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Julien Ramel

Histamine et Anticorps
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Toc, toc, toc...

            « Agents Histamine et Anticorps. »
            « Pardon ? »
            « Ouvre-nous. »

            Installé dans mon fauteuil habituel, je n’arrive pas à me calmer. Inutile d’essayer de me lever, l’agent qui se tient debout dans mon dos, Histamine, ne me le permettrait pas. C’est ce que l’autre, Anticorps, m’a calmement expliqué avant de sortir du séjour. Il m’a dit aussi que je devais me taire, qu’il savait déjà où j’avais caché le paquet. Naturellement, je n’ai pas opposé de résistance, question de mécanique élémentaire. La puissance développée par chacun des bras du dit Histamine doit être deux à trois fois supérieure à celle produite par mon organisme dans un bon jour.

         Je me suis assis là où on m’a demandé de m’asseoir, j’ai écouté attentivement ce que l’on avait à me dire et je me tais. J’ai confiance dans la détermination de mes visiteurs.
           « C’est propre chez toi. J’ai beaucoup de respect pour les hommes qui prennent soin de leur intérieur sans s’en remettre aux bons soins d’une femme. J’ai beaucoup de respect pour les femmes. Elles tiennent leurs engagements. Elles savent instinctivement ce qu’elles doivent faire et ne pas faire. Elles respectent la propriété d’autrui. Toi, tu ne sais pas. Tu ne penses qu’à toi et tu y penses mal. Tu as pris ce qui ne t’appartenait pas et ta vie ne t’appartient plus.  Je sais pourquoi ton appartement est impeccable. »

          Son monologue achevé, Anticorps est sorti de la pièce. Je m’attendais à entendre des bruits d’étagères qu’on renverse, de vases qu’on brise, de placards qu’on vide. Au lieu de ça, c’est le bruit de l’aspirateur qui s’est mis à remplir l’appartement. Pendant que son acolyte me gardait en silence, Anticorps passait l’aspirateur avec méthode.
            La pièce brille d’une propreté irréprochable. L’aspirateur est rangé à mes pieds. Anticorps ressort de la pièce. Il revient deux minutes plus tard avec le paquet, échange un signe de tête avec Histamine qui pose aussitôt ses deux énormes mains sur mes épaules. Anticorps ouvre le capot de l’aspirateur, en retire le sac avec dextérité.  Il le balance sous mes yeux. Une vague de peur monte de mon ventre jusqu’au bout de chacun de mes cheveux.


            Avec l’emphase qu’un prestidigitateur applique à tous ses gestes, il sort un couteau de sa manche, le passe devant mes yeux, lui fait faire trois révolutions autour du sac rempli de poussière. « Tu te demandes comment j’ai su, n’est-ce pas ? Tu penses à ton médecin. Tu es un homme intelligent. Tu sais comment tu vas mourir, tu connais exactement les sensations que tu éprouveras et pendant combien de temps. Je te l’ai dis, je sais pourquoi ton appartement est d’une propreté irréprochable. Réaction anormale, excessive de l’organisme à un agent auquel il est particulièrement sensible. ALLERGIE. Je l’ai appris par cœur rien que pour toi. Je sais bien que tu n’apprécies pas mes attentions. Je ne t’en veux pas, c’est humain. Toi rencontrer allergène, allergène porter antigène, antigène provoquer surabondance d’anticorps, d’histamine, patati, patatrac ré-action ex-cessive de l’organ-isme. Tu sais ce que ça signifie. Bien sûr que tu sais et je suis certain que tu préfères ça à une balle, c’est plus intime. »

            Anticorps m’adresse un regard sincèrement désolé quand la lame perce le sac. Un nuage de poussière m’enveloppe. En même temps que j’éternue avec une violence dont je me serai cru incapable, je sais que mon diaphragme va se bloquer en position haute et que mon système respiratoire ne constituera bientôt plus qu’un gigantesque oedème. Moi aussi j’ai appris par cœur. A en croire le gonflement de mes paupières, de ma langue et de mes lèvres, les démangeaisons sur l’ensemble de mon épiderme et les vertiges dus à une brusque chute de tension, je dois cumuler crise d’asthme, choc anaphylactique et oedème de Quincke. Je ne sais pas si une telle combinaison est possible, mais je suis certain que chacune de ces réactions, prise séparément, peut être fatale. Je débute une séquence d’apnée définitive. L’attente de mon dernier instant de conscience prend le pas sur une douleur totale. Ce phénomène éveille ma curiosité. C’est comme ça que l’on meure. C’est ce que je me dis juste avant.