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Magazine.
Entrevue |
![]() Dien Bien Phu, Vietnam |
Entretien
avec Pierre Josse "Moi tous les matins je mets mon oreiller par terre pour écouter la vieille taupe creuser." |
| par Gaël Abou-Khalil |
Comment tu te définirais aujourd'hui?
Je suis un vagabond professionnel sédentaire. J'ai pour métier de courir sur toutes les mers du globe et en même temps j'ai refondé une famille et fait plein de mômes. Je reviens donc souvent au foyer pour m'occuper de mes enfants.
Est-ce que tu t'imaginais il y a trente ans avoir la situation que tu as aujourd'hui?
Non, du tout. Je ne me suis jamais attendu aux situations que j'allais connaître. J'ai vraiment vécu comme le slogan de 68: "Vivre sans temps morts et jouir sans entrave". J'ai fait ce que j'avais envie de faire, ce qui correspondait à mon éthique, à mes désirs, mettant insidieusement en place tous les éléments du changement. A l'époque, de 1965 à 1971 j'étais Yupi (Young urban professional), j'avais les cheveux courts, cravate et tout. Déjà de gauche mais quand même Yupi, j'avais une bonne situation, j'étais bien payé. Je faisait des études supérieures à Vincennes Paris VIII, la dichotomie devenait de plus en plus criante. Si je démissionnais je perdais tout mes droits, je me suis alors donné les moyens de me faire virer de la boite dans laquelle je travaillais. Par la suite, dans 3 ou 4 cas, j'ai trouvé le moyen par procuration, que les gens décident pour moi, parce que c'était trop douloureux de décider pour soi. En général je me faisais virer, et je mettais en place les conditions du vidage.
[…]
Tu militais pour quoi à l'époque?
J'étais militant syndical et politique. A Révolution puis à l'O.C.T. (Organisation Communiste des Travailleurs, qui tentait laborieusement et maladroitement d'allier les acquis du trotskisme et du maoïsme, avec une teinte anarcho-libertaire.
Vers quoi se focalisait la lutte? Avais-tu à l'époque des cibles privilégiées?
Ma cible privilégiée, elle n'a jamais changé depuis plus de trente ans. C'était l'injustice sociale, la bourgeoisie qui nous met dans cette situation, l'impérialisme global au grand sens du terme qui profite et entretient la disparité des richesses. Ce sont les trois éléments qui n'ont jamais changé. Tout ce que je fais, tout ce que je rêve, tout dont je parle, tout ce que je construis, c'est dans un cadre d'où n'est jamais absente la réalité et politique et sociale qui nous enveloppe.
Cela n'a pas du tout évolué?
Non, je me suis recentré socialement, c'est clair. C'est très récemment que je commence à avoir un certain confort matériel. C'est arrivé… J'aurais pu refuser. Si j'avais été un vrai anar. Mais je n'ai jamais été un vrai anar. Je n'avais pas de raison d'être idéologiquement pur et puriste.
Tu avais l'impression d'appartenir à une communauté à l'époque?
Complètement. D'ailleurs c'est ma grande souffrance à l'heure actuelle en temps que journaliste indépendant. Ma grande misère, c'est que je suis seul. Avant j'étais entouré, je ne pouvais pas concevoir d'action autrement que collective. J'épuisais mes forces, mes raisons de vivre, mes joies, dans cette idée d'action collective. Il n'y a rien qui m'émeut plus qu'une manifestation d'instituteurs ou d'infirmières. J'y vois des professions que j'admire, je me sens complètement partie prenante des mouvements de masse.
[…]
Tu déclares qu'aujourd'hui tu continues les combats que tu as toujours menés. L'injustice sociale existe toujours. Penses-tu qu'avec ton statut, tu arrives vraiment à la combattre?
Sous d'autres formes, extrêmement édulcorées, un peu distanciées, assez lâches, mais sous d'autres formes. Il ne faut pas que je me monte la tête, tout seul, je ne suis rien. Je suis un sympathisant, je m'accroche aux mouvements qui passent. Je n'ai pas les moyens de peser autrement. J'ai milité pendant longtemps pour l'Irlande, j'ai arrêté quand il y a eu le cessez-le feu et où les Irlandais prenaient en charge leur propre destin. De même, à l'heure actuelle, si je suis à Paris et qu'il y a une manif pour l'Irak, j'y serais avec le sentiment d'apporter ma petite goutte d'eau dans un grand torrent. J'essaie de me coller au collectif et parfois d'y aider matériellement. Que cela soit pour Aide, pour Survival qui se bat pour la défense des ethnies menacées au Brésil ou en Papouasie.
[…] [Nous évoquons son parcours professionnel depuis son entrée au Guide du Routard jusqu’à l’essor commercial et l’institutionnalisation de ce dernier]
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![]() Pagan, Birmanie |
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Institutionnalisation? C'est le devenir de toute structure qui fonctionne?
C'est évident que si on veut survivre et être accepté dans cette société, il ne faut pas être en rupture totale, sinon le Moloch, l'Etat, la Bourgeoisie finit par vous écraser. Il y a un certain nombre de compromis, de concessions à faire pour pouvoir tenir le rapport de force avec cet Etat qu'on rejette, qu'on abhorre et faire passer ce que l'on a envie de faire passer. Le Routard n'a jamais été un brûlot politique, ni un tract anti-colonial. En revanche, nous avons essayé d'instiller un état d'esprit, une approche plus fraternelle que certain confrères de l'époque. Bien que le guide s'auto-réprime quand cela devient dangereux. Tout au début, l'on indiquait les endroits où l'on pouvait fumer de la bonne herbe dans le Kerala, les meilleurs champignons magiques de la côte ouest mexicaine. A partir du moment où c'est devenu "Incitation à la drogue", on a pas mis de l'eau dans notre vin, on a arrêté, on s'est adapté aux mesures répressives. Institutionnalisation oui ! Parce que c'est obligé. Sans pour autant, on le pense, perdre son âme et ses principes.
Quand tu écris, comment conjugues-tu la rupture qui t'avait structurée dans les années 1970-80 avec l’institutionnalisation?
La dichotomie est facile à assumer dans la mesure où dans l'après années 1970, il y eu constat de la part de dizaines de milliers de militants qu'on avait raté notre projet. Pas tant le projet de faire la révolution, ce rêve on l'a toujours. Moi tous les matins je mets mon oreiller par terre pour écouter la vieille taupe creuser. Bon, des fois je me goure, c'est le métro, c'est pas grave. En revanche, le projet de construire un parti révolutionnaire, le projet de construire une grande force unifiée capable de mettre à mal et d'abattre la bourgeoisie, ça a totalement échoué, du fait de la force de la bourgeoisie, et du fait même de la force de nos divisions. Le problème du monde, c'est le pouvoir. C'est-à-dire que les éléments, les individus les plus idéalistes, les plus sincères, pour beaucoup, dés qu'ils ont accès au pouvoir, changent. Ils trahissent leurs idéaux. Ce constat relativise la dichotomie que l'on doit affronter. Socialement, on s'institutionnalise, professionnellement, on s'institutionnalise, mais on garde en réserve ce paquet d'espoir, ce paquet d'utopie, d'idéal qu'on a toujours eu, pour des jours meilleurs. Et ces jours meilleurs, ils vont arriver un jour.
Au-delà du discours, est-ce qu'aujourd'hui tu vois la contestation quelque part? Qu'est ce qui te donne envie?
A un moment où j'étais désespéré de la classe ouvrière, je me disais, ça ne bouge plus, qu'est ce qui se passe? Tout le monde s'endort, les syndicats en prenaient plein la gueule. Ce connard de Juppé se met en tête de faire un ensemble de réformes réactionnaires d'atteinte au niveau de vie et aux droits. En décembre 1995, la réaction populaire, de la classe ouvrière et de ses alliés a été extraordinaire. Cela a été une explosion sociale, cinq semaines de grèves, qui ont non seulement fait reculer le gouvernement Juppé, mais qui ont amené des millions de gens dans des manifs fraternelles. Les comportements avaient changé, comme il n'y avait pas de bus, tu tendais le pouce et au bout de trois secondes, une voiture freinait et te prenait. Cette fraternité, ce Re-sens du collectif, de la complicité et de la solidarité qui s'est manifesté pendant 5 semaines a été une séquence extraordinaire sur laquelle je vis encore. Comme l'espèce de grosse bosse du dromadaire qui lui permet de traverser le désert, je vis encore sur cette grosse bosse de fraternité en attendant la prochaine. Autre exemple, la mobilisation fantastique qu'il y a maintenant depuis plusieurs mois sur la question de la guerre en Irak, les millions de gens qui se déplacent dans le monde, qui marchent sous la pluie, par tous les temps, surtout aux Etats-Unis, le bastion de l'impérialisme, la citadelle !
[…]
Il y a des éléments de nostalgie dans ton discours.
La nostalgie, c'est cultiver des images du passé. Là, on est dans le réel. Tous ces gens qui descendent dans la rue pour protester contre Bush et pour essayer d'éviter la guerre contre l'Irak, c'est du réel, c'est du concret. Et là, j'attend la suite, les gamins, les lycéens vont descendre dans la rue par centaines de milliers, ils vont s'aguerrir, ils vont y gagner une conscience politique et la relève va être assurée. Ca, c'est des ferments vivants, cela n'est pas de la nostalgie, c'est l'actualité. C'est vrai, d'une certaine manière je prends plaisir par procuration, mais on ne peut pas faire autrement. |
![]() avec Sophie Zaroff, militante libertaire à New York |
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La guerre semble inévitable, quelle est selon toi l'utilité de ces manifestations?
Même si tu as le sentiment de l'inutile, même si tu n'es pas naïf, si tu sais que la cause que tu soutiens est perdue d'avance. Le simple fait de se mettre en mouvement, le simple fait de se révolter, le simple fait de se battre, c'est continuer à vivre. La révolte qu'il faut entretenir, qu'il faut peaufiner, qu'il faut graisser tout les matins, c'est une façon de vivre et de parler.
Selon toi, qui représente le mieux cette révolte aujourd'hui?
Attac, Porto Allegre, le mouvement des sans-terre dans le Certao et dans le Nord-Est Brésilien. Le mouvement anti-mondialisation, tous ces gamins qui se bougent à Rome, à Seattle, à Porto Allegre, partout. C'est ça l'avenir. Je suis même stupéfait, je ne pensais même plus que c'était possible à une telle ampleur. Attends ? Lula élu ? Un pays de 15 millions d'habitants, élut Lula, élut président du Brésil? Qui aurait pu en rêver il y a quelques mois? Personne.
Que penses-tu de la polémique d'il y a quelques semaines, sur la présence de Lula à Davos?
Sur les éléments tactiques de gestion du pouvoir, je n'ai aucune leçon à donner. Je pense qu'il ne faut pas tricher. On peut, pour de bonnes raisons opportunistes, louvoyer, faire des compromis. La tendance mondiale est à la barbarie et à l'extrême-droite. Même s'il y a quelque signes d'espoirs comme l'élection de Lula ou de Gutierrez en équateur, un possible avènement de la gauche en Uruguay et en Argentine aux prochaines élections: la question de la participation ou pas à telle ou telle institution bourgeoise et impérialiste dépend du contenu de ce que tu vas raconter. Par exemple, il y a un trotskiste comme ministre de la question agraire au Brésil. Sa participation fait débat au sein des organisations trotskistes mondiales. C'est un faux débat. Allons-y, faisons l'expérience. Renoncer à user du pouvoir pour essayer d'asseoir au maximum un rapport de force en faveur des paysans sans-terre aurait été stupide et criminel. En revanche, ceux qui viennent au pouvoir avec l'idée qu'ils vont mentir, qu'ils ne vont pas appliquer leur programme et qui le savent…
D'accord, mais reprenons l'exemple de Lula. Bien qu'il semble sincère, il est pieds et poings liés par la Banque Mondiale et le Fonds Monétaire International?
Complètement, mais il faut essayer, à partir d'éléments de rapports de force, d'obtenir le maximum. C'est ce que j'appelle un bon réformisme d'extrême-gauche.
On est donc toujours dans le réformisme.
On est dans le réel. C'est vrai qu'une révolution Thermidorienne ou violente au Brésil est impossible. En revanche, a partir du rapport de force initié par l'élection de Lula, il faut essayer de donner des terres à des centaines de milliers de paysans qui en ont été privés. Au moins ça. A l'exemple de Vienne dans les années 20, où il y avait une municipalité réformiste de gauche entourée par un pays à droite. Elle a fait ce qu’elle pouvait à Vienne, à partir de sa position au pouvoir. En 10 ans, 60.000 logements et un certain nombre d'infrastructures sociales ont été créées. C'est un réformisme utile, où le concret rejoint l'utopie.
[…] A propos, où vas-tu voyager prochainement?
Je vais à Memphis et à Nashville. Il faut que j'aille faire un bain de country et de blues. Je vais retrouver les racines de ma culture Rock… Il se passe toujours quelque chose. Qui sait? Ensuite je vais à Madagascar pour aller voir mes potes les lémuriens.
Il y a une contestation sociale chez les Lémuriens ?
J’ai raté, c’était l’année dernière. |
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