|
ViaLibre5 à la rencontre d'univers en liberté |
|
|
|
|
|
Magazine |
|
||
|
Jorge Picó
Le théâtre : trop humain pour être vrai Traduit
par Florence Capo |
||
|
|
Nous rendons-nous
bien compte de la force qui se dégage de la réunion d'une foule dans une
salle ? Quand nous avons la chance et le pouvoir de la convoquer, bien
sûr. Dommage que cet acte soit parfois englouti par les intérêts économiques.
Pourquoi tous ces gens viennent-ils nous voir ? Je n'ai pas la réponse. |
|
|
|
![]() |
![]() |
Enfin, c'est le contenant et non pas le contenu qui finit par nous capturer. Jusqu'aux vêtements qui ne nous protègent plus du froid mais nous enveloppent, ne sont plus même un signe de distinction mais un simulacre d'expériences. S'il n'en était pas ainsi, alors posez la question à tous ces gens qui, même s'ils ont les moyens, préfèrent s'habiller comme des clochards. Jusqu'à ces malheureuses voitures, dont le rôle devrait se limiter à nous transporter d'un lieu à l'autre, qui sont devenues comme l'utérus de maman d'où les bébés ne veulent plus sortir. |
|
Si la
réalité d'aujourd'hui est plus que jamais dans l'apparence, quelle place
reste-t-il au théâtre ? La société du Spectacle a toujours existé, car
nous avons toujours eu envie de regarder. L'inconvénient est que les acteurs
qui se produisent maintenant sont mauvais à en mourir; pas besoin d'un
scénario, une caméra suffit. Parfois, j'ai la sensation que si mon travail
ne passe pas à la télé, il n'existe pas. |
![]() |
|
En tant qu'auteurs, acteurs, techniciens, critiques, en tant que professionnels du spectacle, nous avons l'obligation de croire en l'énorme pouvoir du théâtre. Les grands moments de théâtre, tu les emportes dans la tombe et il faut demander au croque-mort de creuser bien profond pour qu'il y ait assez de place. J'aime l'idée que le théâtre soit pure illusion, pur artifice, l'idée que plus il est construit mieux il est, car il n'a rien de naturel, de quotidien et seul l'espace et les comédiens, en chair et en os, qui l'habitent sont réels. C'est le lieu où la réalité se condense, c'est la vie vécue à deux cent pour cent : pour cela les personnages s'arrachent les yeux, ils jouent sous la tempête, demeurent à moitié enterrés ou se taisent mais ils vivent dans un silence fertile. Immédiatement l'espace se convertit en une métaphore spéculant avec le temps, l'étirant, transformant l'instant en une fête. (...) |
|
Le théâtre crée une irréalité qui se nourrit de la réalité même. Et tout en étant conscient qu'il s'agit d'un mensonge, je me laisse transporter dans l'époque où se situe l'oeuvre, sans craindre les pièges, avec une simplicité et une théâtralité qui font de moi une autre personne en sortant du théâtre. Au cinéma, il m'arrive tout le contraire. Je sais qu'il s'agit d'un trou noir avec une projection de lumière sur un mur, c'est à dire : technique, artifice, lumière et mensonge. Pendant qu'au théâtre je vois un être en chair et en os, le comédien, et j'arrive à y croire sans oublier que c'est un mensonge. Mon désir est de participer à cette réalité devant moi, sans oublier où je suis et ce que je vois. Cette promesse suppose un respect énorme envers le spectateur. |
![]() |
|
|
Au cinéma
nous regardons là où le directeur l'a décidé, au théâtre le spectateur
dirige son regard librement : le pouvoir du choix, double respect. C'est
pour cela que je crois le théâtre un refuge idéal pour exposer les paradoxes
de l'homme. Le cinéma, celui qui me fascine le plus, photographie comme
personne; fils du documentaire, il témoigne de la réalité, il est introspectif
et psychologique, alors que le théâtre qui me plaît suggère, révèle les
tensions, récrée la réalité en lui donnant une forme nouvelle. Il se situe
face à la psychologie, qui banalise et réduit tant la vision anthropologique,
éthique et néo-éthique de l'homme. (...) |
|
|
Après tout, ne s'agit-il pas tout simplement de deux techniques excessivement différentes au service d'une seule et même vocation: émouvoir, simplement émouvoir l'autre, là, ce petit humain venu s'aventurer au fin fond de l'obscurité, avec l'espoir, inconscient peut-être, l'espoir d'y voir un peu plus clair... |
|
(...) Pour faire du théâtre il ne faut rien de plus que des comédiens, un espace et quelqu'un qui regarde ; pour faire du cinéma, ils ont besoin au minimum d'une prise de courant. Les couleurs, le rythme, les matières, le monde animal, l'architecture, la peinture sont des armes et des influences bénéfiques pour le théâtre, qui les emprunte à la réalité pour les lui rendre avec plus de force. Je ne crois pas que la grande arme du théâtre réside seulement dans le fait de raconter des histoires, parce que son domaine est celui de créer la vie sur scène, de parler de l'homme depuis l'homme, et il n'est rien de moins linéaire et prévisible que la vie d'une personne, qui dérape continuellement, tourne en rond, s'écarte. Je comprend parfaitement ces créateurs qui s'ennuient des histoires au théâtre. Ce sont des créateurs qui préfèrent générer l'énergie, associer des contradictions sans un objectif dramatique défini, car c'est cela qui arrive le plus souvent dans la vie des gens. (...) |
![]() |
|
Le feu théâtral brûle
pour nous illuminer et il ne s'arrête pas là : |
|
Jorge Picó (València, 1968) - licence de philologie anglaise à l'Universitat de València, diplomé de l'École Jacques Lecoq à Paris. Il est auteur, metteur en scène et acteur (principalement au théâtre) |
|
|