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Corto Maltese : Anémie d’ennemi |
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par
Fabrice
Argounes
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Dans la période souvent considérée comme un âge d’or de la bande dessinée, des années 1930 aux années 1950, les bandes européennes et américaines construisent la figure de l’ennemi par excellence. Il est incarné dans un homme ou une multitude que le héros affronte pour le salut d’un tiers (qui va d’un homme à l’humanité toute entière). Part habituelle de la psychologie du conte ou de l’aventure, l’ennemi toujours combattu, souvent consubstantiel à la quête du héros, est le passage quasi obligé de cette héroïsation qui le fait apparaître comme un être, hors norme, à part. |
| Le besoin de manichéisme, presque intrinsèque à "la noble aventure", ne semble pas le moteur d’un des incontournables classiques du neuvième art, Les aventures de Corto Maltese. Les péripéties du héros maltais se présentent comme une suite d’une douzaine d’albums. Elles déroulent sur plus de cinq mille vignettes ce qui peut être considéré comme une fiction aux marges de la réalité historique. Ce véritable "roman graphique" est né au cours de l’année 1967, écrit et dessiné par l’auteur italien Hugo Pratt dans les pages du magazine Sergent Kirk. Vis-à-vis des canons classiques de l’aventure, l'ennemi se pose en termes novateurs dès la première bande dessinée. La différence entre le héros et celui qu’il affronte n’est pas fondée sur une question d’éthique personnelle, sur un conflit d’intérêt ou sur une vision du monde. Loin du duel constant pour savoir quel camp impose ses valeurs à la population (qui se trouve, par exemple, être un véritable leitmotiv dans les premières Aventures de Tintin ou dans un comics américain comme Flash Gordon) Corto refuse tout dogmatisme personnel face aux sociétés qu'il traverse. | |
| Hugo Pratt participe à la réinvention de l’ennemi dans la bande dessinée d’aventure des années 60. Il semble être un des exemples de passage d’une forme graphique au contenu social ou politique très conformiste vers un " instrument parfaitement assimilé d’un discours de rupture" comme l’évoque Umberto Eco. L'influence du doute qui participe à "l'anesthésie" du super-héros est partie prenante du processus de redéfinition de l'ennemi. Corto est impuissant et simple observateur d’une réalité historique plus importante que ses hauts faits supposés. Il est humanisé par cette impuissance à changer le quotidien des personnages. | ![]() |
| Dans l'album Les Ethiopiques, Corto se sauve, abandonne son ami Cush et s'adresse à sa conscience: "Je ne suis pas un héros, moi…. Je suis comme les autres….". Face à la transformation du héros, la place de l’ennemi s’en trouve altérée et se présente sous une forme nouvelle. Corto ignore l’ennemi collectif, l’ennemi national et pré-désigné car il est imperméable à un ensemble de considérations idéologiques. Dans Corto Maltese, malgré un nombre important de personnages qui se trouve plus ou moins opposés au héros, seules quelques figures représentent l'aristocratie de l'ennemi "Prattien". L’ennemi n’est pas tenu à distance de l’intimité du héros, il en est proche : est-il un ami ? Est-il nécessaire de projeter sur l'autre le mal qui habite en soi ou parmi les siens ? | |
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Dans une séquence onirique de l'album Les Ethiopiques, Corto s'adresse directement à Shamaël (Satan) qui se présente: "Je suis le mal, Corto Maltese, et autrefois je marchais à côté de celui qu'on-ne-peut-pas-nommer…". Le mal le considère comme un proche, comme un de ceux à qui il peut se confier. Corto ne se refuse même pas à la figure de Satan, sa proximité enrichie l'héroïsation. |
| Autre figure récurrente de ses voyages, revenant dans un grand nombre d'albums se présentant comme compagnon du héros, Raspoutine s’insère dans l’aventure comme regard d’ Hugo Pratt sur la moralité. Comparable avec Corto Maltese qui, déjà, semble immoral dans certaines circonstances, le personnage russe n'est pas en opposition mais au-delà de la norme, il est amoral. Raspoutine est le personnage secondaire le plus riche de l’œuvre maîtresse d’Hugo Pratt. Son nom même et son physique le rapprochent d’une figure du mal haïssable, le conseiller du Tsar Nicolas II. Dans Corto Maltese en Sibérie, le baron Von Hungern lui demande : "Et vous qui ressemblez à cet ignoble Raspoutine, comment vous appelez-vous ?". L’auteur invente un personnage qui ne vit que pour lui, sans aucune idéologie définie. Il est le "mal" archétypé mais néanmoins autorisé par la compagnie du héros. | |
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| Sa profession de foi en fait un personnage de la négation. Chevket lui demande, dans La maison dorée de Samarkand, si il est nihiliste russe ou révolutionnaire populiste. Raspoutine répond " La politique ne m’intéresse pas… Marxistes, bolcheviques, socialistes, populistes, révolutionnaires, paysans, ouvriers, intellectuels d’un côté, nationalistes, autocrates, ploutocrates, religieux déçus, revanchards de l’autre, ne m’attirent pas (…) Anarchistes ? Non… ces gens là sont trop sérieux… La propriété pour eux c’est du vol. Non ! Moi je suis un voleur à part entière, un voleur, c’est tout ". Il est même un tueur qui assassine facilement et souvent sans raison particulière. Même dans la "ligne" d’une bande dessinée qui se présente en rupture et qui cherche à créer un espace graphique de politisation, Raspoutine semble au delà des questions politiques. Il se situe en dehors de la "norme"du récit graphique, comme une part du " côté obscur " du Héros. | |
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Dans La ballade de la mer salée, première aventure
avant que le maltais ne devienne le cœur de l'œuvre, L'opposition entre
Corto Maltese et Raspoutine est celle du gentilhomme de fortune face à
l'assassin. Pourtant, Raspoutine se considère comme un ami et passe
en quelques vignettes de la tentative de meurtre sur le héros à
la joie de le retrouver. De pire ami à meilleur ennemi, la frontière
tend à s’effacer complètement.
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Lorsque arrive le moment où Raspoutine ne suffit plus comme aboutissement du rapport intime entre héros et ennemi, Hugo Pratt se tourne vers Corto Maltese lui-même qui affronte son double Chevket dans La maison dorée de Samarkand. Corto, si souvent meurtrier et immoral, ne peut pourtant être héros / ennemi, Pratt lui envoie alors un double parfait. Le tracé du visage de Chevket est le même que celui de Corto, la boucle d’oreille en moins, et Raspoutine lui-même se trompe un instant. Chevket est un ennemi dans un des derniers albums de l’auteur vénitien. Corto s’affronte lui-même. Comment l’ennemi peut il donc survivre à l’aboutissement de ce duel ? |
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Durant les deux derniers albums que sont Les Helvétiques et Mû où la figure de l'ennemi n’est plus présent,où si elle l'est, elle n'est que l'ombre d'elle-même, le héros vit simplement par la quête et pour la quête. Que celle-ci soit un cheminement initiatique ou une utopie particulière, elle considère l’ennemi comme quantité négligeable. La victoire contre l'ennemi n'apporte plus la solution car il n'est pas le danger principal. L’ennemi est, dans ce roman graphique italien, étonnamment proche du héros: Il est même celui qui pourrait le remplacer comme personnage de référence. Hugo Pratt, à la même époque que son compatriote Guido Crepax et son Héroïne sulfureuse et anarchiste Valentina , dessinent l’ennemi le plus intime de la bande dessinée. L'ennemi est donc, à l'instar du héros, humanisé, à partir de la fin des années 60, dans une partie de la bande dessinée européenne et dans l'underground américaine. L’identification du lecteur à Corto Maltese, Héros graphique qui s’intègre à l’imaginaire collectif, n’est pas celle du surhomme ou des forces du bien, mais celle de l’apprentissage de la réalité. Entre le super-héros et l'anti-héros, Corto est, au moins, aussi fondamental que son ennemi, mais ce dernier ne peut être oublié car il est consubstantiel à la bande dessinée d'aventure. |
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