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Jorge Picó

Le théâtre : trop humain pour être vrai

Traduit par Florence Capo
(extraits du texte intitulé "El teatro: demasiado humano para ser verdad",
dont vous trouverz l'intégralité en espagnol en cliquant sur le drapeau correspondant)

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Nous rendons-nous bien compte de la force qui se dégage de la réunion d'une foule dans une salle ? Quand nous avons la chance et le pouvoir de la convoquer, bien sûr. Dommage que cet acte soit parfois englouti par les intérêts économiques. Pourquoi tous ces gens viennent-ils nous voir ?  Je n'ai pas la réponse.
Cependant, nous sommes bien d'accord qu'en temps de froid et de gel, c'est le feu qui réunit les gens. Je crois que le théâtre devrait aussi avoir pour mission de convoquer autour du feu. Un feu alimenté par la capacité de suggérer, d'évoquer, d'invoquer. L'art qui traite l'espace comme une métaphore et génère l'illusion, est comme un feu qui illumine la réalité dans laquelle nous vivons et nous fait voir au-delà. Le théâtre est l'endroit où les utopies individuelles des personnages s' entremêlent et deviennent collectives.


Donner aux gens l'expérience vitale de se réunir face à des comédiens pour quelques heures, c'est combattre la vitesse, les fausses expériences, l'oubli, la solitude, l'individualisme et surtout les "spécialistes" qui ont pris le pouvoir et prétendent nous indiquer le bon chemin. Et soyons vigilants car ils sont en train de nous arracher notre vécu des mains, ils nous vendent "la catapulte de la mise en scène", des boîtes vides, de l'emballage : les revues sont enveloppées dans du plastique, le fast food dans du carton et les oeuvres d'art ont besoin d'un super-musée qui les emballe comme un papier-cadeau afin que les gens s'y intéressent.

Enfin, c'est le contenant et non pas le contenu qui finit par nous capturer. Jusqu'aux vêtements qui ne nous protègent plus du froid mais nous enveloppent, ne sont plus même un signe de distinction mais un simulacre d'expériences. S'il n'en était pas ainsi, alors posez la question à tous ces gens qui, même s'ils ont les moyens, préfèrent s'habiller comme des clochards. Jusqu'à ces malheureuses voitures, dont le rôle devrait se limiter à nous transporter d'un lieu à l'autre, qui sont devenues comme l'utérus de maman d'où les bébés ne veulent plus sortir.

Si la réalité d'aujourd'hui est plus que jamais dans l'apparence, quelle place reste-t-il au théâtre ? La société du Spectacle a toujours existé, car nous avons toujours eu envie de regarder. L'inconvénient est que les acteurs qui se produisent maintenant sont mauvais à en mourir; pas besoin d'un scénario, une caméra suffit. Parfois, j'ai la sensation que si mon travail ne passe pas à la télé, il n'existe pas.

Je disais à un ami que j'avais l'intention de monter un spectacle où la télé se connecterait en direct et je commencerais en remerciant le public pour avoir choisi d'être venu au théâtre au lieu de regarder cette chaîne ou une autre. Le seul problème qu'il pourrait y avoir serait que l'heure du spectacle coïnciderait avec la diffusion de "Citizen Kane".

En tant qu'auteurs, acteurs, techniciens, critiques, en tant que professionnels du spectacle, nous avons l'obligation de croire en l'énorme pouvoir du théâtre. Les grands moments de théâtre, tu les emportes dans la tombe et il faut demander au croque-mort de creuser bien profond pour qu'il y ait assez de place. J'aime l'idée que le théâtre soit pure illusion, pur artifice, l'idée que plus il est construit mieux il est, car il n'a rien de naturel, de quotidien et seul l'espace et les comédiens, en chair et en os, qui l'habitent sont réels. C'est le lieu où la réalité se condense, c'est la vie vécue à deux cent pour cent : pour cela les personnages s'arrachent les yeux, ils jouent sous la tempête, demeurent à moitié enterrés ou se taisent mais ils vivent dans un silence fertile. Immédiatement l'espace se convertit en une métaphore spéculant avec le temps, l'étirant, transformant l'instant en une fête. (...)

Le théâtre crée une irréalité qui se nourrit de la réalité même. Et tout en étant conscient qu'il s'agit d'un mensonge, je me laisse transporter dans l'époque où se situe l'oeuvre, sans craindre les pièges, avec une simplicité et une théâtralité qui font de moi une autre personne en sortant du théâtre. Au cinéma, il m'arrive tout le contraire. Je sais qu'il s'agit d'un trou noir avec une projection de lumière sur un mur, c'est à dire : technique, artifice, lumière et mensonge. Pendant qu'au théâtre je vois un être en chair et en os, le comédien, et j'arrive à y croire sans oublier que c'est un mensonge. Mon désir est de participer à cette réalité devant moi, sans oublier où je suis et ce que je vois. Cette promesse suppose un respect énorme envers le spectateur.

Au cinéma nous regardons là où le directeur l'a décidé, au théâtre le spectateur dirige son regard librement : le pouvoir du choix, double respect. C'est pour cela que je crois le théâtre un refuge idéal pour exposer les paradoxes de l'homme. Le cinéma, celui qui me fascine le plus, photographie comme personne; fils du documentaire, il témoigne de la réalité, il est introspectif et psychologique, alors que le théâtre qui me plaît suggère, révèle les tensions, récrée la réalité en lui donnant une forme nouvelle. Il se situe face à la psychologie, qui banalise et réduit tant la vision anthropologique, éthique et néo-éthique de l'homme. (...)

Le cinéma  sculpte le temps, en fait le portrait, tandis que le théâtre le célèbre « ici et maintenant » en l'invoquant. Les meilleures images du théâtre sont proches de la texture du rêve et de la métamorphose. Au cinéma les images sont des morceaux de vie encadrés. J'insiste sur la métamorphose parce que je pense que les grandes oeuvres de théâtre sont des histoires de métamorphose, le public s'émeut lorsque Macbeth arrête d'être un bon gars pour devenir l'assassin du rêve.

Après tout, ne s'agit-il pas tout simplement de deux techniques excessivement différentes au service d'une seule et même vocation: émouvoir, simplement émouvoir l'autre, là, ce petit humain venu s'aventurer au fin fond de l'obscurité, avec l'espoir, inconscient peut-être, l'espoir d'y voir un peu plus clair...

(...) Pour faire du théâtre il ne faut rien de plus que des comédiens, un espace et quelqu'un qui regarde ; pour faire du cinéma, ils ont besoin au minimum d'une prise de courant. Les couleurs, le rythme, les matières, le monde animal, l'architecture, la peinture sont des armes et des influences bénéfiques pour le théâtre, qui les emprunte à la réalité pour les lui rendre avec plus de force. Je ne crois pas que la grande arme du théâtre réside seulement dans le fait de raconter des histoires, parce que son domaine est celui de créer la vie sur scène, de parler de l'homme depuis l'homme, et il n'est rien de moins linéaire et prévisible que la vie d'une personne, qui dérape continuellement, tourne en rond, s'écarte. Je comprend parfaitement ces créateurs qui s'ennuient des histoires au théâtre. Ce sont des créateurs qui préfèrent générer l'énergie, associer des contradictions sans un objectif dramatique défini, car c'est cela qui arrive le plus souvent dans la vie des gens. (...)

Le feu théâtral brûle pour nous illuminer et il ne s'arrête pas là :
après restent les cendres et le charbon, prêt à brûler à nouveau
dans un coin de nos tripes, de nos têtes.
Il suffit de le rallumer ou alors d'en garder des petits bouts dans la poche
au cas où le temps devienne froid.

Jorge Picó (València, 1968) - licence de philologie anglaise à l'Universitat de València, diplomé de l'École Jacques Lecoq à Paris. Il est auteur, metteur en scène et acteur (principalement au théâtre)