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Raphaële Bail

Rencontre avec le troisième genre
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            Et si le genre était avant tout sexué ? S’adonner au mélange des genres serait alors faire de son corps un lieu de rencontres, se travestir, être – par exemple – homme, homosexuel et explorer avec délices les artifices de la féminité. Vivre le travestissement comme une forme de liberté.

            Patrick hésite, se reprend puis avoue : « Ce n’est pas une réponse intelligente, mais c’est vrai, j’aime faire le gros travelo vulgaire. » C’est en tous cas une des raisons pour lesquelles, régulièrement, il revêt son habit de bonne sœur gothique, glamour et déjantée pour aller prêcher la bonne parole dans les milieux homo : son credo, la prévention contre le Sida. Au Couvent de Paname (1), étrange congrégation gay, les « sœurs » plagient allègrement les rites religieux académiques (Saint Latex y est vénéré...) pour diffuser une sérieuse action de prévention. L’expérience incarne un double mélange des genres : d’une part, celui de la religion et du discours totalement désinhibé sur la sexualité, de l’autre, la rencontre entre le « masculin » et la « sœur » comme icône de la féminité...

            Drôle d’hybride donc, mais vrai espace de création. Patrick, alias Sœur Thylège de la Vache Folle, explique que dans l’inconscient collectif, la sœur est un synonyme de pureté. « Avec ce costume, on représente quelque chose de sain, et la symbolique fonctionne très bien puisque certaines personnes viennent nous voir pour se confesser et raconter leur vie. Le message passe. Je voulais faire quelque chose de qualité pour notre communauté et y associer le côté travelo… Ce costume de nonne, c’est la cerise sur le gâteau ! »         

            Accéder à un espace de liberté

            Le « côté travelo », c’est ce qui permet une totale liberté. Le costume, l’habit, donne à ceux qui le portent « le droit de tout dire et de tout faire. » Il s’apparente à une ouverture sur un monde sans tabou : à la fois protection contre le réel et porte ouverte sur une liberté d’action et de parole. Patrick insiste sur le côté festif et débridé : « Il est évident que je ne suis pas le même en civil, au boulot, et en femme ou en sœur. L’habit est certes un peu de moi-même, mais il me permet d’exprimer une face cachée. » Et le discours d’Elisabeth Badinter n’est pas loin, elle qui écrit que « l’accès aux deux mondes est une source de liberté » (2).

            Avant d’être sœur, Patrick a été drag-queen dans des boites pendant deux ans. « À un moment, j’ai eu besoin de faire ça. C’est devenu nécessaire. J’ai adoré être une Reine de la Nuit. » Et quand on lui demande pourquoi il n’aurait pas pu être un Roi de la Nuit, silence…. : « En mec, on n’a pas le droit à grand chose. Les femmes, elles, peuvent être vraiment créatives, bref, se transformer. » Les heures de maquillage avant d’entrer en scène, le fric dépensé en vêtements sulfureux, créer et coudre ses propres tenues… Patrick a du s’initier à quelques techniques car, apparemment, ça ne s’improvise pas…   
            Et tout ça pour un champ libre ? Pour ne plus être soi-même ? Que dire alors, du fait d’être un autre, une autre ? Certains membres du Couvent de Paname évoquent clairement le côté féminin qu’ils mettent en avant et qui, selon eux, a tendance à agacer certains gays un peu trop « rangés. » Mais Patrick semble loin de tout ça ; il ne veut pas qu’on lui parle de sa féminité en mal d’expression.

            « Peu importe la part de féminité »

            Pris dans son flot de parole, il lui arrive souvent de parler de lui-même au féminin. Mais il se sent serein ; il est sans doute passé à autre chose, et après tout, il n’a pas tort : un travestissement en bonne sœur,  est-ce vraiment le meilleur moyen d’exprimer sa féminité ? « J’ai épuisé tout ça, toute cette recherche. Être drag-queen, ça m’a permis de m’affirmer, d’oser faire des choses que je n’aurais jamais pu faire autrement mais ce n’est pas vital, c’est plus une échappatoire, une soupape. J’aime être, parfois, une grande folle hystérique ».
            L’ambiguïté demeure, elle plane. N'y aurait-il pas quelques troubles de la personnalité cachés derrière tout ça ? Marc, son compagnon qui assiste à l’entretien, a bien compris : « On veut juste savoir si tu n’es pas complètement schizo, est-ce que tu exprimes quelque chose de profond, qui vient de toi, en te travestissant ? ». Peine perdue, l’homme est solide, il ne plie pas. Il assume très simplement le fait d’avoir besoin de ne plus être lui-même parfois, d’aller au-delà du rôle habituel, de briser les codes de conduite et de bienséance. Au fond, peu importe la part de féminité, elle est de toute façon en chaque homme. Rien à redire là-dessus.

            Le mélange des genres, celui qui place le Couvent de Paname au confluent d’un discours religieux tourné en dérision (« Saint gel à queue, priez pour nous » ), celui qui transforme un jeune homme plutôt austère en nonne folle et pailletée pose problème. Son outrance et son audace créent des résistances, l’envie de pointer ce qu’il y a de pas bien net là-dessous. Et peut-être qu’effectivement, il y a matière à analyse, voire à psychanalyse. Une chose laisse cependant admiratif : il faut oser, oser s’aventurer entre deux continents, à l’approche du troisième genre.

© Photos : Benjamin Diguerher

1.     Le Couvent de Paname existe depuis 5 ans et appartient à l’Ordre de la Perpétuelle indulgence créé en 1979 à San Francisco. Avec l’apparition du Sida, l’Ordre a essaimé dans le monde entier. Spectacles, actions de prévention, séjours de « ressourcement » organisés pour les malades du Sida sont quelques-unes unes des actions des Sœurs du Couvent de Paname.
Site du couvent de Paname : http://spi.paname.free.fr

2.     Libération, le 11/12/2000