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Olivier Cueto

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            "Le droit de vivre ne se mendie pas, il se prend. Le vol c’est la reprise de possession. Plutôt que d’être cloîtré dans une usine, comme dans un bagne ; plutôt que de mendier ce à quoi j’avais droit, j’ai préféré m’insurger et combattre pied à pied mes ennemis en faisant la guerre aux riches, en attaquant leurs biens.

            Certes, je conçois que vous auriez préféré que je me soumette à vos lois ; qu’ouvrier docile et avachi j’eusse créé des richesses en échange d’un salaire dérisoire et, lorsque le corps usé et le cerveau abêti, je m’en fusse crever au coin d’une rue. Alors vous ne m’appelleriez pas "bandit cynique", mais "honnête ouvrier".

            Usant de la flatterie, vous m’auriez même accordé la médaille du travail. Les prêtres promettent un paradis à leurs dupes ; vous, vous êtes moins abstraits, vous leur offrez un chiffon de papier. Certes, moi aussi je réprouve le fait par lequel un homme s’empare violemment et avec ruse du fruit du labeur d’autrui. Mais c’est précisément pour cela que j’ai fait la guerre aux riches, voleurs du bien des pauvres. Moi aussi je voudrais vivre dans une société où le vol serait banni. Je n’approuve et n’ai usé du vol que comme moyen de révolte propre à combattre le plus inique de tous les vols : la propriété individuelle. Pour détruire un effet, il faut au préalable en détruire la cause. S’il y a vol, ce n’est que parce qu’il y a abondance d’une part et disette de l’autre ; que parce que tout n’appartient qu’à quelques uns. La lutte ne disparaîtra que lorsque tous les hommes mettront en commun leurs joies et leurs peines, leurs travaux et leurs richesses ; que lorsque tout appartiendra à tous."

            Ces vérités toujours bonnes à répéter sont des extraits de la déclaration initiale que fit Alexandre Jacob devant les juges de la cour d’assises de la Somme en 1905. Ce qui reste aujourd’hui de l’aventure de ce révolutionnaire et cambrioleur échappe à toute éventuelle répétition de sa tactique. Déjà au début du siècle, Jacob ne se faisait guère d’illusions sur la possibilité de faire imploser le système marchand en systématisant le vol : les plus grandes entreprises criminelles sont dans l’autre camp. Un siècle plus tard, la marchandise s’est emparée de la planète, rattrapant tout ce qui cherchait à lui échapper. La question de la consommation a digéré celle de l’acquisition, fût-elle illégale. Le chapardage, la filouterie, et la rapine au quotidien, s’inscrivent sans trop de remous dans la circulation trépidante des marchandises.

            Pourtant la solution individuelle, celle choisie par Jacob, comporte une richesse évidente : s’en tenir à ses principes et à ses moyens pour mener son combat, refuser de se plier, éprouver le besoin de l’association, porter préjudice à l’ennemi et en témoigner librement. Les classes possédantes ne s’y trompent d’ailleurs pas, il suffit de mesurer combien à l’amoralisme de l’économie correspond l’immoralité classique des tribunaux qui frappent les pauvres bien plus sévèrement que les nantis. Si l’on ne va plus au bagne pour le vol d’un quignon de pain, on risque tout de même l’enfermement pour le simple fait d’être pauvre et encore plus si l’on fait mine de redresser la tête. Le modèle américain, la criminalisation de la misère et de tous les actes de résistance, ne sont pas un leurre : la barbarie est devenue plus froide, on enferme et on écarte toujours plus de pauvres et de réfractaires et toujours plus sournoisement.

            L’absence d’intensité dans le débat social est de nos jours plus criante encore qu’à l’époque de Jacob. La paix armée ronge la planète, l’industrie la dévaste, l’ennui la hante : le surtravail continue tranquillement d’exsuder la plus-value. L’entropie capitaliste se nourrit de la course à l’appropriation entre les rackets, entre les individus. Le vol et tous les crimes se sont répandus bien au-delà des milieux criminels professionnels et des cercles initiatiques, symétriquement à l’universalisation de la marchandise. Il existe pourtant une sorte de vol qui contient une révolte face à ce monde, celle que pratiquent toujours les pauvres lorsqu’ils se soulèvent contre la propriété et l’ordre des choses : le pillage, c’est à dire la reprise collective.

            Et cette subversion immédiate des rapports marchands ne se limite pas à une appropriation nécessaire à la survie : elle rappelle aux possédants qu’ils ne sont pas plus immortels que les pauvres seraient pour toujours condamnés et, parfois, lorsqu’elle détruit purement et simplement des richesses, elle remet en cause l’existence même de marchandises qui ont perdu jusqu’à l’attrait d’une valeur d’usage.

            Si la propriété c’est du vol, le vol n’est pas forcément de la propriété...