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Oreille
mutante à Tokyo
par Laurence Dupuy |
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Tokyo, 21ème siècle Il est tôt, très tôt. Blottie sous mon futon, j’entends le bruit étouffé de la cloche d’un temple. Dans quelques minutes, ce sera la prière du voisin du dessous, un claquement rythmé et régulier accompagné d’une litanie monotone, que je capte en tendant l’oreille. |
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Tokyo s’éveille, et j’entame ma navigation dans les univers sonores parallèles ou entremêlés de ce gigantesque fouillis urbain si confortable. Mon nid géant . Tokyo du matin, rythmé par les croassements de corbeaux venus éventrer les sacs poubelles posés à même le sol, les « ohayougozaimasu* » sonores échangés par les voisins qui se croisent, le battement des tapettes qui regonflent les futons mis à aérer sur les balcons, la mobylette du facteur, son pas de course, moteur encore allumé. |
| Tokyo des gares : hurlements de haut-parleurs et sifflets stridents. Il y a 20 ans, lorsque je suis arrivée ici, jeune française aux oreilles délicates, mes tympans se sont agacés, affolés, irrités, révulsés. Maintenant, ces décibels me rassurent. | |
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Mes oreilles ont muté. Tokyo by day : un militant d’extrême droite crache son venin dans un mégaphone géant, juché sur la plate-forme d’un bus. Plus loin, je suis caressée par la voix improbablement suave et artificielle d’une demoiselle d’ascenseur chapeautée et gantée qui dose savamment l’angle de ses courbettes. Tokyo high tech: jingles futuristes accompagnant l’ouverture de multitudes de portes en verre, sons intergalactiques s’échappant d’une salle de jeux. |
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| Tokyo des soirs d’hiver et la ronde des volontaires du quartier qui passe en claquant des plaques de bois pour rappeler à tous d’éteindre les feux avant de s’endormir. Gare aux incendies… | |
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Tokyo d’été : sons étouffés par la chaleur écrasante, torpeur trouée par le « min-min-min » des cigales géantes. Tokyo restau : les cris d’accueil des serveurs à l’entrée «irrashaimase», bienvenue, le bruit des nouilles dans leur bouillon brûlant qu’on aspire sans mâcher, slurp, plus on fait de bruit, meilleur c’est. Tokyo alcoolo : voix éméchée qui s’échappe d’un karaoke-bar, petit bruit liquide des nouilles vomies qui s’écrasent sur le trottoir, telles qu’elles ont été avalées. |
| Tokyo
nostalgie: la mélopée surannée du marchand ambulant de patates douces grillées :
« yakiimo- oishiii yakiimo », qui chaque fois me bouleverse même
si je sais bien qu’elle est enregistrée et diffusée... dans un haut-parleur...
Tokyo crado : le bruissement d’ailes du cafard piégé, le bruit mat du journal roulé qui l’achève. |
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Tokyo fête: « orya, orya », cris virils des porteurs de « mikoshi »* , rythme des tambours qui prend aux tripes, flûte joyeuse, foule bavarde. Tokyo la nuit, routes éventrées, bourdonnement des chantiers qu’il faut achever avant le matin. |
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Tokyo, tes rappeurs te chantent comme Nougaro a chanté Toulouse. Mon manège a moi, c’est la Yamanote, ta ligne de métro circulaire, si bruyante, Où mon oreille mutante se repaît des bavardages du conducteur dans les haut-parleurs, loin du silence orphelin d’entre 2 stations du métro parisien. Tokyo-Tokyo-attention à l’ouverture des portes... *ohayougozaimasu:bonjour |
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