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L’insomniaque
éditeur artisan et partisan

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Imaginons un monde sans argent, et sans Etat… Un monde où le droit serait un mauvais souvenir et où l’activité ludique se serait substituée à l’esclavage salarié… Un monde bavard et hétérogène où le moindre monopole de l’information serait impossible… Un monde où le savoir naîtrait de la pratique elle-même… L’intuition utopique – le désir – d’un tel monde, comme dépassement possible de l’alternative barbarie tribale ou glaciation capitaliste, engendre bien des interrogations. Celle qui nous préoccupe ici est simple : dans un monde débarrassé des médiations et de la peste émotionnelle, lira-t-on encore des livres ?

Livres de comptes ou de doctrine, manuels de gestion et de droit, romans policiers ou moralisateurs… la liste est longue des lectures qui n’auraient plus lieu d’être (en dehors de la curiosité malsaine que susciteraient chez certains, férus d’histoire, les temps calamiteux de la domination occidentale sur la planète). Mais il est difficile de concevoir une totale disparition de ce moyen de communication, qui se prête à tant d’usages et offre tant d’agréments.

On peut, en revanche, trouver souhaitable un retour à l’artisanat et à la belle ouvrage dans la production des livres – retour qui ne serait pas une régression, ni un luxe pour bibliophiles, mais un saut qualitatif. Hors de l’emprise du marché, les techniques ne s’annuleraient pas au fur et à mesure de leur apparition mais seraient complémentaires ou symbiotiques. Ainsi naîtraient des savoir-faire nouveaux, correspondant à une multitude de modes de production et de diffusion, à différentes échelles quantitatives mais soumis aux seuls critères de qualité.

Quant au contenu des livres utopiens – outre la poésie et l’instruction qui auraient bien d’autres vecteurs, et la controverse, moteur de la vie –, il est trop tôt pour l’entrevoir, même si on peut y rêver… Disons pour l’heure que ce serait l’expression multiforme de toute liberté et de l’infinie profusion des particularités humaines.
Alors que l’obligation de la lecture, celle d’écrire et celle de confectionner physiquement des livres sont aujourd’hui autant de corvées imposées par le système actuel à l’écolier harcelé, au plumitif tarifé et à l’ouvrier exploité,  le plaisir serait, grâce à l’abolition des rapports sociaux aliénés, l’unique raison d’être du livre. Les ouvrages imprimés naîtraient de la rencontre affinitaire entre trois penchants (lire, écrire, fabriquer) non soumis à la division rigide des tâches et ni à la séparation entre travaux et loisirs. On assisterait ainsi, dans ce domaine de l’activité humaine comme dans les autres, au dépassement de la dichotomie entre la pensée et la pratique. On ne chercherait plus à endoctriner ni à vendre, mais à donner du plaisir tout en s’en procurant, à communiquer de la passion. Nul

ne songeant plus à faire carrière, seuls quelques obsessionnels et quelques génies – on a parfois besoin de ces malheureux qui ont tant besoin des autres – se limiteraient, par une sorte de masochisme, à un métier unique. On serait un jour lecteur, le lendemain auteur et le surlendemain imprimeur ou papetier, avant de passer à l’horticulture, à la mécanique, à la gastrosophie ou à d’autres chantiers.

L’insomniaque, association fort hétérogène et vouée à l’édition de livres subversifs, s’efforce de donner un avant-goût de cet artisanat utopien. N’ayant aucun but lucratif (car cherchant au contraire à contribuer à la faillite définitive du système marchand) et reposant entièrement sur l’engagement de ses associés, L’insomniaque se donne une liberté que l’indigence de ses moyens lui ôterait fatalement s’il voulait faire du commerce le motif de son activité.
Loin du rance faubourg Saint-Germain, il occupe à Montreuil (93) un plateau dans une friche industrielle convertie en lieu de vie, quoique cernée par les promoteurs. Car c’est dans la banlieue que le négatif tient présentement ses quartiers. Le fonctionnement de L’insomniaque demande, évidemment, bien des efforts et n’échappe pas aux aléas du mode de production associatif dans une économie privative qui s’appuie sur la force de l’Etat et le tapage des médias. Malgré la précarité de ses moyens et l’incongruité communautaire de ses méthodes, L’insomniaque a publié depuis une dizaine d’années une cinquantaine de titres, fort bien présentés et imprimés sur de beaux papiers, et à des prix inhabituellement abordables.

C’est à L’insomniaque que l’on doit la publication intégrale des Ecrits du célèbre cambrioleur anarchiste Marius Jacob ou les ouvrages de référence sur l’Indochine de Ngo Van. Octave Mirbeau ou B. Traven voisinent, dans son catalogue, avec des modernes comme Yves Pagès ou Alain Dubrieu, ce qui indique une ligne éditoriale très large, ouverte aux rêveurs comme aux érudits, à ceux qui font l’histoire comme à ceux qui la pensent.

Cette activité éditoriale plutôt féconde n’a été possible que par un dépassement de la division du travail et une transgression des règles de la “profession”. Tout d’abord, point de salarié et point de droits d’auteur . Tenter de remplir soi-même, ensuite, le plus possible de tâches inhérentes à la “chaîne graphique” (du manuscrit au façonnage) et vouloir les connaître toutes, voire les maîtriser. Vendre à faible prix et donner une bonne partie des livres édités. En faire circuler dans les réseaux de résistance à l’uniformité culturelle comme dans les librairies ayant pignon sur rue (qu’elles soient épiceries ou supermarchés) et les bibliothèques – et dans tous les lieux où l’on va en quête de lectures. L’autonomie, sans l’isolement.

L’insomniaque n’étant pas éternel – dix ans, ça fait déjà un bail pour une “zone autonome temporaire” confrontée depuis sa création à l’adversité et à l’occultation –, il est à espérer que d’autres forcenés, se fondant sur les mêmes principes et ne répugnant pas aux mêmes méthodes, se préparent déjà à prendre le relais. Car si, lorsque adviendra le

grand basculement, il ne subsiste que le plus vil putanat dans l’édition, il y a fort à craindre que le bébé ne soit jeté avec l’eau du bain et que le livre, perçu comme irrémédiablement aliéné, ne disparaisse définitivement au profit d’autres modes de communication plus immédiats et plus vertigineux. Et ce serait grand dommage pour les amateurs de ce plaisir souvent paisible, mais parfois frénétique, qu’est la lecture.