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Pierre Fontaine

La Conjuration des Imbéciles*
compte-rendu
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            Ecrit au début des années 60, ce roman atypique nous offre une vision satirique et pittoresque du monde moderne. La disparition tragique de son auteur - son suicide en 1969 alors qu’il n’avait que trente et un an - aurait pu nous priver de cette œuvre sans la détermination de sa mère à le voir publié. De nombreux éditeurs peu éclairés refusèrent en effet le roman. Ce n’est qu’en 1980 que Madame Toole récolta le fruit de ses efforts. Dès sa parution, la Conjuration des Imbéciles a connu un immense succès outre-Atlantique qui fut couronné en 1981 par le prestigieux prix Pulitzer.

            Cette histoire suscite des interrogations : pourquoi John Kennedy Toole a-t-il décidé de mettre fin à ses jours ? Qu’aurait-il accompli s’il avait vécu plus longtemps ? Et pourquoi un roman qui a connu un tel succès a-t-il mis si longtemps à être publié ? A cette dernière question, on peut apporter la réponse suivante : la Conjuration des Imbéciles n’est ni l’œuvre d’un intellectuel reconnu à la Norman Mailer ni celle d’un vieux dégueulasse à la Bukowsky. Ca n’est pas à proprement parler une oeuvre classique et encore moins une oeuvre que l’on puisse qualifier de moderne. Aujourd’hui encore ce roman est inclassable. C’est ce manque de repères et cette absence de genre, ou plutôt ce mélange des genres, qui auront sans doute rebuté des éditeurs peu habitués à ce type de démarche. Quant aux raisons qui ont poussé Toole au suicide : le sentiment d’être un écrivain raté, le manque de reconnaissance de ses pairs ? On n’en saura jamais rien, pas plus qu’on ne peut deviner quelle aurait été son oeuvre s’il était aujourd’hui vivant et bien portant.

            Sa mort laisse en tous cas le sentiment d’un terrible gaspillage. La consécration officielle que constitue le prix Pulitzer n’est en rien un alibi pour pérorer sur la tragédie d’un écrivain incompris de son vivant. John Kennedy Toole a mérité cette gloire posthume car à bien des égards son roman est remarquable. Le foisonnement du récit dont on ne saurait épuiser les richesses est déroutant, à tel point qu’il est difficile de déterminer tout ce qui en fait la réussite. Il y a en tout cas cet accent particulier que Toole donne à son livre. Cet accent, c’est celui de la Nouvelle Orléans, ville d’une diversité sans pareille, à mi-chemin entre culture américaine et esprit latin. Mais la plus grande réussite et ce qui constitue le cœur de ce roman picaresque, c’est l’énorme Ignatius Reilly. Ce personnage constitue, à n’en pas douter, un héros unique en son genre. Intellectuel, idéologue, insolent, goinfre, subtil et délirant, Ignatius Reilly est le fruit d’une alchimie pleine de contradictions. Son drame est de se trouver à la charnière d’un monde qu’il exècre et d’un monde idéal vers lequel il se projette inlassablement. Son attitude oscille entre mépris hostile et violente révolte.

            Reclus dans sa chambre d’un taudis des bas quartiers de la Nouvelle Orléans, au milieu d’accès de flatulences et d’éructations provoqués par son anneau pylorique, il couvre d’invectives et de propos révolutionnaires les pages de ses cahiers « Big Chief ». Contraint par sa mère à travailler, plus tributaire du présent qu’il ne l’a jamais été, il refuse de se soumettre au diktat du monde moderne et mène alors un combat solitaire contre tous ceux qui n’adhèrent pas à sa vision du monde faite de Beckett, Zorro, Abélard et d’Apocalypse biblique. Chacun de ses emplois l’entraîne dans d’authentiques aventures qui aboutissent inéluctablement à un fiasco total. En dépit du tour surréaliste que prend parfois le récit, chacune de ces aventures a sa logique propre, directement issue du système de pensée de notre héros. Mais au-delà de l’idéal passéiste qu’il s’est construit et auquel il aspire, ce qui nous frappe avant tout c’est le double mouvement qui fait que plus Ignatius s’efforce d’affronter le monde, plus celui-ci se rebiffe comme pour lui faire payer son audace. Ainsi se creuse un écart, tragique ou comique, entre lui et le reste de l’humanité.

            Cette épopée tragi-comique ne serait cependant pas aussi jubilatoire sans les succulents seconds rôles qui donnent la réplique à Ignatius. Au cours de ses pérégrinations, notre héros hors norme rencontre en effet de nombreux personnages hauts en couleurs : madame Reilly, sa mère à bout de souffle et portée sur la bouteille, qui n’en peut plus de supporter les frasques de son gros garçon. L’agent de police Mancuso qui n’arrête jamais personne et que son chef affecte à la surveillance des toilettes de la gare routière dans les déguisements les plus improbables. Jones, grouillot noir cynique, perspicace et ingénieux, le vieux Claude Robichaux anticommuniste primaire, monsieur Gonzales, petit rat de bureau zélé et consciencieux, et bien d’autres encore. Chacun de ces personnages est une caricature, une espèce de monomaniaque symbolisant les excès du monde moderne.

            C’est à ces imbéciles fermés sur leurs petits univers qu’Ignatius veut imposer sa vision du monde. Revendiquant avec véhémence, il persévère sans jamais se désemparer de son être. Il maintient sa ligne de conduite contre vents et marées, se refusant à entamer le dialogue et à interpréter les désaveux de ceux qui l’entourent. Convaincu qu’il est de la décadence et de la dégénérescence du monde moderne, il exclut à son tour toute ouverture, tout mélange des genres avec son système de pensée. Finalement, lui aussi se comporte comme un parfait imbécile. Seule sa petite amie Myrna Minkeff, farouche militante pour la liberté sexuelle, avec qui il vit une curieuse histoire d’amour parviendra à bousculer son inertie et à le sortir de son enfermement. Seul le rapprochement de ces deux êtres aux aspirations si différentes, et apparemment si éloignés l’un de l’autre, offre une issue au livre. Cette rencontre apparaît ainsi comme l’antidote désigné à la malédiction du monde moderne, la courte vue et la petitesse d’esprit, et permet une ouverture sur un ailleurs qui ne peut plus se dire. On peut alors, pour une fois, saluer la traduction française du titre, qui exprime tout à la fois la confédération des imbéciles décrit dans le récit (titre original) et la conjuration du sort que l’ouvrage opère finalement.

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* John Kennedy Toole, La Conjuration des Imbéciles, Editions 10/18, Paris 1989.
© Robert Laffont 1981 pour la traduction française.