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à la rencontre d'univers

en liberté

Edito du n°13, par Gaël Abou-Khalil
Mars 2003.

Ennemi Awards

Les conflits du XXe siècle, des deux guerres mondiales aux retombées de la décolonisation avaient préservé les cadres d'antagonismes, les strictes définitions de l'hostilité qui au XVIIe siècle présidèrent à la naissance des Etats-nations.

De la Terreur à la Commune, la désignation de l'ennemi intérieur avait toujours permi au pouvoir de légitimer monopole de la violence et contrôle social.

La domestication ou l'élimination du révolutionnaire, de l'opposant et du contestataire se trouvant justifiée par la sauvegarde de la Nation.
"La guerre n'est rien d'autre que la continuation des relations politiques avec l'appoint d'autres moyens" (1).

L'ennemi extérieur, l'Autre, disposait pour sa part d'un clair statut. Etat souverain, placé sur un pied d'égalité, il est affronté pour des raisons d'ordre politiques, économiques ou stratégiques. Non pas alors, a priori, pour des questions de moralité. L'ennemi commun, qu'il soit Sarrazin ou Prussien, participe au resserrement du lien communautaire. Le marché est alléchant, l'Etat enjoint le citoyen, pour satisfaire son besoin de sécurité, à sacrifier liberté et autonomie politique. L'ennemi engendre peurs et angoisses, et par un processus amplement rodé, consolide la paix civile.

L'équilibre perdure jusqu'à la guerre froide, paroxysme de la logique ami/ennemi. Cinquante années durant, l'origine, la légitimité, la nature même des deux entités supra-étatiques, bloc occidental et bloc soviétique, s'élabore sur une discrimination primordiale de l'adversaire.

En 1991, le démantèlement brutal de l'U.R.S.S. laisse l'Ouest orphelin. Menace rouge et notion de prolétariat prennent place dans les livres d'histoire. La Chine Populaire, de péril jaune devient partenaire commercial, la concurrence économique mondiale représente pour l'occident l'unique source d'antagonisme. Seuls l'exiguïté de l'Ulster et du Proche-Orient, autorisent à l'inimité et à la passion internationale de s'identifier. Catholique et Protestant, Palestinien et Israélien, figures allégoriques de l'hostilité aux accents originels.

Désormais, dans un monde unipolaire, les Etats-Unis, en gardiens autoproclamés de la sécurité mondiale, s'arrogent le monopole du "Jus Belli", la possibilité de désigner l'ennemi. Les Faucons du gouvernement américain, en Cassandre de la sécurité internationale théorisent le principe de Rogue-State, criminalisant des Etats entiers. "L'adversaire ne porte plus le nom d'ennemi", [il est] "mis hors la loi et hors l'humanité pour avoir rompu et perturbé la paix" (2). De simple propagande, la criminalisation s'érige en principe, justifiant une remise en cause unilatérale du droit international.

"Good versus Evil", Guerre préventive pour destruction massive. Le 11 septembre, Pearl Arbor de l'administration Bush, permet de s'accaparer, de s'identifier à un concept universel tout en le déniant à l'ennemi. L'Humanité devenant ainsi, dans une geste apocalyptique, "un instrument idéologique particulièrement utile aux expansions impérialistes".

"He tried to kill my daddy!" avait lancé Bush-fils à des diplomates médusés, dans une justification déchirante de l'offensive contre le dictateur irakien. Axe du mal, ennemi publique, confusion des enjeux. CNN construit la Némésis et fournit à l'adversaire le bagage qui lui faisait défaut. Saddam le pion des puissances internationales, endosse avec Ben Laden l'habit du rebelle et du martyr, s'auréole par un basculement symbolique et passionnel d'une légitimité refusée au résistant palestinien comme au partisan tchétchène. Aux exclus la tâche de dissiper les faux-semblants.

A propos de prestidigitation, Quid aujourd'hui de l'ennemi intérieur?
Enterrés Cathare, Huguenot et Communard, Sus aux victimes coutumières de la raison d'Etat ! Au trou le jeune, la pute et le vagabond ! La tranquillité, la sécurité et l'ordre sont une fois encore assurés par la désormais traditionnelle ligne Marginaux, rempart idéal contre l'exclusion sociale.

"Dans l'immense banlieue désolée qui a envahi le monde, l'espace du politique a perdu son axe et ses frontières" (3).
Davos contre Porto Allegre. Ni Lénine, ni Bakounine, ni Ford ! Lula comme nouvel icône des dominés? Libéralisme économique Vs Manifestations mondialisés ? Aux contestataires de reconquérir l'usage du politique, de redéfinir les lieux du discours, d'inventer en un nomadisme de la pensée, d'autres espaces hors contrôle.

Figure de notre propre questionnement, l'ennemi confronte peurs et devenirs. Corto se reflète dans Raspoutine, à notre tour nommons l'ennemi intime. Le monde est désormais lieu et enjeu d'un combat, la riposte se doit d'être globalisée. L'horizon est ouvert pour puiser notre propre hostilité, et plume à la ceinture, caméra au poing, "qu’importe le flacon…", il nous faut renouer avec les Professeurs Moriarty et les Ivan Ogareff constitutifs de notre identité.

 

1 De la guerre, III partie, Clausewitz, 1955, p.703.
2 Karl Schmitt, La Théorie du politique, p.126
3 Emmanuel Renault, "Normalisation ou fin de partie", Lignes n°8, p.127

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