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en liberté

Magazine
n° 16. Janvier 2004.

Cette nuit silencieuse où mon père est devenu orphelin,
par Joseph Kaval

L’ai-je entendu, vécu, lu, vu ou rêvé ? Mon père était orphelin de père et avait pour langue maternelle le silence. Je n’ai pas connu sa mère, mais parfois je l’entends me parler de lui et de son mutisme désespérant. Mes trois frères et moi étions toujours dans un garde à vous immense et pathétique quand il nous parlait. On sentait un silence absurde nous envahir. Parfois, à l’école, son extraordinaire accent espagnol (je crois que je l’imite très bien) me faisait hésiter : j’étais entre le rire et les larmes.

Depuis plusieurs années, mon père avait apprivoisé l’ascenseur de l’hôpital Henri Mondor à Créteil (chez moi, il n’y avait que l’escalier) et comme un rituel immuable, c’était mon petit frère qui posait ses doigts fragiles sur le numéro 7. Quand l’ascenseur montait vers la chambre de ma mère, il faisait alors un bruit étrange : le câble cognait légèrement contre la paroi et dans ce petit son, c’est la finitude de ma mère que j’entends encore. Il me parle d’elle, cette grande bavarde devant l ‘Eternel. 

Un dimanche, comme tous les dimanches, nous étions revenus de l’hôpital dans la vieille Dauphine de mon père et, nous écoutions religieusement le moteur -il était à l’arrière- et le clap de son modeste briquet en métal. C’était un cadeau de ma mère pour son anniversaire. Assis à l’avant, l’un de mes grands frères lui allumait ses cigarettes. Mon frère était fier - j’ai vu depuis cette scène dans un film …- mais s ‘étouffait immanquablement. On entendait mon père aspirer des bouffées hallucinantes puis le brouillard venait envahir la voiture comme par enchantement.

Parfois il ouvrait la fenêtre –avait-il pitié de nous ?- et le vent venait enfin rompre son silence qui me terrifiait.

Ce dimanche d’août 1972, nous avons monté les marches jusqu’au cinquième étage du 125 avenue de la République. Nous vivions dans une petite ville de banlieue triste comme des voix sans espoir. Les pas de mon père étaient si lourds que j’avais l’impression que l’immeuble tremblait de froid. Moi aussi je tremblais. Je l’entends encore mettre la clef dans la serrure avec une maladresse enfantine et la porte s’ouvrit sur son vide.

Dans notre petit appartement, il faisait terriblement sombre ce jour-là. Mon père a prononcé une phrase en espagnol en direction de mes deux grands frères, mais je n’ai rien saisi. Puis, il est allé s’enfermer dans sa chambre. Tel était son sort. Depuis 3 ans, sa chambre était devenue son sanctuaire le plus intime, son alibi, sa prison à vie.

Pour la première fois de notre vie, mes frères et moi nous n’avons pas dormi. Les larmes de mon père animaient cette nuit lointaine. Lesté par sa fatigue, épuisé par ses larmes, il rencontra le sommeil, enfin je crois. J’avais écouté sa souffrance comme on écoute une prière ne sachant rien de ce qui allait un jour peser sur mes épaules. C’était comme un feu d’artifice mortuaire qui nous signifiait que quelque chose allait changer, qu’une voix disparaissait, qu’un souffle allait s’éteindre.

Dans la nuit silencieuse, mon grand frère craquait des allumettes pour voir si ses petits frères dormaient. Il nous trouvait les yeux grands ouverts. Il ajouta son silence. Le bâton de l’allumette qui se consumait devant nos yeux avait quelque chose d’inquiétant. Elle semblait nous dire à voix basse : voilà le temps d’une vie, rien de plus, rien de moins.

A l’aube de ma nouvelle humanité dans le silence, j’ai cru que j’étais condamné à perpétuité car mon père s’est levé pour mettre de la musique triste. Ce matin-là, il faisait clair dans notre cimetière mais pas assez pour voir jusqu’où la femme et la mère que nous aimions était partie. Nous sommes restés là à écouter l’envers de la vie, à l’abri du regard des voisins. Notre voisine du troisième est pourtant venue frapper à la porte.

Ces quelques coups discrets et timides raisonnèrent dans ma tête comme l’unique espoir de sortir vivant de ce lundi. J’ai ouvert la porte sans attendre la réponse de mon père que je jugeais capable de rester muré dans son silence. J’ai dit bonjour avec toute la fougue de mon enfance et j’ai bien vu qu’elle était littéralement soufflée par cette sensation. En espagnol elle a proposé à mon père de faire à manger et de prendre les deux petits et il a dit oui. Nous sommes allés faire des courses dans le petit supermarché d’à côté. Une fois à l’intérieur, c’était pour moi comme une kermesse, une fête, un paradis. Il y avait un petit manège et ce matin-là, je suis allé au bout du monde : j’étais dans un avion en direction d’une ville que je ne connaissais pas. J’écoutais une chanson qui n’existait pas et que je ne comprenais pas. Mon petit frère était assis sur un cheval, il pleurait, à la recherche  de sa mère. Dois-je ma survie à ces quelques minutes ?

Nous avons mangé chez notre voisine et je me souviens de sa voix terriblement abusive. Pablo, son mari, écoutait RTL. Il était un ami de mon père mais chacun resta emprisonné atrocement dans sa camisole. Ce silence était éloquent et dissimulait mal l’impuissance de mon père à vivre. Un matin, mon père eut enfin l’étrange privilège de ne pas survivre trop longtemps à ma mère. Trop dur. Peut-être. Sans doute. Et puis il y a mes trois frères qui ne sont pas parvenus à surmonter l’insurmontable silence…

Au fil du temps, j’ai été partie prenante dans la folle et tragique musique de ces vies humaines comme la mienne…Alors, un soir, il y a longtemps, ce silence est devenu si moche que j’ai eu envie de tout arrêter. Je me disais que ça ne valait pas le coup d’essayer de se battre contre lui. Je l’avais contre moi alors plus tôt j’abandonnerai mieux ça vaudrait. C’était comme un combat de boxe. J’étais au septième round et je me retrouvais lessivé et tout était foutu. J’avais l’âme en feu, mes pensées éclataient dans mon cœur et je ne pensais plus qu’à m’effondrer dans un coin de ma mémoire.

A présent, étrangement, lorsque je songe à ce qui s’est passé, je ne pense pas à moi mais à ce silence qui a rythmé ma vie d’enfant. Rien de ce qui existait avant, rien de ce qui s’est passé après, ne peut atteindre son intensité, enfin je l’espère de toute mon âme. Parfois ce silence lointain me tourmente et je pars faire de longues marches où je me délivre de mes tristes secrets, de tout ce qui a eu lieu dans ma vie. Parfois je m’envole vers un monde de fantasme sans retenue. A cet instant, je me prends à entendre des bruits, des sons, des voix, des silences qui m’apporteraient une rédemption de tous les instants. Parfois, j’imagine mon père assis devant un « Pavillon en Or » dans un silence heureux qui le comble et c’est très étrange. Connaissez-vous un lieu qui ressemble à ça ? A cet instant, je ressens une blessure silencieuse qui participe à mon bonheur mais d'une manière plus grave, plus muette. Parfois je pense à ma famille et je m’y efforce tous les jours. Parfois, je suis à la hauteur de la tâche, parfois je suis lâche. C’est parfois simple, c’est parfois douloureux. Je suis passé entre les silences meurtriers de mon père. Pourquoi moi ? Je n’ai trouvé aucun indice.

Mon cœur n’a pas lâché et je remercie Dieu. A cet instant devant mes yeux, une femme, vêtue d’un sublime kimono joue de la flûte traversière et sa petite samouraï fait ses vocalises. Ainsi donc je poursuis mon existence et j’essaie de comprendre tous les silences : le petit et le grand, le résistant et le lâche, le sublime et le laid. Parfois je suis bavard comme ma mère alors pour me calmer je pense à ce « Pavillon d’Or ».

A cet instant, je le regarde, je me sens libre et léger, démuni et décomposé. L’amour de la vie m’envahit et je reste en suspens tel un bizarre flocon de neige qui ne veut pas fondre dans les airs.

Je tiens bon.

Contact Joseph Kaval / Photos Balthazar Boro
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