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à la rencontre d'univers

en liberté

Magazine
n° 16. Janvier 2004.

A quoi sert le bruit du corbeau ?,
par Kity de Sales

Les yeux fermés, entendre les corbeaux, imaginer l’étang autour duquel ils croassent en traçant en noir des cercles qui s’étirent, aligner dans ma tête des bouleaux graciles dont le pied s’enfonce dans la neige à la manière d’un petit sabot de corne, l’espace gelé vu de corbeau avant que le vent ne se lève et froisse la peau de l’étang. Puis me lever, retrousser le rideau, ni étang, ni bouleaux, une cour polygonale enserrée par des murs de béton,  sur la neige je compte les corbeaux transis.

Varsovie 1981, le 2 décembre. Matinée vert de gris avec des odeurs de bouillon qui passent sous les portes. Les conducteurs de tramway ont arrêté leurs véhicules pour gêner la venue des renforts de police. Des femmes déposent des fleurs devant les roues immobilisées. On apprendra le lendemain que Walesa a dit à la foule qui stationnait devant les fenêtres de l’hôtel Solec : « On ne peut pas reculer, on n’a pas où reculer ». Foutoir sans âge, rouleaux de palissades pourries, tas d’anthracite, une Polski de la neige jusqu’aux yeux, balais plantés dans les congères, sous un balcon aux festons de zinc rue Nowy Swiat, les corbeaux. Ils observent. Silence . Résistance.

19 décembre.1276 mineurs murés depuis 6 jours dans le puits de Pias exigent la levée de l’état de siège, la  libération des internés, l’immunité pour les grévistes. Les corbeaux  croassent comme des fous au-dessus de la place Zbawiciela , les yeux se lèvent. Des visages s’éclairent.  Ils reviennent de là-bas,  j’en suis sûre, ils viennent « dire », et tout d’un coup j’ai chaud aux pieds,  c’est à partir de là que j’ai compris, imaginé, comme vous voudrez, qu’ils s’occupaient de nous.

Et  puis il y  a eu  l’avenue des dimanches tristes. Je venais d’emménager à Paris .La croix fluo d’une pharmacie de service, un Franprix à gauche, plus loin à droite les containers d’un Relais du Coeur, après plus rien, ça je savais. Plus rien avant la cabine téléphonique que ces hauts immeubles tous pareils. 

Le 21 déboule de tout son élan, encore vide à ce point de son itinéraire. Le seul élément vivant après son passage, habite la cabine téléphonique justement, en boule dans l’utérus cabossé de boîtes en carton. Je voudrais en passant tout près voir qu’il bouge, une semelle gratter l’autre par exemple, l’entendre  rêver, qu’amplifiés par ce bocal, les battements de son coeur fassent vibrer les parois de verre. Rien. Je marche encore jusqu’au marchand de journaux, un journal ce serait bien, il a rentré son panneau publicitaire, il ne rouvrira pas. Soudain, la banalité devient paysage, me manque mon appareil photo: « Miss, miss, is it to day you marry me? »

Un ou deux corbeaux ont croassé, je suis à Calcutta. Je revois la toile cirée rouge de la banquette du rickshaw. Le conducteur l’essuie de la main « Miss, miss, is it to day you marry me? » Il rit de sa bouche caverneuse, rattache autour de sa tête le tissu dont un pan lui bat la joue. Sudder Street, la première adresse du Guide du Routard « où dormir bon marché », ils sont deux ou trois en stationnement le long du tas de détritus qu’une pelleteuse semble avoir accumulé au bord de la rue dépourvue de trottoirs. Un chien y farfouille avec frénésie, les corbeaux s’affairent aussi plus en contrebas, les ailes arquées comme les poules à la bagarre.

Ceux qui croassent, ils patrouillent au-dessus, ils repèrent, ils attendent, le font savoir. En prenant à droite Chowinghee, je les entends encore, lents, inimitables, une tonalité de bois également répétée. D’ailleurs il en est un, sur le perron du musée, accroché comme un clip au râtelier des bâtons enguirlandés des sadous. Arrivé avant moi. Il m’attend. Je souris. Je me suis mis en tête qu’ils se manifestent, pas toujours,  mais qu’ils se manifestent quand on est à court. D’idées, d’espoir, ou que la   monotonie alentour empêtre. Ils sont là tout soudain je n’appartiens pas plus qu’eux à ces lieux, élémentaire mon cher Watson, m’écriai-je, la vie est ailleurs !

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