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ViaLibre5 à la rencontre d'univers en liberté |
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Magazine |
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Histoire qu'ça soye bien propre !!! |
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par
Julien Ramel
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J’ai pris place dans le rang il doit y avoir six heures de cela et comme je ne veux pas contrevenir à notre très noble et très sévère règlement, je réprime un baîillement, un second, un troisième, ainsi de suite de minutes en minutes. Ca commence par une impression de flottement derrière le crâne, une vibration désordonnée qui s’organise doucement et se concentre contre l’occiput en une boule de chaleur rouge fragile et translucide. Elle demeure un instant en suspens et commence à se déplacer harmonieusement au travers de la tête, glisse jusqu’au fond de la gorge où elle se concentre à nouveau. La langue se tapi en bas de la bouche pour lui laisser le passage. |
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En temps normal, chassée lourdement des poumons, la boule se disperse librement dans l’atmosphère, mais durant les heures passées au front, elle n’a pas le choix. Elle enfle jusqu’à la rupture, cherche désespéramment la sortie, se glisse tant bien que mal par les oreilles, les joues qui gonflent, la gorge et les yeux, ne laissant derrière elle qu’un liseré de larmes au bord des cils. Depuis que je suis mobilisé, j’ai eu tout le loisir d’étudier le phénomène en détail. J’ai du bailler un bon millier de fois à la face du camp adverse, lui arrachant des bâillements de rétorsion avec fierté. Une étincelle complice accompagne parfois le regard d’un soldat adverse lorsqu’il laisse retomber réglementairement le long de son corps la main dont il s’est vainement servi pour dissimuler son abandon à la lassitude. Les Zôtrs en face aussi doivent éprouver de l’ennui à voir à longueur de temps nos visages que toute trace de vitalité fuit peu à peu. Il en allait différemment à l’aube du conflit. Les regards de défis succédaient aux gestes de provocation. On chantait des hymnes patriotiques à pleins poumons, on provoquait l’autre camp du regard, on s’encourageait quand l’un des siens commençait à flancher, on ricanait ostensiblement quand un Zôtr montrait des signes de fatigue, on échangeait des ricanements convenus lorsqu’ils se faisaient tancer par un de leurs gradés bedonnants. C’était comme tous les débuts, insouciant et gaillard. Nous nous perdions en conjectures quant à la durée de la résistance adverse. " Quinze jours, j’te dis, ils tiendront pas plus de quinze jours ". " N’importe quoi ! Ils sont entraînés comme nous, ça durera plus. Un mois facile, peut-être deux ". " En tous cas, c’est pas c’soir qu’on s’réchauffera le ventre dans les jupes de madame. J’vous l’dis! ". Et tout le monde de rire en choeur. C’était il y a dix-huit ans, tout juste. Depuis, notre temps se décompose invariablement en trois phases équivalentes : 8 heures de corvées, 8 heures au front et 8 heures de sommeil, en boucle, dans le désordre, jusqu’à l’écoeurement. 8 heures a détester mes congénères dont le passe-temps favori semble être le partage équitable de son urine entre la cuvette, l’abattant et le sol, 8 heures d’ennui par -12°C et 8 heures à rêver d’ennui glaciaire. Il m’arrive parfois d’éprouver de la compassion à penser que les Zôtrs doivent aussi subir ce genre d’inconvénients. Est-ce qu’ils ressentent la même chose à mon endroit quelque fois? Bah, si c’était le cas, ils ne seraient pas en face. |
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Pour comprendre comment nous en sommes venus à nous faire face sur la ligne de front la plus figée que l’histoire ait jamais connue, il faut remonter les siècles jusqu’aux premiers babillements du monde mythique, au-delà du temps. Avec la distance, on n’est plus tout à fait sûr que les choses se soient vraiment passées ainsi, mais vue que la majorité continue d’y croire et que depuis 18 ans, les Zôtrs montrent autant de détermination que nous à ne pas céder un pouce de terrain, il doit bien y avoir quelques fils de vérité dans l’étoffe de la légende. ZaiLGod, édicte DJaz, premier des prophètes héréditaires, marchait distraitement à la face uniforme du monde-avant-le-monde lorsqu’il trébucha sur un pli que son omni-conscience chiffonnée avait malencontreusement projeté sous ses propres semelles. Empêtré dans ses méditations, ZaiLGod acheva la première-de-toutes-les-pirouettes sur le choc terrible de son omni-séant contre le sol. Suite à la confusion que sa chute entraîna dans son plus-que-saint-esprit, l’éventail des formes et des émotions commença à éclore et se répandre dans l’esprit-monde de ZaiLGod. La permanence de l’équilibre primordial était rompue à jamais. Il en était toujours à se masser vigoureusement le plus-que-saint-siège en grognant que déjà des choses se bousculaient autour de lui dans la confusion la plus complète. Là, DJaz se perd en arabesques stylistiques pour excuser son manque de précision quant à la substance et aux formes concrètes de ce qui se déroule autour de ZaiLGod, mais assène t’il finalement, étant lui-même une des formes nées du bouillon des formes-avant-les-formes, il ne lui est nécessairement pas permis de les connaître. Comment fait-il alors pour narrer avec autant de précision comment était le monde-avant-le-monde? " Il a des visions ", répond avec aplomb et mépris notre très patriotique professeur de philoloriginologie. Mais alors, pourquoi ses visions ne lui ont-elles pas révélé également la naissance des formes-avant-les-formes? " Parce que les voix de l’esprit-monde sont impénétrables et que tu resteras en retenue jusqu’à demain matin ". C’est ce qui m’est répliqué et c’est ce qui advient effectivement. Tandis que les formes-avant-les-formes bouillonnent et n’en font qu’à leur tête, il se passe des choses tellement complexes que je suis en retenue toute la nuit et qu’au bout du compte, je dors le lendemain matin quand notre professeur d’amour des origines expose comment à la fin il y a deux camps, les Hommes-qui-croient et les Zôtrs. Légalement, ZaiLGod n’aime pas les Zôtrs dont je ne sais finalement pas s’ils sont issus comme nous, les Hommes-qui-croient, de son infinie bienveillance à l’égard de sa très stupide maladresse, ou s’ils ne sont qu’un avatar belliqueux de l’activité désordonnée des formes-avant-les-formes, les raisins de la colère originelle, du dépit de n’avoir personne d’autre que Soi à qui s’en prendre. Toujours est-il qu’on me l’a martelé une bonne centaine de fois sans que je ne demande rien : officiellement, ZaiLGod n’aime pas les Zôtrs. Il va sans dire que les Zôtrs ne partagent pas ce point de vue. Ca on nous l’a exposé en cours de Résistance à Prosélytisme Zôtrs. Peut-être est-ce à cause de la varicelle qui m’a éloigné un temps de cours de RPZ, mais je n’ai jamais trouvé cette thèse très convaincante. Pourquoi ZaiLGod les laisseraient-ils se battre avec nous à armes égales s’ils ne les aimaient pas? Il lui suffirait d’éternuer pour les anéantir. Conscient de l’extrême précarité de ma survie universitaire, je me suis abstenu de poser la question. Puisque nous étions en nombre égal et que ZaiLGod n’avait visiblement pas l’intention de nous débarrasser des Zôtrs, ils nous fallu composer avec leur présence irritante, ce que nous fîmes au moyen d’un gigantesque pugilat remporté on se sait trop comment. Battus, les Zôtrs prirent leurs jambes arquées à leurs cous de moineaux et déguerpirent à toute vitesse. Rapidement, nous construisîmes à l’endroit de la Sainte Chute des générations de temples à la gloire de ZaiLGod que les Zôtrs mirent un point d’honneur à saccager avec plus ou moins de régularité selon les époques. |
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J’étais en prison pour avoir manqué de respect hygiénique au véhicule de mon professeur de philoloriginologie lorsque le reste de la classe étudia " l’ancien " et " les derniers temps ". Du coup, je ne sais pas avec certitude comment les Zôtrs ont fait pour nous chasser la première fois des abords directs de notre centre religieux. Certains prétendent qu’ils ont réussi à immiscer une de leur plus belle fille dans la lignée des prophètes héréditaires afin de produire un messie à leur solde. Le prophète félon aurait alors prédit que ZaiLGod était revenu, de l’autre côté du monde, et qu’il y attendait les hommes de bonnes volonté. Nous y allâmes dans un concert ininterrompu de louanges tandis que les Zôtrs réduisaient en cendres notre temple originel. A leur ruse, nous opposèrent la force, reprirent possession de la place, avant de la reperdre, la reprendre et ainsi de suite durant des millénaires. Il y a deux siècles, alors que la dernière bataille menée à cet endroit s’éternisait. Il semblait évident que ni les Zôtrs ni nous ne serions jamais en mesure de l’emporter. Les morts s’accumulaient tant et si bien parmi les mâles des deux camps qu’eux comme nous commencions à nous inquiéter des conséquences de l’hécatombe sur notre capacité à nous reproduire. Un cessez-le-feu fut décrété. Nous nous assîmes en nombre pair autour d’une table afin d’établir les conditions d’une paix durable. Ceci fait, il nous fallait encore sublimer nos anciennes dissensions dans un mouvement commun, marquer profondément les esprits du sceau de la réconciliation. L’emplacement de notre temple originel et de toutes nos batailles fut érigé au rang de sanctuaire. Afin que plus personne ne puisse en réclamer la propriété exclusive, nous décidâmes d’un commun accord d’y construire un mémorial à nos victimes collatérales. Un austère cube de verre contenant une unique flèche dirigée vers les cieux fut l’idée avancée par les Zôtrs. La préférence de nos docteurs en art officiel allait quant à elle à un cosmos de bronze, une gloire de corps entrelacés, torturés par la barbarie guerrière, mais aux visages resplendissant d’amour pour ZaiLGod. En dépit de toute la bonne volonté attablée, il fut vite évident que la pauvreté allusive de leur cube de silice et l’indigence atavique de leur culture ne pourraient s’accorder avec le raffinement plusieurs fois millénaire de notre foi. " Votre s’tue, c’est d’la merde! ". Echange de bons procédés. " Vot’ cube est si moche qu’j’aurai honte qu’y m’passe par l’cul! ". Nos vieux démons revenaient au grand galop, traînant dans leur sillage un cortège de noms d’oiseaux de mauvaise augure. Si mal engagée, la paix ne du son salut qu’à un jardiner ratissant un carré de sable aux abords du congrès en pleine déliquescence et qui proposa de laisser l’endroit vierge de pierre et de pas. Tout au plus fallait-il terrasser un tantinet, " histoire qu’ça soye bien prorpe ". Au terme d’une année de pieux terrassement, les cent mètres carré enjeu et prix de tant de siècles d’histoire conflictuelle furent déclarés neutres, sacrés et inviolables. On mit huit miradors équidistants à sa périphérie et il fut convenu que si tout un chacun pouvait y déambuler autour à sa guise, quiconque tenterait d’y pénétrer serait abattu sans autre forme de procès. Notre armée hérita des miradors 2, 4, 6 et 8. Nous nous gardâmes bien de leur dire que les chiffres impairs portent la poisse. |
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Dans
un quart d’heure - ZaiLGod que le temps passe lentement aujourd’hui - le
premier rang de la colonne adverse sera remplacé par le second, le
second par le troisième et ainsi de suite jusqu’à ce que le
99ième ligne remplace le 100ième et que leurs rangs ne soient
plus composés que de sang neuf. Au fur et à mesure de leur remplacement, les Zôtrs s’écoulent en deux files de chaque côté de leur colonne. S’ils procèdent au remplacement par ligne et à l‘évacuation par les bandes, nous nous y refusons par sainte horreur de la simplicité. |
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Nous tournons par ordre alphabétique des sortants et âge croissant des entrants, le plus haut perché dans l’alphabet étant suppléé en premier par le plus jeune des remplaçants, selon un itinéraire dit " en escalier ": pas devant, pas latéral gauche, pas devant, pas latéral gauche, jusqu’à sortir de la colonne par l’arrière ou toucher un des côtés et recommencer " en miroir ". Pas latéral droite, pas devant, pas latéral droite, pas devant, jusqu’à sortir ou toucher un côté et recommencer. Conscient de ma fragilité arithmétique, je m’abstiens de calculer combien de fois au maximum on peut changer d’ordre de marche. Nous sommes 19 par rang et la colonne comporte cent un rangs. Les Zôtrs ignorent que nous avons disposé une ligne de plus qu’eux, en milieu de colonne. On ne sait jamais. Portés par notre incommensurable sagacité, nous attendons qu’ils aient fini de renouveler leurs troupes avant de procéder à notre tour au changement. Ils pourraient profiter du remue-ménage pour procéder à une attaque en règle. Mais avec un ligne de plus qu’eux, nous aurions alors l’avantage de la surprise et du nombre. Ils ne peuvent pas gagner. C’est écrit. La manière dont nous allons forcément l’emporter en revanche, demeure obstinément illisible. Depuis quelques jours, leurs rangs sont insupportablement silencieux, leurs traits figés. Leurs sourcils se froncent un peu plus chaque jour. Nous restons sur nos gardes. Depuis dix-huit ans, notre vigilance ne se dément pas. Nous ne nous laisserons pas impressionner. Nous n’avons pas peur, ni quoi que ce soit d’ailleurs. Ou plutôt si, je m’emmerde comme je n’ai normalement pas le droit de m’emmerder. Mais bon, l’adjudant-chef ne va tout de même pas venir nous surveiller jusque dans nos têtes. Pour tant, je m’emmerde à deux cent pour cent et n’ai pas la conscience tranquille. Il y dix huit ans, à l’occasion du 20.000ième anniversaire de la Chute Primordiale. Les Zôtrs et nous préparions nos célébrations respectives. Nos filles et nos compagnes se relayaient sans relâche aux fourneaux tandis que les jeunes achevaient de parer nos temples des fastueuses décorations élaborées avec zèle depuis un an. Dans l’enceinte barbelée de nos quartiers, la joie et l’allégresse allaient crescendo et à l’écoute des vociférations qui montaient de derrière leurs murs, il devait en aller de même chez les Zôtrs. Le point d’orgue de nos célébrations devait être la Procession. Plus d’un million d’entre nous devaient converger en ordre rangé vers le Saint Quadrilatère et, malgré le traité en interdisant l’accès, y pénétrer afin de ressourcer notre foi au contact direct de la Terre Sainte. La Procession se mit en marche au son de louanges qui n’avaient certainement jamais été chantées avec autant de pénétration. Il n’y a pas de mot pour décrire nos visages à l’approche de notre destination, nous resplendissions. Les Zôtrs avaient également échafaudé un défilé. Seulement, au lieu défiler en Terre Sainte, ils marchaient tout autour dans un grand recueillement et une seule prière. Les voir ainsi circonscrire notre but engendra certes une grande émotion dans nos rangs, mais après tout, il était de leur droit de déambuler ici à leur convenance. Afin d’éviter tout malentendu, nos envoyâmes une délégation leur faire part de notre intention de fouler le sol de nos anciennes discordes, dans l’espoir qu’ils nous en consentiraient le droit. Tandis que les délégations parlementaient à l’écart, les Zôtrs rompirent leur mouvement ambulatoire et commencèrent à converger vers le côté par lequel nous étions arrivés, opposant à notre Procession la masse égale de leur défilé. Ignorant du contenu des négociations menées à l’écart, les premiers rangs de chaque colonne initièrent des propos aux conséquences fâcheuses. " On veut juste entrer que’ques minutes, prier un coup et déguerpir ", exposâmes-nous. " Z’avez pas l’droit, nous fut-il rétorqué, y’a l’traité ". " Les lois sont faites pour être changées ", assénâmes-nous fièrement. " Pas aujourd’hui, rev’nez lundi ". " Z’en tirerez pas comme ça ", menaçâmes-nous. " Bin sûr qu’si ", rebondirent-ils. " Ah, oui? ", défiâmes-nous. " Oui, oui ", lancèrent-ils négligemment. Nous n’étions pas le genre de roseaux à plier au vent de l’adversité mais de robustes chênes faisant front, au péril de nos vies, si ZaiLGod l’exigeait. Nous ne bougeâmes pas. Ils demeurèrent immobiles. Nous restâmes en place. Ils regardèrent le bout de leurs souliers. Nous changeâmes de pied à cause des fourmis qui nous venaient dans les jambes. Ils firent des étirements. Nous nous retenions de faire pipi. Ils serraient les genoux, la mine contrite. C’était l’escalade. |
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| Lorsque
les deux délégations revinrent vers leurs troupes avec la
satisfaction d’avoir trouver un terrain d’entente, soit une révision
à effet immédiat du traité afin de permettre à
tous d’entrer à son tour de rôle dans le Très Saint
Polygone, l’affrontement était par trop avancé. Nous nous
étions organisés spontanément pour pouvoir nous délester
de nos humeurs sous pression sans compromettre la solidité du front.
Les invectives pleuvaient, les poings s’agitaient en direction de l’adversaire.
La tension était telle que personne n’était plus disposé
à écouter le compte rendu des négociateurs, ni à
céder le moindre pouce de terrain. De dépit, les émissaires
entrèrent dans le rang et se laissèrent gagner par l’agressivité
ambiante. Las de notre affrontement immobile, le soleil se retira, laissant
le soin à la lune de s’ennuyer dans la contemplation du de l’épreuve
de force naissante.
En dix huit ans, les choses ont peu évoluées. Nous ne sommes plus un million de chaque côté comme au début, mais quelques centaines seulement. Il faut bien que la vie continue à l’arrière et de toute façon, on ne se bat pas stricto sensu. Deux crises cardiaques et trois insolations mises à part, nous ne déplorons aucune perte. Nous nous sommes organisés comme pour n’importe quelle guerre de position. Nous nous imposons une discipline d’airain. Les Zôtrs ont fini leur rotation depuis près d’une heure, dans cinq minutes, nous commencerons le remplacement des lignes. Je m’appelle Zwyrlowky, d’ici trois quarts d’heure, je serai suppléé par un vieillard édenté. Tandis que je progresserai en diagonale et à contre courant de la colonne, je recevrai sur l’épaule ou le postérieur une tape de reconnaissance de la part de chacun. Avec le temps, nous devenons de plus en plus solidaires, encore que je ne sache pas trop si cela tient à la promiscuité avec l’ennemi ou la confrontation quotidienne à l’immobilisme et l’ennui. Parfois, j’ai l’impression que les lignes adverses ne sont qu’une collection de statues de terre peinte, rigoureusement identiques, qui se moquent de nous, ou nous ignorent, ou cherchent à nous enseigner une vérité que nous refusons sous peine de tomber en poussière sur place. D’autres jours, ma tête tourne et retourne dans la contemplation directe de l’absurdité qui nous tient le long de cette ligne imaginaire. Cette situation n’a absolument aucun sens. Nous mettons toutes nos forces et toute notre foi à la faire perdurer. Une fois sorti de la colonne par l’arrière, on nous distribue immédiatement un café brûlant et une clope. On nous demande si ça n’a pas été trop dur aujourd’hui, " avec ce vent et ce froid ". On ne nous laisse pas une seconde de répit. Il y a toujours une bande de gamin surexcités pour mendier une anecdote martiale, une preuve de l’incurie légendaire des Zôtrs ou comment-que-vous-faites-quand-vous-avez-envie-de-faire-pipi-là-haut? Toujours les mêmes questions, toujours les mêmes réponses. Il m’arrive de me demander si tout ce manège n’est pas orchestré en haut lieu afin que nous n’ayons pas le temps de réfléchir à notre triste condition. D’autres jours, ça fait comme une douche de bonheur. C’est idiot. Certaines fois, je m’en fiche. Je m’emmerde comme je n’ai légalement par le droit de m’emmerder et en plus, j’ai terriblement sommeil. Joli Ragondin |
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