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Pierre Singaravelou

De l'originel et du dérivé :
politique du MELANGE des genres

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            « Mélange des genres » : l’expression sonne creux comme un mauvais concept. Et suppose l’existence de « genres » comme catégories originelles, pures et antérieures au processus de mélange. Or, le genre lui-même procède du mélange. C’est le cas des « contre-genres » qui illustrent la théorie du « mélange pour le mélange » ( kitsch, chantefables, mélodrame, éclectisme, New Age, patchwork….) Mais aussi des « genres » traditionnels et dominants : ainsi toute religion est syncrétique – la Bible est un immense mélange des genres littéraires – comme les formes musicales à l’instar du jazz, cocktail de blues, swing et ragtime ; peinture et littérature de genre sont par définition hétéroclites… Le mélange des genres est partout, pire, il est devenu un genre envahissant : le bourgeois se délecte plus que jamais des cadavres exquis, le surréalisme est désormais côté en bourse.

            Aussi défions-nous d’une expression à la mode – « mélange des genres » - qui associe dialectiquement deux notions : l’originel et le dérivé. On voudrait en effet nous faire croire qu’il existe aujourd’hui une seule alternative : la religion du mélange versus l’intégrisme du genre. Alors qu’il s’agit des deux expressions d’un même discours sur les genres qui se dédouble pour mieux verrouiller l’ordre culturel.

            On ne peut nier le caractère stratégique du « mélange des genres » qui - en tant qu’instance de légitimation alternative - représente un enjeu universitaire parfois décisif : l’interdisciplinarité prônée par de nombreux groupes de recherches(1) peut incarner cet Eldorado dans le champ des sciences sociales. Dans le domaine artistique, le « mélange des genres » constitue une arme esthétique et politique aux mains des avant-gardes qui s’opposent aux tenants des genres purs et de l’art officiel. Selon le discours positif sur le « mélange des genres » produit le plus souvent par les fractions dominées des groupes socio-culturels dominants, le « genre » contraint la pensée tandis que le mélange l’émancipe : le « génie » transcenderait donc par définition les lois du « genre ». Le « mélange des genres » est alors le moteur d’une histoire culturelle où inéluctablement le subversif est récupéré par l’académique, le mélange rattrapé par le « genre ».


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            Si le discours sur les « genres », à la fois rassembleur et exclusif, s’avère ambigu, le « mélange des genres » généralisé peut quant à lui induire une unification culturelle, donc un appauvrissement, précisément le contraire du métissage. Ainsi la nouvelle science de l’homme et ses prétentions totalisantes risquent de réduire la complexité du monde social en excluant de son kaléidoscope les disciplines les plus conservatrices (philosophie) et les moins « légitimées » (psychologie, géographie…)


Récolte de la tomate sur les bords de la mer Rouge par des cardinaux apoplectiques, Alphonse Allais, Salon des Arts Incohérents, vers 1880.

            En écrivant au XVIe siècle que « toutes choses en ce monde sont mixtionnées et destrempées avec leurs contraires…Tout est meslé, rien de pur entre nos mains » Pierre Charron nous réconcilie autour du constat de l’inanité du genre et de la banalité du mélange. Aujourd’hui les promoteurs d’un renouveau du mélange semblent concevoir celui-ci non comme une vraie fausse conciliation (illustrée par le « social-libéralisme » ou la politique « guerre et pain » en Afghanistan) mais plutôt comme une confrontation, une lutte entre des genres dont témoignent par exemple les « artivistes » - qui s’interrogent « sur le rôle des formes plastiques et sociales dans la dynamique de l’engagement » - les « consom’acteurs » qui défendent le commerce équitable ou encore la Revue indisciplinaire Mouvement.

            Pour subvertir durablement l’ordre des genres, le mélange doit sans doute résister à la « généralisation », c’est-à-dire à son institutionnalisation, notamment en raisonnant à une autre échelle, non plus en termes de genres, mais d’œuvres singulières, d’auteurs, de tendances et de mouvements, au double sens du terme : « La race appelée par l’art ou la philosophie n’est pas celle qui se prétend pure, mais une race opprimée, bâtarde, inférieure, anarchique, nomade, irrémédiablement mineure »(2) . La déclassification devient ainsi le préalable à une action où cohabiteraient enfin l’universel et le singulier.


1.     Le Mouvement Anti-Utilitariste en Sciences Sociales, le centre de Sociologie, Histoire, Anthropologie des Dynamiques Culturelles en France et le Groupe de recherche sur la dynamique des genres au Québec se sont spécialisés dans la défense et l’illustration du mélange des genres.
2.     G. Deleuze, Qu’est-ce que la philosophie ?