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Alexandre Dumal

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            Pierrot c'est un ami d'enfance. Un garçon mince, avec des pognes de moelleux... Ah oui il avait de la moelle le Pierrot ! Et c'est bien plus tard qu'il a pris le surnom de " Pierrot l'anguille". On était devenus copains en jouant au foot sur un terrain vague. On avait quoi... une douzaine d'années. C'était au début des années soixante, nos parents étaient dans la dèche... Pas de blé ! Alors, avec Pierrot, on s'est mis à faucher des petits trucs, par ci par là... Pendant des semaines, pendant des mois. Virés tous deux de nos établissements scolaires respectifs on s'est retrouvés dans la même école primaire... Juste pour avoir le certificat. Je me souviens encore de la remise de ce diplôme qui sanctionnait la fin de nos brillantes études. Le directeur de l'école nous a demandé :

-Et qu'est-ce que vous comptez faire ? Un lycée professionnel ou bien aller travailler?
Moi j'ai répondu que je ne savais pas...Quand il est arrivé à mon copain, Pierrot a répondu à sa question rituelle :
-Étudier c'est fini, et travailler sûrement pas !
D'abord le directeur a fait une drôle de tête avant de dire :
-Mais alors que vas-tu faire ?
-Je ne sais pas encore très bien ce que je veux, mais je sais ce que je ne veux pas !
-Et qu'est-ce que tu ne veux pas ?
-Devenir comme vous !
Alors là le directeur il en était resté comme deux ronds de flans ! Baba qu'il était.
-Et pourquoi donc ? lui a-t-il demandé, la tronche crispée.
-Ne trouvez-vous pas étrange qu'en échange de votre précieux temps, on vous donne du papier-monnaie, c'est à dire du sale argent ?
-Non ! Il faut travailler ! La société est conçue ainsi, jeune homme !
-Belle conception ! Merci beaucoup ! A ma gauche les pauvres ! A ma droite les nantis !
-Vous finirez mal ! lui a lancé le directeur en lui tendant sèchement son diplôme.
Pierrot l'a déchiré devant lui et avant de partir il lui a lancé :
-Il n'est jamais trop tard pour mal faire, d'ailleurs, regardez vous.... vous avez déjà mal fini !

            Et c'est ainsi que Pierrot est devenu voleur. Pendant longtemps les journaux ont parlé de lui. Trois fois arrêté, trois fois évadé... De là son surnom... L'anguille ! Nous nous étions perdus de vue dans les années 70. Il avait plongé pour un cambriolage, j'étais parti en Espagne avec le produit d'un casse. J'avais finalement opté pour une spécialité : rat d'hôtel. Un truc tout con. Une chambre, souvent une suite luxueuse, dont je faisais un double de la clé. Et si voler c'est se déplacer dans les airs, je me suis déplacé dans le monde. De trois en quatre étoiles... les bijoux à Madame, les biftons de Monsieur... J'suis un gagne-petit, mais ça me suffit. Ça fait maintenant quarante ans que je barbotte et je touche du bois, il ne m'est jamais rien arrivé !!! J'étais revenu en région parisienne en automne, au temps des feuilles volantes... J'avais trouvé un  studio à Montreuil. Et j'avais en réserve quelques doubles de clés du George V.

            Ce jour-là, le 2 janvier 2002, j'étais dans une brasserie de la Croix de Chavaux. Au comptoir, devant une mousse, à regarder les nouveaux billets : les euros ! Tous avec des fenêtres ou des portails et au verso des ponts. Je regardais un billet de 50 euros, couleur orange, un peu marron....  En me disant, calculette cérébrale en marche, donc ça... ça vaut un peu plus de 300 balles.
-Ils sont beaux quand même ! a dit un homme à côté de moi.
Je l'ai regardé... il souriait.
-Tu me reconnais ?
Je n'ai pas eu la moindre hésitation :
-Pierrot !
-Et oui le monde est petit !
On s'est fait la bise en se tapotant dans le dos.
-Alors ça ! C'est plus fort que le rock fort ! ai-je dit tout heureux de le revoir.
On s'est tout raconté en buvant. Cela faisait maintenant 14 ans qu'il était en cavale. Il ne s'appelait plus Pierrot, mais Julien, tout comme moi.

-Comme quoi tu vois, hein, j't'avais pas oublié !
 Je lui avais expliqué ce que je faisais... tout en ajoutant :
-Mais là, à 50 piges bien tassées ça commence à me fatiguer tous ces voyages.... Et toi qu'est-ce que tu fais ?
Il m'avait répondu :  Je te montrerai tout à l'heure.
Il habitait le 20° arrondissement et arrivé chez lui il a tout de suite ôté une plaque du faux-plafond où étaient entreposées des boîtes à chaussures.
Il en a sorti une et m'a montré le contenu. Elle était remplie de liasses de billets neufs, des orangés... Des 50 euros.
-Tout beau tout frais mon beau papier ! Il vient juste d'arriver... a fait Pierrot dans un grand sourire avant d'ajouter : "Vas-y compare !"
Ce que j'ai fait. Et j'avais beau toucher, froisser, regarder par le détail, incliner... tout y était ! Le filigrane, le fil de sécurité, l'hologramme...

-Mais c'est des vrais ! C'est pas possible !
-Oui ! comme les leurs ! m'a-t-il répondu.
-C'est dingue ! Ça fait que deux jours qu'ils sont sur le marché et déjà...
-On les a eus avant ! Un technicien en Suisse... Au fond, tu sais, ce n'est qu'une technique... Des encres et du papier... Rien d'autre !
Puis il s'est mis à chantonner :
-C'est la teck- teck- NIQUE des voleurs...
Des p'tits papiers sans grande valeur...
On est des ouistitis, des aï...
En monnaie de singe on paye !
Il chantait juste. On a bu de la vodka pour fêter ça. Je suis parti de chez lui bien éméché avec trois cartons qu'il m'avait donné, en me disant :
-Le fric ça se vend pas ! Ça se dépense ! Ça se brûle !
Il m'avait aussi expliqué, puisque l'objectif était d'inonder le marché de faux, que plusieurs  équipes à travers l'Europe travaillaient déjà là-dessus et que la technique, dans ses moindres détails, sera bientôt envoyée sur le site www.ouioui-stiti.com sur la Toile.

Argent qui suce le sang, qui bouffe le temps.
La monnaie a régné !