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Muriel Solvay

Le théâtre
ou l'art de mettre en mouvement son prochain

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Une crise ? Qui te l'a dit ?

On entend toujours parler du théâtre qui est en crise, avec, à l'appui, de régulières manifestations d'intermittents du spectacle grandement inquiets concernant leur statut. (statut unique et quasi idyllique en France comparé aux autres pays européens, il faut le rappeler !)

Crise ? J'ai tout simplement envie de répondre qu' il m'est souvent arrivé, ces derniers mois, d'ouvrir "l'Officiel des spectacles" avec l'envie de choisir une pièce, faisant confiance à la curiosité que m'inspirerait telle ou telle "affiche". A chaque fois, j'ai été surprise de découvrir que de nouveaux lieux s'étaient ouverts aux public, surprise par le nombre si important de productions en tous genres, oui, surprise! parce qu'on peut parler d'une crise de notre sacro-saint théâtre, mais le nombre de spectacles proposés reste impressionnant !

Nous sommes bien d'accord que bon nombre de projets ne voient le jour qu'après plusieurs années de luttes indescriptibles, batailles toujours recommencées afin de convaincre ceux qui accorderont finalement un lieu, une coproduction, une participation, un soutien quel qu'il soit...
Crise ? Peut être, mais cette crise, comme toute crise qui se respecte, donne naissance à de petites cellules, foyers à caractère parfois révolutionnaire, et, de cellule en cellule, force nous est de reconnaître que tout acharnement convaincu se trouve un jour récompensé. A quel prix, c'est une autre histoire !
Crise ? Oui, puisqu'il est bien certain que tout amateur de théâtre est obligé d'admettre qu'on s'ennuie souvent au théâtre! Mais cet ennui éprouvé du fond de son fauteuil d'honnête spectateur est assez unique, voire irremplaçable... (à moins, bien sûr, que la stridence d'une voix ou la démagogie criante de quelque détail dramaturgique ne vienne vraiment court-circuiter la pensée !)

En effet, l'ennui peut avoir une qualité particulière au théâtre, devenant
l'occasion idéale de s'adonner à moult pérégrinations intérieures, en profondeur, en douceur, en toute insouciance, bercé par ces voix devenues brouhaha scénique, chahut de mots vidés de toute substance. Les bienfaits de cet ennui sont-ils liés à l'état de disponibilité totale qui me saisit invariablement à l'instant magique où, début de spectacle, les lumières s'éteignent, NOIR...

NOIR... Battements de coeur. Les rêves, les espoirs les plus fous sont permis...Promesse de théâtre.

Les sensations ressenties alors, puis tout au long de cette expérience étonnante qui nous permet d'assister à une gigantesque manipulation de sujets humains soumis à toutes sortes de pressions inhumaines, les sensations éprouvées le temps d'un moment de théâtre sont d'une force incomparable, absolument unique!

Théâtre et cinéma, puissance et impact

Et si vous deviez comparer théâtre et cinéma, en terme de puissance et d'impact?
Question légèrement oiseuse. La modernité du cinéma pourrait finalement reléguer le théâtre au rang de vieil art obsolète?... Et réciproquement, l'ancienneté du théâtre ne condamne-t-elle pas le cinéma au rang de petit art junior? Ah! les discours visant à établir la suprématie de l'un ou de l'autre! Comparer, c'est une manie, un défaut très humain, qui conduit les uns et les autres à révéler petites et grandes frustrations contenues!

Est-il nécessaire de défendre la particularité de l'acteur de théâtre en prise directe avec ce public, ce soir là (et pas un autre), la fragilité de cette représentation quotidienne, toujours susceptible d'être interrompue en cas de défaillance humaine ou technique, l'émotion poignante qui saisit un jour spectateurs enthousiastes et comédiens épuisés, le temps d'un dernier salut?
Est-il nécessaire de défendre la particularité de l'acteur de cinéma, censé donner toute la mesure de son art en se pliant à des contraintes techniques définitivement inimaginables par le fan, éternel profane? Défendre l'acuité du réalisateur capable, en quelques images, d'immortaliser la grâce, la fêlure, l'étincelle d'un regard, à l'ombre d'un battement de cils? Défendre la magie, le mystère de ces moments de cinéma qui offrent au spectateur extasié  l'illusion d'être dans la plus grande intimité avec son héros?

Après tout, ne s'agit-il pas tout simplement de deux techniques excessivement différentes au service d'une seule et même vocation: émouvoir, simplement émouvoir l'autre, là, ce petit humain venu s'aventurer au fin fond de l'obscurité, avec l'espoir, inconscient peut-être, l'espoir d'y voir un peu plus clair...

Comédien, narcissique ou altruiste?

Interroger les comédiens sur l'origine première de leur vocation, c'est s'exposer à de jolies histoires, de longueur variable, allant du simplissime: "Une évidence dès ma plus tendre (si tendre?) enfance" au plus philosophique: "Une envie de changer le monde, de réveiller les consciences, de célébrer splendeurs et misères de l'Homme,un choix politique, un combat."
De la plus légère  "Moi, brillant de tous mes feux, étoile au firmament, aimée, adulée, admirée du plus grand nombre" à la plus militante "Moi, en lutte, corps et âme, en guerre, le mot au fusil, au nom de la condition humaine", les motivations personnelles déterminant un être humain à s'engager dans ce métier de fous ( oui, fous! Il faut le dire! Quel compagnon du
spectacle n'a pas eu l'impression d'être entouré de fous, dans certaines circonstances de travail?!), ces motivations sont unanimement sous-tendues par un désir d'émouvoir... Saviez-vous qu'émouvoir signifie littéralement "mettre en mouvement"?...

Le comédien, personnage désespérément narcissique, reste donc, dans ses considérations les plus égoïstes, un incorrigible altruiste, obsédé qu'il est de "mettre en mouvement" son public, masse anonyme de personnages en quête d'émotion!
Optimiste invétéré, le citoyen comédien prétend, envers et contre tout, livrer une bataille sans merci à l'inertie généralisée, piège redoutable que nous tend sournoisement, de toutes ses merveilleuses tentacules, la société actuelle.
Va-t-en-guerre indécrottablement centré sur lui-même, l'histrion des temps modernes, par un héroïque tour de force, réussit alors à mettre son nombrilisme au service de la Grande Cause...
Et si la philanthropie de nos chevaliers déguisés n'était qu'une mascarade, pirouette pathétique dans l'espoir de réduire au silence l'indésirable pulsion, si profondément pessimiste et misanthrope? Les larmes, le rire, signes extérieurs d'une déflagration intérieure, aussi petite soit-elle, ces petits sursauts d'humanité que le spectateur éprouve, par la grâce de l'acteur, seront toujours bien réels.

Le comédien s'évertue à procurer des émotions tous azimuts et, mû par la plus louable des folies, consacre sa vie à un rêve magnifique, "mettre en mouvement son prochain".

Mettre en mouvement... Donner vie... C'est donc bien une histoire d'amour !

Muriel Solvay, comédienne.
Après une formation au Conservatoire National Supérieur d'Art Dramatique de Paris (1989/1992), joue dans de nombreuses mises en scène aux C.D.N. de Lille et de Bordeaux, du théâtre Silvia Montfort au Théâtre Antoine, au Théâtre du Vieux Colombier, au Théâtre de Nanterre-Amandiers, puis au Piccolo Teatro de Milan et au Théâtre National de l'Odéon (Eschyle, l'Orestie) . Premier rôle au cinéma dans "Electroménager" de S.MONOD (2001), "Bedwin Hacker" de N. ELFANI (sortie à venir...)