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Sermon au Moraliste |
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" J’y suivais un serpent qui venait de me mordre ". C’est sur ces mots de Paul Valéry que s’achève l’effrayant réquisitoire d’Isabelle Smadja, auteur d’un essai au titre évocateur : " Le Seigneur des Anneaux ou la Tentation du Mal ". Parmi le concert de louanges qui a accueilli l’adaptation à l’écran du livre-culte de Tolkien, naturellement accompagné d’un regain d’intérêt pour l’œuvre du démiurge d’Oxford, il serait bien malvenu de s’en prendre à l’une des seules voies dissonantes. Mais il faut néanmoins reconnaître qu’un tel acharnement à rabaisser l’indétrônable phénomène littéraire au rang de véritable poison idéologique pour une jeunesse vulnérable et désœuvrée rappelle des heures funestes de la critique. Car si les arguments font souvent mouche, le propos demeure pour le moins équivoque. Comment s’inquiéter du formidable engouement pour un roman qui exalte une virilité martiale et des valeurs d’un autre âge sans se vêtir soi-même des oripeaux du moraliste ? Les lecteurs du " Seigneur des Anneaux ", qui plus que jamais regroupent dans leurs rangs des hommes et femmes de tous âges et de tous horizons culturels, seraient-ils tous fascinés par une " poésie de la guerre et de la dictature " ? |
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En ces temps troublés de révolte générale contre toute forme d’hégémonie et l’usage de la force aveugle, l’homme du commun cherche-t-il réellement à assouvir ses fantasmes de violence et de domination ? Ou bien entend-il le message de paix et de fraternité, délivré dans la douleur par une communauté de contraires, de vaillants combattants et de paisibles paysans, unis en défiance de la tyrannie ? Voyons un peu de quoi il retourne. Selon Isabelle Madja, Tolkien véhiculerait une pensée réactionnaire, aux accents racistes et à la misogynie manifeste. Quand bien même tous ces reproches seraient fondés, il n’y aurait là rien de répréhensible dans le cadre admis d’une œuvre littéraire. Les faces cachées d’un Céline farouchement antisémite ou d’un Faulkner magnifiant le Grand Sud de la ségrégation ont eu beau susciter la polémique, elle n’a rien ôté à leur génie. Rien de nouveau sous le soleil en somme, car cela fait bientôt un demi-siècle que le professeur et ses admirateurs se débattent dans cette controverse. Mais là où le bât blesse, c’est que les contradictions implacablement mises en évidence procèdent bien souvent d’une lecture subtilement orientée qui conduit à une analyse partiale. Tolkien ferait montre de duplicité en prêtant à ses personnages un discours contredit par leurs actes. Ainsi le misérable Gollum, épargné par Bilbo au soulagement d’un Gandalf miséricordieux, périra cependant dans les flammes pour avoir contesté l’ordre suprême en s’appropriant l’arme du Prince, en l’occurrence l’Anneau de Pouvoir. Faut-il y voir un éloge d’une société aristocratique ou la conviction d’un chrétien fervent cherchant à démontrer que la vie et la mort n’appartiennent qu’à Dieu, et que même l’être le plus mauvais peut encore à son insu œuvrer pour le bien de tous. Que dire du rôle des femmes dans le Seigneur des Anneaux ? Il est certes réduit à quelques fonctions archétypiques telles que la princesse éplorée se languissant du retour de son chevalier servant ou la vierge guerrière brandissant le glaive. Pourtant si l’on admet que le dessein de Tolkien était de s’inscrire dans les canons de l’épopée en assumant pleinement la tradition, la modernité n’est pas de mise. Les grandes références du professeur d’Oxford, Beowulf, la Geste d’Arthur ou l’Edda Poétique, récits d’un autre temps, laissent peu de place aux ambitions féminines. Et puis il y a le racisme, incarné par cette race abominable, noire de peau, au corps contrefait, vouée à la destruction : les Orques. De même les vassaux de l’Ennemi sont tous natifs de contrées orientales, aux traits caractéristiques. Les analogies étaient et demeurent troubles, mais rappelons quelques faits à décharge : Tout d’abord, Ronald Tolkien est avant tout un linguiste, un philologue ; son univers est issu du langage, et le parler comme l’alphabet sinueux des Elfes, pierre angulaire des cultures en Terre du Milieu, évoquent de manière flagrante la langue arabe. D’autre part, l’écrivain n’a eu de cesse d’afficher un profond mépris pour les thèses nationales socialistes, et considérait Hitler comme " un parfait ignorant ayant perverti à jamais le noble héritage germanique ". Et que dire enfin d’une prétendue relation homosexuelle latente entre Sam et Frodo ? Les citations énumérées, très allusives, révèlent tout au plus une fragile ambiguïté. Alors, si les critiques acerbes adressées au roman-fleuve de Tolkien par Isabelle Smadja ont le mérite d’être iconoclastes, et de susciter un juste débat auquel aucune création ne peut se soustraire, que lui reproche-t-elle au juste : l’ambivalence de ses postulats ou le succès du " Seigneur des Anneaux " ? Si tel est le cas, il conviendrait de s’interroger sur les raisons de ce rayonnement prodigieux plutôt que d’accabler un vieil homme somme toute bien inoffensif qui a toujours tenu l’allégorie pour un genre mineur, et qui au demeurant ne souhaitait que conter de belles histoires à ses enfants. |
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Contact Julien Peltier |