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en liberté

Magazine. Supplément
n° 15. Octobre 2003.

L’écriture photographique de Bernard Wallet
par Franceso Gattoni


Bernad Wallet est editeur. Il est écrivain aussi. Avec son récit sur la guerre du Liban « Paysage avec palmier » , il nous plonge, par une écriture racée et élégante, dans la sauvagerie assortie d’absurdité de la guerre au quotidien et au delà dans l’immanente noirceur de l’âme humaine.

Or mise à part l’indéniable valeur littéraire du livre sa singularité est de nous présenter l’expérience extrême de la guerre par une suite d’images. Images souvent atroces, parfois incongrues au milieu de l’horreur. Avec ces images qui le hanteront longtemps par la suite, Bernard Wallet, l’écrivain-correspondant nous présente un reportage photographique dont la surface sensible seraient les mots.

Il nous montre la réalité brute accompagnée des sentiments de solitude, de peur, d’impuissance, de révolte de l’observateur, ce qui rend encore plus percutant son témoignage.

Paysage avec palmiers. Extraits :

Le regard bien calé par les amphétamines et la bouche insensibilisée par le bourbon, j’ai vu, dans le port de Beyrouth, plusieurs cargos, ventre en l’air, dans une posture de vieux poissons obscènes.
Dans les cales devenues inaccessibles des milliers de cigares pourrissaient.

J’ai vu des crucifix soudés sur le blindage des chars.

J’ai vu une femme sans visage. Ses traits avaient fondu sous l’effet du phosphore en un magma informe. Les deux hommes qui l’emmenaient vers l’hôpital la portaient comme un gibier.
Dans le hall d’entrée je les vis hésiter : les urgences ou la morgue ?

Le cadavre d’un chien pourrit sur le tarmac. Un essaim de Spanish flies survole l’animal. Mon regard s’accroche à la langue de la charogne. Lambeau rigide de chair sombre.
Noir organe qui ouvre sur une bouche d’ombre.

L’enceinte de l’aéroport à peine franchie, je suis alpagué par un chauffeur de taxi. Sa voix, son regard, son obséquiosité marchande, tout en lui suggère le micheton. J’accepte le montant de la passe bien qu’il me paraisse démesuré.
Ma première pute levantine sera cet homme rustre au visage recouvert d’une mince pellicule de sueur.

Avenue Yafi des palmiers découronnées exhibent leur tronc nu.Leurs palmes avachies jonchent la terre rouge.

Comme pour mieux taire la mort de son ennemi un combattant plonge la lame de son poignard dans la bouche de sa victime et d’un mouvement tournant sectionne la langue qu’il brandit avec superbe devant l’objectif d’un photographe. Focale 35, ouverture 2,8.

Un homme en pleurs fouit la terre de ses doigts. Pelles, bêches, pioches  sont fichées dans le sol meuble de son jardin. Il s’interdit de faire usage d’outils domestiques que des main fanatisées transforment en armes sauvages. La hache qui a décérébré sa femme est noire de sang séché.

Je n’ai pas assisté à ce supplice. Il m’a été rapporté. Et pourtant ses images me hantent.
Entouré de miliciens galvanisés par leur victoire, un homme est attaché par les poignets et les chevilles aux pare-chocs de deux mercedes.
Au signal convenu, les voitures démarrent dans des directions opposées.

Un matin de septembre le corps d’un célèbre journaliste libanais a été retrouvé dans la banlieue sud de Beyrouth. Son cadavre mutilé gisait sur un tas d’ordures, la peau de sa main droite totalement écorchée, un stylo enfoncé dans l’anus.

Une grosse femme en tailleur bleu pale époussette au plumeau les lustres exposés dans sa boutique de cristal, rue Alfred-Naccache.

Une jeune femme enceinte est maintenue au sol par quatre hommes. Elle se débat. Elle crie. Puis sa voix peu a peu se voile. La baïonnette qui lui entaille le ventre est maniée avec précision. Les gestes de l’homme sont lents malgré les cris d’impatience de ses compagnons.
Arraché des entrailles, le fœtus est fixé d’un coup de lame sur la poitrine de la mère.

J’ai fini par m’habituer à la solitude, à la moiteur des jours, à l’odeur du crésyl, au goût du café turc. J’ai fini par m’habituer aux tirs des canons, des mortiers puis à ceux terrifiants des Orgues de Staline.
Mais je ne peux m’habituer aux cris poussés par les guerriers du hezbollah. Leur stridence à chaque fois, m’effraie.

 

Paysage avec palmiers est publié chez Gallimard.

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