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INEDIT George Orwell Préface au premier volume de British Pamphleteers, (recueil de textes pamphlétaires édité par Reginald Reynolds, Londres, 1949 et 1951), traduite par Philippe Mortimer |
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L’anglais George Orwell, l’auteur de 1984, de La Ferme des animaux et de Hommage à la Catalogne, peut être considéré comme l’un des écrivains le plus lucide de son siècle face à la déshumanisation de la société humaine. Peu avant sa mort en 1949, il rédigeait le texte qui suit (inédit en français et jamais réédité en anglais) en guise de préface à une anthologie de pamphlets britanniques (quarante-six au total). Il y revient sur un de ses sujets de prédilection : l’appauvrissement du langage sous la contrainte de la normalisation et sa confiscation par l’utilitarisme, en se concentrant cette fois sur le déclin de l’art du pamphlet. Il constate, non sans nostalgie, que la littérature de combat fera à terme figure d’incongruité dans un monde régi par le consensus et gouverné par le décervelage – comme c’est à peu près le cas en ce maudit début de siècle. |
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Extrait […] Le fait le plus encourageant au sujet de l’activité révolutionnaire est que, même si elle est toujours perdante, elle se poursuit toujours. La vision d’un monde d’êtres humains libres et égaux, vivant ensemble dans un état de fraternité – qu’une époque appelle le Royaume des Cieux et l’autre la société sans classes – ne se réalise jamais, mais son attrait ne s’éteint jamais. Les bêcheux et les niveleurs anglais, qui sont représentés par trois des pamphlets de ce recueil, sont des maillons dans cette chaîne de la pensée qui relie les révoltes d’esclaves de l’Antiquité aux socialistes du xixe siècle et aux anarchistes et trotskistes de notre époque, en passant par les jacqueries et les hérésies du Moyen âge. Il se dégage ici ou là dans ces pamphlets une vague croyance en une société idéale ayant existé dans un lointain passé, de telle sorte qu’une vraie révolution ne serait qu’un retour. Dans les pamphlets de Winstanley, le mot « Normand » revient sans cesse. Tout ce qui est injuste et oppressif – le roi, les lois, l’Église, l’aristocratie – est « normand » ; Winstanley laisse entendre par là que les gens du peuple ont jadis été libres en Angleterre et que ce sont des étrangers qui les ont assez récemment réduits à la servitude. Cette croyance, moins crûment exprimée, survit d’ailleurs encore de nos jours. Ayant vécu avant l’ère des machines, Winstanley et ses associés pensaient nécessairement en termes de communautés paysannes ; ils n’entrevoyaient pas que l’homme puisse un jour se libérer du travail de force aussi facilementque de l’inégalité. Leur programme est dépassé, sauf aux yeux de ceux qui estiment qu’un bas niveau de vie est souhaitable en soi. Leurs dilemmes essentiels rejoignent cependant ceux de n’importe quel socialiste démocratique intelligent de notre époque. |
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On ne doit pas pousser trop loin l’analogie entre xviie et xxe siècles, car le contexte actuel est plus complexe et l’atmosphère intellectuelle a été bouleversée par l’avènement de la machine et le déclin des croyances religieuses. La similitude générale n’en est pas moins frappante et amène une question : pourquoi notre époque n’est-elle pas autant que le xviie siècle une époque du pamphlet ? Il convient d’observer que notre époque connaît une activité pamphlétaire, si l’on s’en tient au gros de la production. Les pamphlets paraissent avec une telle irrégularité qu’on serait bien en peine de déterminer à quelle cadence, mais pendant les quinze années qui ont suivi l’accession au pouvoir de Hitler, leur quantité a sans le moindre doute été pléthorique. Tout au long de ces années, et malgré toutes les pénuries de papier, les conservateurs et les socialistes, les communistes et les anarchistes, les pacifistes, les trotskistes |
| ou les adeptes d’une réforme monétaire, les végétariens et les opposants à la vivisection, les syndicats ouvriers et les unions patronales, les petites formations politiques et les factions au sein des grands partis, les institutions religieuses, de l’Église catholique aux juifs britanniques, ainsi que divers groupes de recherche et sans oublier, bien sûr, les officines officielles ou officieuses de toutes sortes, tout ce petit monde déversait un flot ininterrompu de pamphlets. Le chiffre de 22 000 pamphlets circulant à Londres entre 1640 et 1661 est impressionnant, mais le rythme actuel de production est sans doute plus rapide encore. Je ne connais aucune manière de vérifier cette hypothèse, mais il paraît vraisemblable que, entre 1935 et 1945 (le flot semble s’être ralenti, ces dernières années), il paraissait plusieurs milliers de pamphlets par an en Grande-Bretagne. Et pourtant, parmi ces publications — des hectares de papier imprimé —, il en est fort peu qui méritent d’être lues en elles-mêmes ou qui aient eu un effet notable. Il y a eu des livres courts qui ont connu une large diffusion et ont influencé l’opinion publique, mais ce ne sont pas des pamphlets, si l’on s’en tient à la définition que j’ai donné plus haut. Quant aux pamphlets possédant quelques qualités littéraires, on n’en trouve plus du tout. Le pamphlet existe encore, il est même florissant si l’on en juge par la quantité, mais sa qualité a changé, et il est intéressant d’en étudier les raisons. | |
| Tout d’abord, on doit considérer le déclin de la langue anglaise. Ceci est de la première importance puisque les pamphlets sont destinés à la propagande et sont rarement rédigés par des écrivains de vocation. A toute époque, on peut écrire une prose acceptable si l’on s’en donne la peine, mais une littérature purement politique est susceptible d’être plus efficace si le langage n’en est pas corrompu. Pour illustrer mon propos, voici deux exemples, le premier tiré du récent pamphlet de Victor Gollancz, Leaving them to their Fate, et le second du vieux Harborowe for Faithfull and Trewe Subjectes de John Aylmer. Leurs thèmes sont assez similaires pour permettre une comparaison. Les deux auteurs tentent de démontrer (mais pas pour les mêmes raisons) que le peuple d’Angleterre vit bien mieux que celui d’Allemagne. Leaving them to their Fate est d’ailleurs écrit plus simplement, plus vigoureusement que la majeure partie des pamphlets modernes, et la comparaison n’est donc pas inéquitable. Commençons par le xxe siècle : | ![]() |
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Ainsi voilà la situation au moment où j’écris, le 30 mars. Les Allemands mangent des patates germées, et les policiers, m’informe-t-on, tombent à leur poste. La ration va être maintenue à environ 1000 calories pour le mois d’avril. On y parviendra d’une part en épuisant les dernières réserves et d’autre part en détournant des cargaisons en route pour la Grande-Bretagne, contre la garantie d’un remplacement à très court terme effectué sur des fournitures destinés à l’Allemagne… Pendant toute la période sur laquelle j’écris, la ration quotidienne moyenne de calories du peuple britannique, selon de nombreuses déclarations officielles, a été de 2850, contre les 2650 que l’UNRRA a décrété nécessaires à une bonne santé et à une bonne efficacité au travail. Le 11 mars, après l’arrêt des restrictions de matières grasses et d’œufs séchés, le chiffre que le Dr Summerskill a fourni était en fait de 2900. Tous les stocks d’aliments et de denrées alimentaires que possède et contrôle dans ce pays le ministère de l’Agriculture, à l’exclusion des stocks des fermes et de ceux que détiennent de petits grossistes et certains industriels totalisaient au dernier jour de mars de cette année, selon certaines estimations, pas moins de quatre millions de tonnes. Et voici le XVIe siècle : Compare-toi à présent [aux Allemands] : et tu verras comme tu es heureux. Ils mangent des herbes ; et toi, du bœuf et du mouton. A eux les racines ; et à toi le beurre, le fromage et les œufs. Ils boivent communément de l’eau ; et toi, de la bonne bière. Ils reviennent du marché avec une salade ; et toi, c’est de la bonne chair qui remplit ta besace. Il ne voit presque jamais de poisson de mer ; et toi, ta panse en est pleine. Ils paient jusqu’à ce que leurs os s’entrechoquent sous leur peau ; et toi, tu entasse les biens pour ton fils et héritier. Tu es appelé deux ou trois fois dans ta vie à aider ton pays par une contribution ; et eux paient tous les jours et ne cessent jamais. Tu vis comme un seigneur ; et eux, comme des chiens. Dieu nous garde d’éprouver un jour leur misère. Je ne prétends pas que le second extrait soit en tout meilleur que le premier. Le style moderne a ses vertus, lesquelles sont dues en partie à l’extension de la vision scientifique. A l’évidence, l’auteur du xvie siècle, même s’il avait entendu parler de calories, ne s’encombrerait pas du genre de précisions que contient le premier extrait. Ce qui frappe tout au long de la lecture de ce premier recueil, c’est l’absence de tout argument raisonné : il est rare d’y trouver plus que des |
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assertions fondées sur de douteuses références. Au cours des deux derniers siècles, nous avons fini par acquérir une meilleure idée de ce que signifient les preuves et les indices probants, et le langage lui-même est devenu plus précis et capable d’englober une plus vaste gamme de sens. Pourtant, qui pourrait lire ces deux passages l’un après l’autre sans en tirer l’impression qu’une immense détérioration s’est produite ? Ce qui a baissé, c’est le niveau moyen de la prose, la phraséologie que l’on utilise lorsque on ne choisit pas ses mots pour des raisons esthétiques. « Et toi, ta panse en est pleine »… « Ils paient jusqu’à ce que leurs os s’entrechoquent sous leur peau »… « Dieu nous garde d’éprouver un jour leur misère. » : ce genre de langage ne viendrait pas naturellement sous la plume d’un des rédacteurs des livres blancs ou d’un des plumitifs de la Fabian Society. Pas plus qu’il n’y a de chance pour qu’un écrit politique, quel qu’il soit, fasse œuvre de création autant que de propagande. […] |
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