remplacer dans le jeu des rapports de force politiques. Ces discours refusent les désignation officielle de l’ennemi. De telles discours partent d’un soupçon: L’Etat n’est pas ce qu’il prétend être, il n’accomplit pas la réconciliation des membres de la société. Au contraire, il ne fait que reproduire et prolonger des rapports de guerre et de domination dans les rapports de classe, entre le Nord et le Sud... Si la pacification étatique est un mensonge alors il faut entreprendre un effort de déconstruction critique des guerres officielles en les ramenant à leur vérité cachée, matérielle, économique... La désignation étatique de l’ennemi est un leurre qui vise à cacher une autre guerre, celle là inavouable et dont nous sommes peut-être les sujets. "Le Manifeste du parti communiste" est un exemple illustre de cette tentative de décoder et redéfinir les rapports réelles d’hostilité. A un moment historique où les peuples s’affrontent par l’intermédiaire de leur gouvernement en des guerres dites "nationales", Marx et Engels accusent les guerres interétatiques de n’être que des manipulations pour masquer une véritable guerre, celle-là universelle: la lutte des classes. Alors que le discours officiel, celui de l’Etat, désigne un ennemi étranger, ils affirment que les peuples ne sont pas ennemis mais que les deux seuls véritables ennemis sont la bourgeoisie et le prolétariat. Les membres du parti doivent apprendre à voir l’ennemi comme un continuum, divisé en surface, solidaire en profondeur. Il n’y a que deux camps à l’échelle nationale et internationale. En remettant en cause le monopole de l’Etat à désigner l’ennemi, c’est la légitimité même de l’Etat que le révolutionnaire remet en question. En faisant passer la ligne de front entre prolétaires et bourgeois capitalistes, s’impose la nécessité d’une nouvelle guerre, guerre que tout État est censé conjurer: la guerre civile. En s’arrogeant le droit de désigner lui-même l’ennemi, un individu ou un groupe, accepte lui aussi d’être traité en ennemi par les autorités. C’est un choix parfois nécessaire. En traitant ses membres comme des ennemis, l’Etat, en retour, doit s’attendre à leur insoumission violente. C’est pourquoi les tyrans sont avant tout en guerre contre le peuple qu’ils soumettent.
-5- L’Occident libéral, que certains ont déjà nommé "Empire", a peut-être trouvé dans la figure du terroriste islamiste ce dont il avait tant besoin: un ennemi à sa mesure, un ennemi qui lui ressemble. Il ne s’agit plus d’un ennemi assimilable à un État, ni même à un régime politique hostile, mais d’un ennemi insaisissable, à la fois interne et externe. De la même manière le système de domination global, "l’Empire", est lui-même irréductible à un État. Il est non localisable, fait de réseaux, et met ainsi l’hostilité des opprimés dans l’impossibilité de définir le lieu de la résistance. Où se battre? Contre qui? Drôle de guerre. Invisible, le front de cette guerre passe à l’intérieur des nations, des États, des parties et même des individus. Le grand mérite de la désignation de l’ennemi, en désignant une cible, est de rendre les événements lisibles. Mais la plus grande qualité de ce nouvel ennemi terroriste est paradoxalement son absence même de qualité: sans visage, sans nationalité, sans mobile légitime. C’est à dire qu’il pourra prendre, selon la nécessité, toutes les qualités, changeant, au gré des impératifs stratégiques, de visage, de nationalité et de mobile. Et puisque cet ennemi reste dans l’ombre, il faudra la traquer, l’amener à la lumière, c’est à dire le désigner. Et c’est aux dirigeants des États les plus puissants qu’il revient aujourd’hui le privilège de le caractériser. Face à cet ennemi terroriste qui agit hors des limites de la politique, c’est à dire sans aucune revendication politique rationnelles, il ne resterait qu’une solution: la terreur. Terroriser les terroristes. Chercher à comprendre le terroriste serait de facto le justifier. Contre la logique terroriste s’impose une nouvelle logique: Celui qui ne voit pas en tout terroriste un ennemi devient ennemi du Tout. Il n’y a qu’un Droit universel et qu’un ennemi légitime, ce qui permet de présenter les guerres impériales comme des opérations de maintien de l’ordre global. Le discours est clos, la guerre, elle, peut commencer. Voilà comment l’Empire cherche à monopoliser la désignation de l’ennemi et par là même à s’approprier le sens de l’Histoire. |
![]() © Bijan Anquetil |
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-6- Dans ce monde qui se prépare à la guerre - pour ceux qui ne pensent pas qu’elle n’a jamais vraiment cessé - notre question doit être: "Quel est notre ennemi? Quelle est notre guerre?". -7- Chacun a l’ennemi qu’il mérite. "Cette
guerre est entièrement privée de noblesse: les adversaires
n’y sont pas traités en égaux: c’est une lutte où
vous méprisez vos ennemis, vous qui voulez être des hommes."
1. F. Nietzsche, Crépuscule des idoles. |
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