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à la rencontre d'univers

en liberté

Magazine
n° 16. Janvier 2004.

Une lettre qui s'écoute,
par Cédric Chabuel

ll avait senti son malaise dès les premiers mots. Le vieux poste à cassette déraillait son souffle dans le casque, et la gêne enregistrée l’avait immédiatement fait sourire. Elle ne parvenait pas à parler, dans ce placard au silence rugueux, face à cette bande magnétique qui la fixait, qui voulait l’hypnotiser. Il s’était allongé prudemment sur le sol encombré de la chambre car le colis précipitamment déballé recouvrait son lit. Pendant de longues minutes il l’avait entendue chercher comment oublier le micro, les kilomètres, l’océan et le temps entre eux. Elle lisait ce qu’elle avait écrit avec ce ton particulier qui fait perdre l’histoire. A l’autre bout d’eux, il n’avait pas compris pas le sens de ces mots quittant soudainement le papier, mais il avait pris plaisir à l’écouter tricher, réciter de faux éclats, feindre des respirations qui faisaient de la lettre une histoire pour enfant, pour dormir.

" Personne ne répète autant de paroles insensées qu'un amoureux, s'était-il dit. Les grands poètes sont solitaires, bon gré mal gré… alors ils trouvent les mots. " Loin d'elle, il lui était arrivé de trouver les mots. A cet instant, l'oreille sur son poumon, il avait laissé la douceur de la lecture le bercer. Son sommeil glissait sur ce timbre haut perché, à la limite, juste à la limite du désagréable. Une voix faite pour murmurer, pour qu'on fasse l'effort de se pencher. Elle parlait le français d'un autre continent. Une voix de Jane Birkin. Il gommait le sens et s'offrait le plaisir rare d'un moment de répit. Un roman de mépis, disait-elle souvent.

« Je ne comprends rien à ces romans que tu me contes… » Comme il ne comprenait rien, enfant, somnolant la tempe chaude contre le cœur de sa mère ou de son père, aux conversations des adultes dans la nuit. Uniquement des vibrations de corps à corps.

«Merci à l’homme qui m’a aimée entre deux vies, à défaut de lui chuchoter à l’aube de son oreille. J’ai envie de te chanter une chanson parce que je pense que tu ne sais pas encore à quel point je chante mal, et c’est quelque chose à découvrir. » La sincérité de son chant ne trouvant pas la justesse, son coffre trop petit aux murmures pourtant si francs… Elle cessait de lire. Elle savait que sa voix serait elle malgré elle, lui venait de le découvrir. Pourtant le début de la lettre l’annonçait : « Un homme m’a dit un jour que j’étais une exhibitionniste. Je ne sais pas, je suis seulement une fille nue.» Mais il ne se souvenait pas de ses propres paroles.

Stop – Rewind – clac – Play
Il la réécouta prononcer son prénom, racler son R comme aucune autre gorge…
Stop – Rewind – clac – Play
Stop – Rewind – clac – Play
Stop – Rewind – clac – Play

Par la suite il l’avait enregistrée à nouveau, avec du meilleur matériel, plus précis, pour capter ses murmures. Chaque cliquettement de sa salive. Le souffle des draps. Maintenant que les kilomètres étaient infranchissables, qu’aucune connexion physique ou virtuelle n’était maintenue par dessus l’océan, il était devenu fétichiste de ces sons. Désormais c’était la guerre, et non l’amour, qui le rendait aveugle.

Contact Cédric Chabuel / Photos Balthazar Boro
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