ViaLibre5

à la rencontre d'univers

en liberté

Edito du n°16
Janvier 2004.

Parfois l’un d’entre nous
par Joseph Kaval

Parfois l’un d’entre nous n’entend plus rien. Il reste vague, marchant à petit pas comme un aveugle une nuit d’hiver.

Parfois l’un d’entre nous survit hagard, sonné au milieu de la civilisation des bruits pas sages et rêve la nuit venue d’un lointain silence hypothétique.

Parfois l’un d’entre nous reste dans un silence incompréhensible car nous sommes devenus si familiers avec le bruit des mots.

Parfois l’un d’entre nous, face à la mer, s’interroge un peu bêtement « mais qu’est-ce donc que le silence pour celui qui n’entend pas ? » Il reste là des heures, imaginant un silence sans fin.

Parfois l’un d’entre nous (Emmanuelle Laborit) se compare à des poupées. « La nuit, je dors bien rangée au calme comme une poupée. Ça ne parle pas une poupée. J’ai vécu dans le silence parce que je ne communiquais pas… Pour moi, tout le monde était noir silence, sauf mes parents, surtout ma mère". Le silence a un sens qui n’est qu’à moi, celui de l’absence de communication. Autrement, je n’ai jamais vécu dans le silence complet, j’ai mes bruits personnels, inexplicables pour un entendant. J’ai mon imagination et elle a ses bruits en images. J’imagine des sons en couleur. »

Parfois l’un d’entre nous a l’impression d’être chaos, sans mémoire. Il n’a pas de repérage sonore (la voix de ma mère, la voix de mon père, les bruits de ma famille et de l’école, les sons de mes vacances, mes voyages lointains), une suite d’images sans mémoire sonore, comme des séquences d’un film montées l’une derrière l’autre, avec le même espace-temps.

Parfois l’un d’entre nous aime qualifier un bruit avec une précision maladive, identifier par un nom un son, définir une voix avec subtilité, mettre des mots sur un silence, donnant ainsi une identité à son univers sonore.

Parfois l’un d’entre nous vit avec la mémoire dans les oreilles, il se souvient des bruits humiliants, des sons polis, des voix  aimantes et des silences timides.  Il est assis sur un banc,  le jardin est un peu triste, il fait un froid mélancolique. Il met ses mains dans ses poches, regarde le ciel avec crainte et confiance. Il ferme les yeux un court instant.



« Mais que me dit mon silence ? »

Contact Joseph Kaval / Photos : Balthazar Boro
>> suite
magazine 16> sommaire > accueil
Page d'accueil, Magazine, Edito, Chroniques, Archives, Hors-série, Rédaction, Favoris