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Hervé Mazurel Histoire et Littérature |
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Histoire et littérature. Le plus souvent, on aime à séparer et à distinguer clairement ces deux disciplines. La première ayant le réel pour objet et le passé pour prison ; la seconde relevant de la fiction et parcourant à sa guise les trois régions du temps. L’une dont l’appareil critique voudrait la placer du côté de la science ; l’autre se revendiquant comme le lieu par excellence de l’exercice de l’imagination. Quand l’historien, pour sa part, déterre inlassablement ses morts avec pour dessein la révélation du sens de leurs existences - espérant qu’ils ne gardent leurs vies scellées à jamais-, l’écrivain, lui, se situe du côté de la naissance, de la création d’êtres humains dont la seule existence prend place sur des pages griffonnées et dans l’esprit d’un lecteur. |
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La perception de ces écarts, considérés comme autant de frontières étanches entre histoire et littérature, a longtemps donné lieu à des réactions violentes, à des crispations identitaires, notamment de la part des historiens, face à toute tentative de rapprochement. Sous le compliment de « grand écrivain » adressé à Michelet, plus tard à Michel Foucault, se cache en réalité de la part des historiens la dénégation déguisée de leur qualité d’historien. Le rejet de l’historien-poète, qui éloigne l’histoire du réel et lui fait courir le risque de la confusion des genres, est un sentiment encore largement partagé dans la communauté historienne. Craignant pour son identité, l’histoire a été et reste hantée par la fiction, perçue comme une menace de falsification, chemin vers l’erreur et l’irréel.
Frontispice pour la Sorcière de Michelet, 1911 |
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En réalité, les parentés entre histoire et littérature sont nombreuses et profondes . Quant les historiens pensaient en avoir fini avec le récit, avec la narration ( Fernand Braudel ), ils oubliaient la parenté d’écriture ( figures rhétoriques, tropes, structures de la narration…) qui unit les écritures historique et littéraire. Temps et récit, nous le savons désormais, sont inséparables. En construisant des récits, l’écriture de l’histoire efface les failles, les lacunes, les absences de l’archive, pour donner d’un passé l’illusion d’une cohérence et d’une continuité. Par conséquent, l’histoire partage avec la littérature et le mythe, un certain statut de connaissance de l’humain qui est celui de récit de fiction. Premier enseignement : l’histoire ne renvoie pas seulement au réel et la littérature à la fiction, mais toutes deux se nourrissent de ces deux plans. Les historiens usent de procédés fictionnels pour restituer une réalité passée ; les écrivains usent du réel et des mêmes procédés pour construire des fictions, qui créent des espaces de réalité. |
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Toutefois, si les frontières sont ouvertes entre histoire et littérature, elles ne semblent pas pour autant totalement dissoutes. Car l’histoire possède des opérations cognitives que la littérature ne possède pas. Quelque chose cherche à faire preuve dans l’écriture de l’histoire. Le corpus documentaire, les notes de bas de page, renvoient à un référent extérieur, à un passé dans ses traces, contrôlable par la « communauté scientifique ». En cela, l’histoire assume, à l’instar de la psychanalyse, un statut épistémologique instable, celui d’être un mixte de science et de fiction. |
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Certains écrivains s’amusent d’ailleurs de cette fragilité et aiment à brouiller les pistes, en déployant par exemple l’arsenal critique des historiens afin de doter leur récit d’une crédibilité et de provoquer un véritable « effet de réel »chez leur lecteur. Borgès, en ce sens, joue en virtuose de son érudition et mobilise des techniques d’accréditation historique pour les mettre au service du fantastique. Dans l’Histoire universelle de l’Infamie, il truffe son texte de vies imaginaires, falsifie les histoires des autres, multiplie les références en notes de bas de page à des livres qui n’existent pas. Dans Fictions, il découvre dans une Encyclopédie une planète qui s’appelle Tlön, dont il reconstitue la nature, l’architecture, les langues et les mythologies, ou, dans un conte fantastico-policier, fait d’un jardin aux sentiers qui bifurquent l’allégorie du temps historique. Bref, comblant la réalité de fiction et la fiction de réalité, l’écriture de Borgès se fait acte de subversion et s’amuse à faire se rencontrer techniques historiques et littérature fantastique, afin de créer un univers propre. |
![]() © Juarez Machado |
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D’autres, plus classiquement, puisent simplement leur inspiration dans des travaux historiques. Ainsi, Patrick Suskind dans le Parfum use des recherches d’anthropologie sensorielle de l’historien Alain Corbin sur les liens unissant l’odorat et l’imaginaire social. A l’inverse, comment ne pas souhaiter que les historiens qui souhaitent par exemple faire l’histoire de la violence corporelle ou l’histoire des plaisirs et de la volupté –objets historiques légitimes par ailleurs- osent s’éloigner des rivages de leur discipline et de son langage traditionnel, dont les mots sont trop pauvres pour de telles études. La condition de possibilité de telles histoires ne réside-t-elle pas par un détour du côté de l’écriture littéraire ? L’entreprise est risquée. Mais plutôt qu’un repli identitaire prudent et anxieux sur sa discipline, ne serait-il pas préférable qu’historiens et écrivains, conscients des parentés de leurs disciplines et de leurs différences, fassent l’effort d’entamer un dialogue véritable, en confrontant leurs écritures, leur manière de dire le monde et de lui donner sens ? Qui sait… |
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