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George Orwell Texte intégral de |
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Les pamphlets que contient ce recueil sont reproduits intégralement ou en partie. Choisis pour leur qualité littéraire ou pour leur exemplarité, ils couvrent les deux siècles qui séparent la Réforme, dont on peut dire qu’elle a vu la naissance du genre en Angleterre, de la guerre d’indépendance américaine. Un second recueil est prévu qui poursuivra cette histoire du pamphlet anglais jusqu’à nos jours. M. Reginald Reynolds, qui a établi la présente sélection, a dû choisir parmi une masse considérable de documents, dont on aura une idée si l’on sait qu’entre 1640 et 1661, 22 000 pamphlets et tracts de tout ordre furent mis en circulation dans la seule ville de Londres [C’était l’époque de la première Révolution anglaise. NdT]. La difficulté de la tâche ne réside pas seulement dans le choix des meilleurs textes, elle consiste aussi à déterminer ce qui mérite ou non le nom de pamphlet. Poser la question : « Qu’est-ce qu’un pamphlet ? » revient en sorte à demander « Qu’est-ce qu’un chien ? ». Dès lors que nous en avons vu un, nous savons tous ce qu’est un chien, ou du moins le croyons-nous ; il n’est pourtant guère aisé d’en donner verbalement une définition claire, ni même de distinguer visuellement cet animal d’une créature apparentée tel qu’un loup ou un chacal. On confond souvent le pamphlet avec d’autres modes d’expression tels que le manifeste, la chronique, le libelle religieux, la lettre circulaire, le manuel d’instructions — en fait avec presque toutes les sortes de brochures à faible coût. Or le véritable pamphlet est un genre littéraire distinct qui s’est perpétué sans grande transformation pendant des siècles, même s’il a connu des hauts et des bas. Au risque de paraître didactique, il convient ici de le définir soigneusement. Un pamphlet est un court texte polémique, imprimé sous forme d’opuscule et visant un large public. On ne saurait établir de critère rigide en matière de taille, mais il est évident qu’un tract portant cette seule inscription : à bas Mussolini ne serait pas un pamphlet, pas plus qu’un livre de la dimension de Candide ou du Conte du tonneau. On peut affirmer qu’un vrai pamphlet comportera entre cinq mille et dix mille mots, qu’il ne saurait être relié et qu’on peut se le procurer pour quelques pence. Un pamphlet n’est jamais rédigé, à l’origine, pour distraire le public ou pour gagner de l’argent. Il est écrit parce que son auteur veut dire quelque chose tout de suite, et parce qu’il estime que c’est son seul espoir de se faire entendre. S’il arrive que les pamphlets abordent des problèmes éthiques ou théologiques, ils relèvent toujours d’un engagement clairement politique. Qu’un pamphlet soit écrit « pour » ou « contre » quelqu’un ou quelque chose, il reste par essence une protestation. Comme le remarque M. Reynolds, l’activité pamphlétaire n’est florissante que lorsqu’il est assez facile de faire imprimer des écrits, en toute légalité ou non. Il est d’ailleurs probable qu’un parfum d’illégalité soit plutôt bénéfique au pamphlet. Lorsque la liberté d’expression est réelle et que toutes les opinions sont représentées dans la presse, une partie des motifs du pamphlétaire n’a souvent plus lieu d’être ; en outre, lorsqu’il est nécessaire d’enfreindre la loi pour écrire, autant publier des libelles. La virulence et la dénonciation appartiennent à la tradition pamphlétaire et la censure de la presse ne parvient en général qu’à encourager ces tendances. Le lecteur pourra constater que plusieurs textes de ce recueil sont anonymes ou ont été imprimés à l’étranger et introduits clandestinement en Angleterre. C’était chose courante aux xvie et xviie siècles, au cours desquels tous les gouvernements, ou peut s’en faut, étaient aussi répressifs qu’inefficaces. Aucun détenteur du pouvoir n’accordait alors à ses opposants le droit de se faire entendre, mais il n’existait pas non plus de forces de police omniprésentes et la littérature illégale pouvait circuler sans entraves. Dans un État totalitaire moderne, l’activité pamphlétaire telle qu’elle existait au xviie siècle serait impossible : l’imprimerie clandestine, lorsqu’elle est matériellement praticable, est une activité si dangereuse que ceux qui s’y risquent n’ont guère le loisir de s’adonner aux plaisirs littéraires. La langue baroque des pamphlets du xviie siècle ne donne guère l’impression d’être celle d’auteurs craignant pour leur vie. Voici deux phrases tirées de l’anonyme Tyranipocrit ; on y remarquera la profusion d’adjectifs : Mais dis-moi si tu le peux, monde impie et absurde, qui donc t’a appris à châtier le transgresseur de la première Table des Commandements de Dieu plus que celui de la seconde ? Qui t’a appris à pendre de pauvres voleurs naïfs et à laisser les tyrans et les riches voleurs, artificieux et orgueilleux, hypocrites et partiaux se livrer à leurs pratiques impies ? Et ceci, du niveleur Gerard Winstanley qui fut ruiné par la guerre civile et persécuté sous le Commonwealth [la dictature de Cromwell] : Et vous zélés prêcheurs et professeurs de la Cité de Londres, et vous grands officiers et soldats de l’armée, où sont toutes les victoires que vous avez remportées sur les Cavaliers [l’armée monarchiste], celles dont vous tirez tant de prestige en votre pays, celles dont vous remerciez Dieu pour les avoir tant mendiées aux jours de jeûne et dans vos prières du matin ? Se sont-elles à nouveau évanouies devant le pouvoir normand ? Les vieux privilèges doivent-ils encore avoir force de loi ?… ô toi la Cité, toi l’hypocrite Cité ! Toi l’Angleterre somnolente aux yeux bandés, tu dors et ronfles dans le lit de l’avidité, réveille-toi, réveille-toi ! L’ennemi est dans ton dos, il est prêt à escalader les murs et à prendre possession de toi, et n’y porteras-tu donc point attention ? Qui se donnerait la peine d’employer un tel langage lorsque la controverse politique ne peut se poursuivre qu’au moyen d’autocollants et d’inscriptions à la craie sur les trottoirs ? Les bons pamphlets sont susceptibles d’avoir été écrits par des hommes qui désirent passionnément s’exprimer, estimant que la vérité est occultée mais que le public les soutiendra dès lors que les faits seront portés à sa connaissance. Sans une certaine foi en la démocratie, un auteur n’écrirait pas de pamphlets, il tâcherait de parvenir à ses fins en intriguant parmi les gens d’influence. Autrement dit, l’activité pamphlétaire est florissante lorsque se déroulent de grandes luttes au cours desquelles l’on trouve des gens intègres et doués dans les deux camps. Les pamphlets qui forment ce recueil ont été choisis afin de couvrir au mieux l’époque qui se termine en 1789, mais on observera qu’il n’y en a que quatre qui soient postérieurs à 1714. M. Reynolds a remarqué cet « intervalle » dans la controverse politique et en expose les raisons. Pendant cette période — après la consolidation définitive de la Succession protestante et avant la Révolution française —, il n’y eut pas de choc des idéologies. La lutte politique s’était achevée par la victoire totale de l’une des factions, les guerres contre la France n’étaient pas des guerres vitales pour la survie de la nation et le débat sur l’esclavage des Noirs ou les exploits de la Compagnie des Indes orientales ne passionnaient guère les foules. Au cours des deux siècles précédents, il en allait tout autrement. Les enjeux des luttes affectaient toutes les personnes qui pensaient, chaque camp croyant sincèrement que l’autre était en état de pêché contre la lumière. Les situations intellectuelles étaient, en gros, étrangement similaires à celles de notre époque. Tous les pamphlets de ce recueil jusqu’à ceux de Swift inclus, sont en fait des salves tirées au cours d’une même bataille : celle des catholiques contre les protestants, du féodalisme contre le capitalisme. Ce combat s’engage tout d’abord entre l’Angleterre et l’Espagne, puis entre le Parlement et le roi, entre les whigs (libéraux) et les tories (conservateurs) ensuite. S’y entremêle la lutte — on pourrait dire qu’elle en émane — du parti parlementaire victorieux contre sa propre aile gauche. En se penchant sur l’engagement principal de cette longue bataille, on peut déduire que les forces représentées par Cromwell méritaient de gagner puisque elles offraient au moins un espoir pour l’avenir, ce qui n’était pas le cas de leurs adversaires. Pourtant, comme l’ont remarqué à l’époque certains observateurs, leur victoire n’entraîna pas de réelle amélioration mais seulement la promesse de bienfaits futurs. Son résultat fut l’ascension du capitalisme moderne, qu’on ne saurait considérer comme un progrès que dans la mesure où il rend possible un autre changement encore à venir. Si l’on juge le capitalisme pour ce qu’il a réellement apporté aux hommes — les horreurs de la révolution industrielle, la destruction l’une après l’autre de toutes les cultures, l’entassement de millions d’êtres humains dans de hideuses fourmilières baptisées villes, et, par-dessus tout, l’esclavage des races de couleur — il est difficile d’en déduire qu’il est en lui-même supérieur au féodalisme. Aux temps de la Guerre civile anglaise, les effets à long terme d’une victoire du parti parlementaire ne pouvaient être prévus, mais la guerre était à peine terminée qu’il devint clair que les principes qui avaient animé l’ardeur combative de la base étaient largement perdants. La vieille tyrannie avait été renversée, mais ni la liberté d’opinion ni l’égalité sociale n’avait fait le moindre progrès. Cette évolution paraît aujourd’hui aussi familière qu’une ouverture classique aux échecs. A croire que l’histoire, sans vraiment se répéter, se déplace en spirale, permettant à des événements vieux de plusieurs siècles de paraître contemporains. Certaines figures, certaines habitudes de l’esprit, certains arguments reviennent toujours. Il se trouve toujours un visionnaire tel que Winstanley pour être persécuté par les deux principaux partis. Aller de l’avant si on ne veut reculer est un argument qui s’oppose toujours au choix de consolider les acquis. Les révolutionnaires extrémistes sont toujours accusés d’être des agents du parti réactionnaire. Et après que la lutte est finie et bien finie, on trouve toujours des conservateurs qui sont plus progressistes que les radicaux qui ont triomphé. Ainsi il sied bien à ce recueil consacré à l’opposition entre catholiques et protestants qu’il se termine par Une modeste proposition, dans lequel Swift — non point catholique ni jacobite, mais certainement du camp des perdants — parle en faveur des opprimés d’Irlande. Le fait le plus encourageantt de l’activité révolutionnaire est que, même si elle est toujours perdante, elle se poursuit toujours. La vision d’un monde d’êtres humains libres et égaux, vivant ensemble dans un état de fraternité – qu’une époque appelle le Royaume des Cieux et l’autre la société sans classes – ne se réalise jamais, mais son attrait ne s’éteint jamais. Les bêcheux et les niveleurs anglais, qui sont représentés par trois des pamphlets de ce recueil, sont des maillons dans cette chaîne de la pensée qui relie les révoltes d’esclaves de l’Antiquité aux socialistes du xixe siècle et aux anarchistes et trotskistes de notre époque, en passant par les jacqueries et les hérésies du Moyen âge. Il se dégage ici ou là dans ces pamphlets une vague croyance en une société idéale ayant existé dans un lointain passé, de telle sorte qu’une vraie révolution ne serait qu’un retour. Dans les pamphlets de Winstanley, le mot « Normand » revient sans cesse. Tout ce qui est injuste et oppressif – le roi, les lois, l’Église, l’aristocratie – est « normand » ; Winstanley laisse entendre par là que les gens du peuple ont jadis été libres en Angleterre et que ce sont des étrangers qui les ont assez récemment réduits à la servitude. Cette croyance, moins crûment exprimée, survit d’ailleurs encore de nos jours. Ayant vécu avant l’ère des machines, Winstanley et ses associés pensaient nécessairement en termes de communautés paysannes ; ils n’entrevoyaient pas que l’homme puisse un jour se libérer du travail de force aussi facilementque de l’inégalité. Leur programme est dépassé, sauf aux yeux de ceux qui estiment qu’un bas niveau de vie est souhaitable en soi. Leurs dilemmes essentiels rejoignent cependant ceux de n’importe quel socialiste démocratique intelligent de notre époque. On ne doit pas pousser trop loin l’analogie entre xviie et xxe siècles, car le contexte actuel est plus complexe et l’atmosphère intellectuelle a été bouleversée par l’avènement de la machine et le déclin des croyances religieuses. La similitude générale n’en est pas moins frappante et amène une question : pourquoi notre époque n’est-elle pas autant que le xviie siècle une époque du pamphlet ? Il convient d’observer que notre époque connaît une activité pamphlétaire, si l’on s’en tient au gros de la production. Les pamphlets paraissent avec une telle irrégularité qu’on serait bien en peine de déterminer à quelle cadence, mais pendant les quinze années qui ont suivi l’accession au pouvoir de Hitler, leur quantité a sans le moindre doute été pléthorique. Tout au long de ces années, et malgré toutes les pénuries de papier, les conservateurs et les socialistes, les communistes et les anarchistes, les pacifistes, les trotskistes ou les adeptes d’une réforme monétaire, les végétariens et les opposants à la vivisection, les syndicats ouvriers et les unions patronales, les petites formations politiques et les factions au sein des grands partis, les institutions religieuses, de l’Église catholique aux juifs britanniques, ainsi que divers groupes de recherche et sans oublier, bien sûr, les officines officielles ou officieuses de toutes sortes, tout ce petit monde déversait un flot ininterrompu de pamphlets. Le chiffre de 22 000 pamphlets circulant à Londres entre 1640 et 1661 est impressionnant, mais le rythme actuel de production est sans doute plus rapide encore. Je ne connais aucune manière de vérifier cette hypothèse, mais il paraît vraisemblable que, entre 1935 et 1945 (le flot semble s’être ralenti, ces dernières années), il paraissait plusieurs milliers de pamphlets par an en Grande-Bretagne. Et pourtant, parmi ces publications — des hectares de papier imprimé —, il en est fort peu qui méritent d’être lues en elles-mêmes ou qui aient eu un effet notable. Il y a eu des livres courts qui ont connu une large diffusion et ont influencé l’opinion publique, mais ce ne sont pas des pamphlets, si l’on s’en tient à la définition que j’ai donné plus haut. Quant aux pamphlets possédant quelques qualités littéraires, on n’en trouve plus du tout. Le pamphlet existe encore, il est même florissant si l’on en juge par la quantité, mais sa qualité a changé, et il est intéressant d’en étudier les raisons. Tout d’abord, on doit considérer le déclin de la langue anglaise. Ceci est de la première importance puisque les pamphlets sont destinés à la propagande et sont rarement rédigés par des écrivains de vocation. A toute époque, on peut écrire une prose acceptable si l’on s’en donne la peine, mais une littérature purement politique est susceptible d’être plus efficace si le langage n’en est pas corrompu. Pour illustrer mon propos, voici deux exemples, le premier tiré du récent pamphlet de Victor Gollancz, Leaving them to their Fate, et le second du vieux Harborowe for Faithfull and Trewe Subjectes de John Aylmer. Leurs thèmes sont assez similaires pour permettre une comparaison. Les deux auteurs tentent de démontrer (mais pas pour les mêmes raisons) que le peuple d’Angleterre vit bien mieux que celui d’Allemagne. Leaving them to their Fate est d’ailleurs écrit plus simplement, plus vigoureusement que la majeure partie des pamphlets modernes, et la comparaison n’est donc pas inéquitable. Commençons par le xxe siècle : Ainsi voilà la situation au moment où j’écris, le 30 mars. Les Allemands mangent des patates germées, et les policiers, m’informe-t-on, tombent à leur poste. La ration va être maintenue à environ 1000 calories pour le mois d’avril. On y parviendra d’une part en épuisant les dernières réserves et d’autre part en détournant des cargaisons en route pour la Grande-Bretagne, contre la garantie d’un remplacement à très court terme effectué sur des fournitures destinés à l’Allemagne… Pendant toute la période sur laquelle j’écris, la ration quotidienne moyenne de calories du peuple britannique, selon de nombreuses déclarations officielles, a été de 2850, contre les 2650 que l’UNRRA a décrété nécessaires à une bonne santé et à une bonne efficacité au travail. Le 11 mars, après l’arrêt des restrictions de matières grasses et d’œufs séchés, le chiffre que le Dr Summerskill a fourni était en fait de 2900. Tous les stocks d’aliments et de denrées alimentaires que possède et contrôle dans ce pays le ministère de l’Agriculture, à l’exclusion des stocks des fermes et de ceux que détiennent de petits grossistes et certains industriels totalisaient au dernier jour de mars de cette année, selon certaines estimations, pas moins de quatre millions de tonnes. Et voici le XVIe siècle : Compare-toi à présent [aux Allemands] : et tu verras comme tu es heureux. Ils mangent des herbes ; et toi, du bœuf et du mouton. A eux les racines ; et à toi le beurre, le fromage et les œufs. Ils boivent communément de l’eau ; et toi, de la bonne bière. Ils reviennent du marché avec une salade ; et toi, c’est de la bonne chair qui remplit ta besace. Il ne voit presque jamais de poisson de mer ; et toi, ta panse en est pleine. Ils paient jusqu’à ce que leurs os s’entrechoquent sous leur peau ; et toi, tu entasse les biens pour ton fils et héritier. Tu es appelé deux ou trois fois dans ta vie à aider ton pays par une contribution ; et eux paient tous les jours et ne cessent jamais. Tu vis comme un seigneur ; et eux, comme des chiens. Dieu nous garde d’éprouver un jour leur misère. Je ne prétends pas que le second extrait soit en tout meilleur que le premier. Le style moderne a ses vertus, lesquelles sont dues en partie à l’extension de la vision scientifique. A l’évidence, l’auteur du xvie siècle, même s’il avait entendu parler de calories, ne s’encombrerait pas du genre de précisions que contient le premier extrait. Ce qui frappe tout au long de la lecture de ce premier recueil, c’est l’absence de tout argument raisonné : il est rare d’y trouver plus que des assertions fondées sur de douteuses références. Au cours des deux derniers siècles, nous avons fini par acquérir une meilleure idée de ce que signifient les preuves et les indices probants, et le langage lui-même est devenu plus précis et capable d’englober une plus vaste gamme de sens. Pourtant, qui pourrait lire ces deux passages l’un après l’autre sans en tirer l’impression qu’une immense détérioration s’est produite ? Ce qui a baissé, c’est le niveau moyen de la prose, la phraséologie que l’on utilise lorsque on ne choisit pas ses mots pour des raisons esthétiques. « Et toi, ta panse en est pleine »… « Ils paient jusqu’à ce que leurs os s’entrechoquent sous leur peau »… « Dieu nous garde d’éprouver un jour leur misère. » : ce genre de langage ne viendrait pas naturellement sous la plume d’un des rédacteurs des livres blancs ou d’un des plumitifs de la Fabian Society. Pas plus qu’il n’y a de chance pour qu’un écrit politique, quel qu’il soit, fasse œuvre de création autant que de propagande. Mais le pamphlet moderne souffre d’un autre désavantage du fait que le public n’a pas de « conscience pamphlétaire », si j’ose dire. A la différence d’un roman ou d’un recueil de poèmes, un pamphlet ne dispose pas de canaux assurés par lesquels il puisse atteindre les lecteurs les plus susceptibles de l’apprécier. Les pamphlets de Milton, de Swift, Defoe, Junius et les autres constituaient de véritables événements littéraires, et ils participaient également de la vie politique de l’époque. De nos jours, cela ne serait probablement pas le cas, quand bien même paraîtraient des pamphlets d’une puissance comparable. En effet, de par la manière dont les pamphlets sont diffusés, il serait possible qu’une œuvre de première importance passe presque inaperçue, même si son auteur était déjà réputé comme auteur de livres ou d’articles de presse. Les pamphlets ne sont pas seulement produits en grand nombre, mais certains d’entre eux vendent des dizaines de milliers d’exemplaires, voire davantage. Néanmoins, leurs tirages sont, en règle générale, trompeurs. La majeure partie d’entre eux sont publiés par des partis ou des formations politiques, qui s’en servent, comme des affiches, des tracts, des défilés, des graffitis, et ainsi de suite., comme faisant partie de leurs campagnes politiques. Lors des réunions publiques, ils sont imposés aux membres de l’assistance, lesquels les achètent afin de payer leurs places. Ou bien ils sont diffusés parmi les sections locales des partis et les personnes qui achètent toute la littérature produite par le parti qu’ils soutiennent ; ou on les distribue gratuitement et on les envoie par la poste aux députés et à d’autres hommes publics. Dans tous les cas, un grand nombre, voire la plupart des exemplaires finissent simplement par traîner dans un coin sans être lus, quand ils ne vont pas directement à la corbeille à papiers. En outre, même lorsque quelqu’un cherche un pamphlet en particulier, il lui est souvent très difficile de le trouver. Les pamphlets sont publiés par une multitude d’organisations différentes, parmi lesquelles de nombreuses disparaissent ou changent de dénomination peu après leur création. Aucun libraire ne les garde en dépôt, ni n’essaye de le faire, ils ne sont nulle part classés de manière exhaustive, et seule une petite partie d’entre eux est signalée dans la presse. Même le collectionneur de pamphlets le plus passionné ne pourrait espérer en retrouver un nombre approchant de la production totale. On peut constater qu’un pamphlet risque toujours de passer à côté de son public potentiel et, même s’il paraît sous forme de plaquette tirée à part, d’avoir moins d’effet et de recevoir moins d’attention que s’il avait paru en tant qu’article dans un mensuel. Bien sûr, la plupart des pamphlets ne méritent aucune attention. L’écrasante majorité d’entre eux sont farcis d’inepties. Cela a dû être vrai de tout temps, mais il y a des raisons, hormis celles que j’ai déjà mentionnées, qui font obstacle à l’apparition même occasionnelle de bons pamphlets à notre époque. La littérature pamphlétaire en est venue à être considérée non seulement comme de la propagande, mais comme de la propagande au service des partis. Elle exprime non pas le point de vue d’un individu mais la « ligne » de certains comités, mouvements ou groupes organisationnels, et leur rédaction elle-même n’est pas forcément assurée par une seule et unique personne. La production de pamphlet à l’ancienne, qui verrait un auteur indépendant ayant une doléance à faire connaître ou un projet à proposer, ou encore un rival à attaquer, apporter son manuscrit à un imprimeur, peut-être un imprimeur clandestin, et ensuite vendre le produit à la sauvette dans les rues pour quelques pence, une telle production est à peu près inconnue de nos jours. Peu de gens sauraient comment procéder pour y parvenir, et les très rares pamphlétaires qui publient en effet à compte d’auteur sont en général des excentriques sans intérêt, voire de parfaits déments. D’autre part, les éditeurs commerciaux s’intéressent rarement aux pamphlets, je parle de pamphlets politiques. Si l’on souhaite écrire dans ce genre particulier, on est presque obligé de le faire en se plaçant sous l’aile d’une organisation, avec tout ce que cela implique de sacrifices en matière de spontanéité et même d’honnêteté. Il y a cinq pamphlets anonymes dans le recueil de M. Reynolds. Des vingt autres, dix-neuf – et, de l’avis de M. Reynolds, le vingtième aussi probablement – sont l’œuvre d’individus. Et de manière moins définissable, ils laissent tous, lorsqu’on les compare avec des écrits politiques modernes, une impression de subjectivité, laquelle apparaît dans le style comme dans une certaine exubérance de l’argumentation. Jusqu’à récemment, il n’existait pas de jargon politique. Même un écrivain vénal, dont on louait les services comme ceux d’un avocat pour transformer le noir en blanc, choisissait son style par lui-même, et probablement aussi la ligne qu’il lui fallait adopter pour plaider sa cause. Voyez, par exemple, l’extrait de Royal Religion : Daniel Defoe a été stipendié pour exalter, dans cet ouvrage, Guillaume III comme un modèle de piété. On peut aisément estimer que les motivations de Defoe n’étaient pas très élevées et qu’il n’a pas entrepris de rédiger ce pamphlet en raison de son zèle ardent à exprimer une telle chose. Et pourtant, combien il parvient à le rendre vivant ! C’est une véritable volée de tartes à la crème, et chacune d’entre elles atteint sa cible. Un plumitif politique moderne, faisant du battage pour quelque cause douteuse, se montrerait bien en peine de le faire avec autant d’humour et d’ingéniosité, car il ne laisserait jamais son imagination s’emballer si librement. L’orthodoxie partisane n’ôterait pas seulement toute couleur à son vocabulaire, mais elle lui dicterait les grandes lignes de son argumentation à l’avance. Dans Some Cautions for Choice of Members of Parliament, le marquis de Halifax attaque le système des partis qui, à la fin du xviie siècle, commençait à régenter la vie politique anglaise. Nombreux sont les maux qu’il décrits qui depuis lors se sont considérablement aggravés, et d’autres sont apparus depuis. Si l’on réfléchit à ce qui est en cause, il est difficile de voir comment la croissance du système des partis aurait pu être évitée en Angleterre, mais il ne saurait y avoir de doute quant aux effets assourdissants qu’il a eus sur la pensée et les écrits politiques. Il doit en être ainsi, car l’action collective exige une sorte de pensée grégaire, alors que la littérature doit être produite par des individus. Il s’ensuit que, sauf en cas d’accident, de bons pamphlets ne peuvent apparaître lorsque ce genre de littérature est sous le contrôle de groupes bien organisés. Le pamphlet moderne typique est soit une version prédigérée de quelque autre ouvrage de sociologie ou d’économie, soit un bréviaire destiné à fournir aux orateurs des sujets de discussion et des chiffres à citer, soit encore un slogan étendu. De bons pamphlets se remettront à paraître lorsque le pamphlet sera considéré comme un moyen de se faire entendre pour les opinions personnelles et quand il semblera norma, lorsqu’on aura quelque chose d’urgent à dire, de l’imprimer et de le distribuer soi-même sans s’attendre à en tirer un bénéfice commercial. Qu’un genre littéraire survive ou périsse peut être déterminé par des facteurs mécaniques qui n’ont rien à voir avec ses mérites intrinsèques. Le roman en trois volumes, par exemple, a fait son temps, et cela en partie parce que les bibliothèques de prêt l’ont pris en grippe, et c’est probablement pour des raisons économiques que la « long short story », qu’on appelle en français « nouvelle « (un récit de quinze mille à trente mille mots, à peu près), n’a pas eu de succès en Angleterre. L’art du pamphlet, je l’ai déjà dit, a décliné en partie parce qu’il a été confisqué par des politiciens professionnels, cessant ainsi d’être pris au sérieux ou d’attirer les écrivains de talent. Il est difficile d’imaginer Swift ou Milton, ou même Defoe ou Tom Paine, prendre la peine d’écrire des pamphlets s’ils vivaient de nos jours. Il leur faudrait atteindre par d’autres voies le genre de public qu’ils viseraient. Malheureusement, on peut accomplir dans un pamphlet des choses qu’aucun autre moyen de communication ne permet. Le pamphlet est un one-man show. On y dispose d’une totale liberté d’expression, ce qui induit, selon les choix individuels, la liberté d’être diffamatoire, outrancier et séditieux ; ou, en revanche, celle d’être plus précis, plus sérieux et plus « intello » qu’il n’est jamais possible de l’être dans un journal ou dans la plupart des périodiques. En même temps, puisque le pamphlet est toujours bref et non relié, on peut le produire bien plus rapidement qu’un livre et, de toutes façons, il peut en principe atteindre un plus vaste public. Par-dessus tout, le pamphlet n’est pas obligé de suivre un modèle prédéfini. Il peut être en prose ou en vers, consister largement en cartes, en statistiques ou en citations ; il peut prendre la forme d’un récit, d’une fable, d’une lettre, d’un essai, d’un dialogue ou d’un « reportage ». Il suffit de traiter un sujet d’actualité, brièvement et de manière polémique. La variété potentielle de l’exercice peut être observée dans les vingt-cinq spécimens qui sont rassemblés dans ce recueil, lequel englobe aussi bien de ferventes argumentations que des textes relevant de la satire ou de la pure rhétorique, ou de pures outrances. La meilleure fonction du pamphlet est de faire office d’une sorte de note de bas de page ou de glose marginale sur l’histoire officielle. Non seulement il maintient en vie les opinions non consensuelles mais il fournit de la documentation sur des événements que les puissants du jour ont tout intérêt à falsifier. Un bon exemple s’en trouve dans cette collection avec la description du procès du quaker Penn, The People’s Ancient end Just Liberties Asserted , qui a l’apparence de la sincérité et dresse un tableau intéressant du totalitarisme naissant. L’étude de nombre d’abus de pouvoir de ce genre, et tous les événements mineurs controversés – tels que les conspirations, les émeutes réelles ou imaginaires, les massacres et les assassinats – est susceptible d’être documentée par des pamphlets, et seulement par des pamphlets. C’est un travail qui a besoin d’être accompli dans toutes les époques, et il ne l’a assurément jamais été autant qu’actuellement. Dans sa notice introductive à Caution and Warning d’Anthony Benezet, M. Reynolds remarque que, vers le milieu du xviiie siècle, des thèmes tels que l’esclavage des Noirs « donnèrent du moins aux pamphlétaires des sujets sur lesquels écrire ». Dans notre siècle, la pénurie des thèmes à traiter n’est pas ce dont souffrent les pamphlétaires. Il n’y eut probablement jamais d’époque où le besoin de leur activité fut si criant. Non seulement les haines idéologiques sont plus fortes que jamais, mais les minorités sont réprimées et la vérité occultée comme jamais auparavant on n’osa l’imaginer. Partout, ce ne sont que luttes, plus acharnées que les Croisades, tyrannies plus cruelles que l’Inquisition, mensonges plus énormes que la fourberie papiste. On pourrait avancer que, en Angleterre, où la presse est libre et raisonnablement variée, il n’y a guère de place pour les pamphlétaires ; mais quiconque a cherché à plaider une cause franchement impopulaire ne saurait en convenir. Certes, la presse britannique jouit d’une liberté juridique, qui n’est pas un leurre mais une réelle bénédiction, laquelle se fait, dans le monde moderne, de plus en plus rare. Mais il est faux de dire que la presse britannique représente convenablement toutes les nuances de l’opinion. Il est presque toujours possible de pouvoir mettre ses opinions sur le papier, mais les faire imprimer et davantage encore les faire parvenir à un vaste public, voilà qui n’est pas facile. En raison de la manière dont les journaux sont possédés et gérés, non seulement les opinions minoritaires – et même certaines opinions majoritaires, lorsqu’elles ne sont pas soutenues par des groupes d’influence – passent à peu près inaperçues, mais des événements importants peuvent fort bien être occultés ou n’atteindre le public que de manière rétrécie ou déformée. A chaque moment de l’histoire, il prévaut une sorte d’orthodoxie, un accord tacite général pour ne pas débattre de certains faits importants et désagréables. Prenons un exemple récent parmi les thèmes qui pourraient facilement être traités ainsi : l’expulsion de quelque douze millions d’Allemands de leurs foyers en Prusse orientale ou dans les Sudètes. Quelle mention dans la presse britannique a donc reçu ce haut fait, duquel la Grande-Bretagne peut, au moins partiellement, être tenue pour responsable ? Comment, avec quelle émotion, le public y a-t-il réagi ? En fait, si les enquêtes nécessaires pouvaient être effectuées, serait-il si surprenant de découvrir que la majorité des citoyens britanniques adultes n’en a pas même entendu parler ? Il est vrai, bien sûr, que les événements de ce genre ne vont pas tous sans être mentionnés sous forme de pamphlets. Comme je l’ai dit, le nombre effectif de pamphlets modernes est très important. Mais ce sont de pauvres choses, peu lues et méritant rarement de l’être – de simples fragments de l’orthodoxie partisane décrivant une courte parabole de la presse à imprimer à la corbeille à papier. En général, ils ne sont pas écrits par de véritables écrivains, parce que personne, parmi ceux qui se consacrent à la littérature ou même parmi ceux qui préfèrent le bon style au mauvais, ne peut accepter la discipline d’un parti politique. Il serait difficile de nommer un seul écrivain anglais d’importance qui ait écrit un pamphlet au cours des quinze dernières années. Il n’y a plus de Swift ou de Defoe de nos jours, mais même ceux qui s’en approchent le plus ne prendraient pas la peine de rédiger des pamphlets. Pour qu’ils s’y mettent, il est nécessaire que les gens recommencent à être conscients des possibilités du pamphlet comme manière d’influencer l’opinion et comme genre littéraire : en d’autres termes, que le prestige du pamphlet renaissent de ses cendres. |
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©Traduit par
Philippe Mortimer
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