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en liberté

Magazine
n° 16. Janvier 2004.

La voix de ma mère,
par Mosco Lévy Boucault

Ma mère s'est éteinte en silence dans la nuit du 22 octobre.

Quelques années plus tôt, elle avait quitté son studio, comme elle avait coutume de le faire en début d'après-midi, pour déambuler dans Paris. Ma mère aimait déambuler, elle déambulait encore la veille de sa mort.

Ce jour-là, elle avait pris le métro, et n'était pas rentrée dîner dans la grande salle à manger de sa maison de retraite.

Une patrouille de police l'a retrouvée gisant dans une allée du centre commercial de Créteil. Elle avait perdu et sa tête et son chemin.

Une fois remise, ma mère regagna sa maison de retraite et par précaution fut transférée dans un étage fermé. Une prison sans barreaux, la prison des gens qui partent et ne parviennent pas à trouver le chemin du retour. Ma mère a néanmoins continué à déambuler, inlassablement, dans les couloirs de son étage.

Un jour, je l'ai découverte piétinant devant un mur. Et ne trouvant pas de réponse à cette impasse. Je n'ai jamais réussi à me défaire de cette image.

Je me suis efforcé à venir la retrouver chaque après-midi pour la libérer de ses murs. Quand elle m'apercevait elle ne m'accueillait pas avec un "bonjour" mais avec "comment as-tu fait pour me trouver ?". Je n'ai jamais su si elle posait cette question parce qu'elle se sentait abandonnée ou parce qu'elle se sentait égarée.

Au moment de nous séparer,  ma mère ne me disait jamais "au revoir" mais "on rentre ?".

- Où ça, Maman ?

- Chez nous.


Ma mère n'a jamais eu un "chez elle". Ou plus exactement elle en avait eu un très longtemps auparavant, dans un pays lointain, le pays de son adolescence et l'avait à jamais perdu. Elle marchait dans les couloirs de son étage fermé croyant regagner ce paradis perdu.

Murée dans son étage, ma mère, en réaction, s'est progressivement murée dans le silence. A côté d'elle, une femme aux beaux cheveux longs émettait à intervalles réguliers un cri de lamentation, une autre dialoguait avec ses parents au temps où elle était encore enfant, un autre appelait au secours en hurlant "madame". Ma mère, par son silence, s'efforçait sans doute de ne pas les entendre.

Ma mère était fière. Aux déceptions, aux ingratitudes, aux indélicatesses, elle n'opposait qu'une réponse: l'orgueil de son silence. Par la suite, il m'a semblé que c'était la réponse qu'elle s'adressait à elle-même, se voyant décliner. Au lieu de se lamenter, elle se taisait. Je n'ai jamais supporté de voir ma mère décliner.

Pour rompre le déclin, pour rompre le silence, je demandais à ma mère "ça va ?".

Elle me répondait oui de la tête.
"Tu as froid" ?
Elle faisait non de la tête.
Je souffrais de ne plus entendre sa voix.

J'ai triché.

A mes "Ca va ?" suivis de ses oui de la tête j'ai ajouté: "je n'entends pas". Elle n'a pas réagi à cette suite inattendue. J'ai répété plusieurs fois "je n'entends pas". Elle a ouvert la bouche et de son silence est sorti un "oui"  comme celui d'un enfant. Un oui bouleversant.

J'ai vécu ses dernières années avec ces seuls "oui" en réponse à mes "ça va Maman ?" ou "je t'offre une bière ?" (son péché mignon) et ces seuls "non" à mes "tu n'as pas froid ?" ou "tu veux une glace" (il y avait un fameux glacier sur le parcours de nos promenades mais les glaces, son autre péché mignon, ne lui faisaient plus envie).

J'ai eu tort de m'en contenter.

Un jour que nous étions sortis sous un ciel noir, la pluie nous a surpris à mi-chemin, j'ai passé ma veste sur sa tête pour la protéger et je l'ai entendue me dire comme au temps d'avant le silence:

"Et toi ? Tu vas prendre froid !".

Ma mère n'avait pas retrouvé l'usage de la parole. Elle ne l'avait jamais perdu. Ma mère s'était retrouvée, comme autrefois, Maman.

Le lendemain de sa mort, un mot m'est revenu, un mot enfoui, qu'elle me lançait en bulgare quand j'étais enfant. "Oguenbi". "Bats le feu". "Ne renonce jamais".

C'est le mot que j'ai fait graver sur sa tombe.

Le mot que prononce son silence.

Mosco Levy Boucault, fils de Elvire Levy Boucault née Béracha 1922-2003.

Contact Mosco Lévy Boucault / Photo Mosco Lévy Boucault
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