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à la rencontre d'univers

en liberté

Edito du n° 2, par Quentin Deluermoz
Décembre 2001

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            Mélange des genres, interdisciplinarité, influences diverses … Quel que soit le domaine revendiqué (artistique, littéraire, scientifique, musical, si tant est que ces différences aient un sens), qu’il s’agisse de l’art contemporain qui fait se rencontrer vidéo, photo, peinture, sculpture, graphs, de la techno qui réinvente avec bonheur jazz, blues, reggae, rock, ou de l’émergence d’une « science sociale » intégrant histoire, philosophie, géographie, sociologie, psychanalyse, littérature, la rencontre d’univers paraît être l’outil intellectuel et créatif privilégié de ce tournant du millénaire.
            Le principe est simple : sur fond de tolérance, de rejet des « centrismes » (géo-, ethno-…) et de découverte de l’autre, il s’agit de quitter sa propre discipline, d’en aborder une différente, de les faire se rencontrer afin de créer un nouvel univers, regard ou mode de compréhension.

            Mais cette joyeuse présentation ne doit pas leurrer : l’exercice n’est ni simple, ni évident, ni naturel ou sans danger.
            Il est d’abord douloureux. Se séparer d’une discipline dans laquelle nous baignons depuis parfois longtemps, s’en arracher et la mettre en danger par un choc fait mal. Une certaine identité intellectuelle ou artistique est directement menacée, et il n’est pas étonnant que ces tentatives de rencontres s’accompagnent d’une réaction violente, d’une crispation identitaire de retour à une essence du genre.
            A cette douleur profonde s’ajoutent les pesanteurs sociales, qui rendent difficile la réalisation de ces rencontres : qu’il s’agisse des bacs des magasins de disques, des rayons des librairies ou des facultés des universités, tous exigent des repères stables et refusent cette confusion des références. Cependant, la présence actuelle d’un public ouvert et curieux tend, semble-t-il, à faciliter les évolutions.

            Enfin, cette pratique correspond aussi à un discours social politiquement correct et à une mode, on l’a vu, de grande envergure. A lire journaux et revues, on a parfois l’impression qu’il faut faire « du mélange des genres. » Le risque est clairement d’en faire à son tour un genre en soi, figé, mort, aux associations convenues et qui traduirait surtout un manque d’originalité et de créativité. Qu’on songe, pour s’en convaincre à ces infernales soupes « électronisant » (mal) des tubes passés ou à ces ouvrages « scientifiques », qui pour plaire, plaquent bêtement des références « autres », mal comprises et entretenant l’incompréhension (le cas de l’utilisation des travaux de Michel Foucault en est un bon exemple.)

            Pour nous, le mélange des genres ou l’interdisciplinarité ne sont pas une fin en soi, mais un outil, qui, intelligemment utilisé, doit bousculer l’inertie, créer une tension et un mouvement de sortie. Problème : vers quoi ? Jusqu’où ?

            A priori, si le principe est poussé jusqu’à son terme, tout mélange des genres aboutit à une négation de chaque composant et à une création nouvelle. Plus exactement, toute création n’est-elle pas nécessairement rencontre d’influences diverses et dépassement de celles-ci ? On crée toujours à partir de quelque chose, et dans ce sens, une fusion d’univers n’a aucune originalité en soi. Pourtant, son intérêt est peut-être de ne pas aller jusqu’au terme et de raconter cette rencontre, ce choc, de dire la tension et l’inabouti pour faire du résultat un objet à voix multiples. Un travail d’analyse, qui doit, par honnêteté intellectuelle, raconter sa propre construction s’inscrit naturellement dans cette démarche, mais elle est également intéressante, par exemple, pour le domaine artistique : lorsque l’artiste américain Dan Graham invente les « pavillons/sculptures », l’association des deux termes à elle seule raconte les multiples approches de l’œuvre, à la fois espace à vivre et création artistique, où l’art est vécu et où l’intimité devient oeuvre… l’explosion des approches fait qu’au-delà de sa propre finition, l’objet raconte au spectateur/acteur, dans un vertige ludique, une réflexion qui ne finit jamais.

            Le mélange des genres, dans cette perspective, peut et doit alors oser rapprocher les objets apparemment les plus éloignés, les plus absurdes, afin certes de créer de nouvelles approches (il fut un temps ou rapprocher histoire et littérature, géographie et philosophie paraissait abscons et dangereux) mais également de jouer avec les certitudes, les éléments acquis de notre univers intellectuel et sensible pour les réinventer ou les redécouvrir. Dès lors, pourquoi ne pas rapprocher techno et philosophie, biologie et roman noir, cuisine et littérature… ?
            Cette démarche peut aller encore plus loin : après tout, le langage n’est-il pas lui-même un « genre » ? Gêné par ses limites, Henri Michaux se consacra à la peinture et finit par tracer des alphabets/calligraphie/peinture qui lui permettaient d’approcher ce qu’il n’avait pas réussi à exprimer. Cet alphabet aux frontières de trois modes d’expression raconte un échec et un ailleurs, montre l’enfermement du langage, l’interroge, le brusque et ce faisant, touche à ce qui nous constitue comme humains…

            La rencontre d’univers n’est donc ni aisée, ni rassurante. Les communications proposées ici visent, sous des formes différentes et dans un éclatement volontaire que l’on veut remous, brassage, mélange, à montrer les enjeux, risques, richesses, difficultés, usages de cette pratique que le succès affadit. Il est évident pour nous que, loin des phénomènes de mode ou des effets de manche, le mélange des genres ou l’interdisciplinarité doivent être un outil dangereux, qui casse, rompt, menace, enfonce des portes fermées ou à peine entrouvertes et ouvre sur des espaces de liberté qui peuvent faire peur et qu’il faut savoir assumer…Via Libre.

© Illustrations : Laboratoire de Salem (JC Deyagère) / Neolab Cyril Ducottet

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