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Jusqu'au
saint son de la nuit,
par David Chomentowski |
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Confortablement étendu sur un lit à deux places dans une maison vide, les pièces résonnent des bruits de l’extérieur. Bulle poreuse, les sons étrangers pénètrent ma maison. Ici pourtant, l’étranger c’est moi. Dehors se joue la musique d’une partition peu familière à mes oreilles. J’ai beau savoir que toutes les musiques répètent les mêmes notes, que seul leur ordre est bouleversé, j’identifie des sons que je ne connais pas. Trois ans plus tard, j’en ai encore la mélodie accrochée à l’oreille : une musique une fois entendue est un refrain connu. |
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Les solistes ? Une poule à la voix classique et à l’horloge dérangée, une chèvre mal lunée, le chœur des enfants. Derrière, l’orchestre se compose des instruments les plus divers : des portes métalliques aux verrous non graissés ; une voiture d’ambassadeur germanique, moderne et importée, elle joue sur le registre sourd et familier des engins européens ; d’autres voitures encore, celles-ci bringuebalantes, les pneus lissés par l’usure elles rebondissent sur la voie esquintée. Et quand parfois un gravier arraché au bitume - tout d’abord écrasé puis brutalement rejeté par l’élastique pneumatique - s’envole, il arrive qu’il heurte le verre multicolore étalé en quinconces sur les murs des maisons pour décourager les voleurs. Sonne alors comme une cloche qui me rappelle cette frontière entre le monde et ma maison, entre ce pays qui n’est pas le mien et l’intrus que je suis. |
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Une autre fois deux roues grincent, des sabots frappent l’asphalte, des mains claquent sur les flancs d’un animal. Je sors dans l’allée et je regarde à travers quelques trous que je connais dans la porte. C’est une carriole louée au marché qui porte une armoire en bois au domicile d’un voisin. Un cheval sec et fourbu tire son labeur. On ne m’a pas vu, je retourne vers la chambre. |
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Souvent le dimanche je reste étendu sur mon lit et j’écoute. Par prudence on a clos les portes et les fenêtres, rabattu les volets en bois. On se méfie des fouineurs animaliers et humains, de la poussière et du sable, on craint un ciel tantôt découvert qui avise un soleil brûlant meubles et tissus tantôt gris ou noir qui rafraîchit de trop la maison. Tant de précautions n’arrêtent pas les cloches interminables des églises chrétiennes ou le chant du muezzin : la religion dépasse aisément les bornes. |
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Lorsque la poule pense à autre chose, quand la chèvre cesse de tirer sur la corde et que les enfants étudient sagement leurs devoirs, on entend résonner des sandales sur le sol en béton des cours des maisons. Ce n’est pas le talon hautement féminin - sous un bas, un tailleur et une veste - qui bat le trottoir parisien d’un mouvement de hanche érotique et banal, non, mais la semelle en plastique soulevée par un pied nu et travailleur au bas d’un mollet droit, musclé et noir. Deux sandales s’approchent : Shewa m’invite à boire le café, elle me trouve un peu solitaire. |
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| Tsik- tsik- tsik, font les grains de café verts dans la casserole. Tchak-tchak fait le pilon sur les grains noircis. Noyé dans l’eau, le café moulu ronronne sur un brasero et des grains de maïs chahutent en tout sens dans une marmite huilée. Bientôt on grignote du pop-corn et on boit cinq tasses d’un café fort doux en écoutant les nouvelles radiophoniques de dix-neuf heures. Je ne comprends rien. | |
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La nuit est tombée, accompagnée par un grand bâillement qui prend les hommes, les animaux et les automobiles. Quelques sandales avancent encore dans la rue ; la poule n’a plus de voix ; la chèvre est mangée ; les enfants sont couchés. Du lit on entend tout. Rien ne bouge dans la maison. L’avion de 22h30 passe au-dessus de la ville. Après une boucle, il revient cette fois-ci plus à l’ouest, face à la piste d’atterrissage. Dans deux heures il repartira pour l’Allemagne : on ne s’arrête jamais très longtemps en Erythrée. En attendant de m’endormir – l’été on garde la fenêtre ouverte car les moustiques sont rares à cette altitude-là, quand les grillons se sont tus et que la police militaire a fini de traquer les récalcitrants au service militaire, alors peut-on entendre enfin le frémissement du gaz dans le tube bleu qui auréole la statue du saint sur l’esplanade San Francesco à deux cents mètres de chez moi. Sinon, le grand silence dans lequel se cachent tous les êtres, toutes les choses, et tous les mystères a quelque chose de trouble et brutal. On jurerait alors être seul comme partout au monde. |