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Edito du n° 5, par
Philippe
Mortimer |
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En guise d'éditorial |
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I. De la France Il semble que nulle pensée n’ose plus contester le système marchand et que toutes cherchent à s’en accommoder : le Dieu de ce temps est le commerce, qui a construit son organisation mondiale toute puissante sur les cendres bien froides de l’internationalisme ouvrier, sur les os broyés des pauvres partout défaits et sur le renvoi au néant de la pensée critique. Il n’est en France rien qui la distingue encore des autres zones de « prospérité » de la planète, si ce n’est certaines imprécations qui s’y font entendre, engendrées par l’hypocrisie politicienne pour flatter la niaiserie patriotique – et qui se résument à ce cri indigné : «Touche pas à mon exception culturelle, par Toutatis !» Or il y a belle lurette que cette illusoire singularité française (entendre : une hauteur de vue inégalable et la supériorité de certains savoir-faire) a rendu l’âme. Mais il en subsiste la charogne, putride fonds de commerce que se disputent les asticots du nationalisme et les mouches-à-merde de l’universalisme. |
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Cette orgueilleuse nation, tourmenteuse naguère de tant d’autres peuples, se flatte d’être dépositaire des valeurs les plus sacrées de l’humanisme universel tout en tirant gloire de son passé de massacres et de rapines dictés par la raison d’Etat : elle ne sera bientôt qu’une province parmi les autres provinces d’une entité continentale post-étatique, tout aux mains de technocrates et de banquiers irrémédiablement ennemis de toute liberté comme de toute gloire. Sa gastronomie (puisqu’il faut parler d’abord de ce qui a valu à ce pays le gros de son prestige) est tombée entre les doigts crochus des industriels de l’agro-alimentaire, et ne se soutient que par d’insipides simulacres – sauf à la table d’une poignée d’opulents bâfreurs. Ses vins, qui survolaient de si haut toutes les boissons de la terre, se soumettent à la médiocrité d’une standardisation mondiale concoctée dans des laboratoires et enseignée dans les facultés. |
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Ses universités sont depuis longtemps de vastes antichambres de la misère tranquille qui attend les futurs salariés et chômeurs, où l’on apprend surtout à s’ennuyer, à flagorner et à contempler stoïquement le passage du temps. Son cinéma subventionné par l’Etat et par les télévisions suinte le vide et la vanité, quand il ne plagie pas laborieusement les artifices de Hollywood. Sa presse d’opinion se réduit à quelques revues confidentielles, quelques journaux satiriques, principalement rédigés et lus par des vieillards – et que croyez-vous qu’elle fasse ? elle radote. |
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Ses arts plastiques prostitués se morfondent dans une longue décadence, qui ajoute à la laideur générale qu’impose à l’espace, tant public que privé, une architecture indifférenciée, d’une arrogante et accablante hideur. Son théâtre et son roman, à de très sporadiques exceptions près, ne sont que les pâles fantômes de ce qu’ils furent, qui méritent rarement d’être traduits et qui le sont en effet fort peu. Les modes vestimentaires et musicales y paraissent toutes importées et il n’en est aucune qui ne porte la marque de l’infraculture multinationale, faussement qualifiée d’américaine. |
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Signe qui ne saurait tromper, l’appauvrissement
du langage, tant écrit que parlé, se poursuit à un rythme vertigineux
; le beau style et l’argot ont cessé de se renouveler pour n’être plus
pratiqués que par une poignée d’excentriques, tandis que prolifèrent la
langue de bois politico-médiatique et les jargons techniques, au fur et
à mesure que ce qu’on nomme, par antiphrase, “communication” se substitue
en France – à grands renforts de prothèses électroniques – à la conversation
et au débat. |
paître un vieux troupeau d’humains
à encéphales spongiformes qui pratiquent rituellement l’homicide des
morts. La bête, gavée de son propre cadavre, ne parle plus guère que
le langage fétide de la soumission. |
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II. De la lecture L’appauvrissement du rapport à la lecture et le crétinisme qui en résulte comptent parmi ces désastres au quotidien qui sont moins spectaculaires qu’un feu d’artifice dans le ciel de Tchernobyl ou de Manhattan mais qui éclairent mieux encore l’observateur quant à l’incertain devenir de l’humanité sous la férule capitaliste. L’analphabétisme relatif qu’ont paradoxalement engendré la croissance et l’extension du système éducatif tient d’abord à ce que l’économie capitaliste n’a besoin de former que des spécialistes – préférablemement ignorants des matières qui ne regardent pas l’exercice de leur profession. Quant à ceux qu’elle destine à former la masse de son « armée de réserve », dont les revenus sont obligatoirement précaires, on leur inculque par précaution, et à grands frais, l’ignorance des choses essentielles et la paresse intellectuelle la plus crasse, mais la plus apte à leur faire appliquer les consignes du pouvoir de l’argent. L’exercice de la domination moderne repose ainsi sur la propagation du crétinisme puisqu’elle nécessite, de la base au sommet et à l’exclusion de toute autre forme de vie, des techniciens plus ou moins qualifiés qui soient de fidèles exécutants, guère plus curieux que les robots qui sont appelés à les remplacer (si l’on en croit les plus fanatiques doctrinaires du primat de la rentabilité, qui ne craignent plus d’afficher ouvertement leur mépris ultra-utilitariste du vivant). A l’ordre qui est, il faut en outre des pauvres à jamais perplexes face à l’apparente complexité du système marchand, et aisés à abuser par les plus grossiers bobards… De là, la diminution du nombre de lecteurs de livres, et même de journaux ; de là aussi, l’augmentation des livres qui ne sont conçus que pour engendrer le crétinisme résigné, et la prolifération de ceux qui le prônent sous toutes ses formes comme la plus sûre manière pour les classes moyennes de jouir paisiblement de leur petit confort en Occident. Quant aux pauvres, ils avaient certes contracté, aux temps les plus reculés du mouvement ouvrier, le vice de la lecture – car c’en est un lorsqu’on est pauvre. Ce penchant pernicieux a cédé la place chez eux au goût exclusif qu’on leur a inspiré pour l’image et le son, et qui ne leur laisse guère de ressource pour la réflexion ou l’imagination, tant le mode de consommation d’images et de sons qui s’est imposé partout est conçu pour être hypnotique. On a donc vu s’éteindre la littérature populaire, refuge de tant de rêves et d’inconvenances au sein des sociétés industrielles. L’art du pamphlet a sombré dans une déchéance qui s’annonce sans rémission. Et les penseurs patentés ne se mêlent plus guère de critiquer l’ordre établi. Oh, ce ne sont pas les ersatz qui manquent… Romans noirs et bédés fabriqués pour flatter le goût atrophié et les certitudes satisfaites du cadre de gauche ; best-sellers engendrés par le marketing et n’existant que par le tapage ; opuscules commandités par divers gens de pouvoir pour faire douter de la disparition des antagonismes politiques, dont la représentation est si nécessaire à la légitimité du régime démocratique… Et les boutiquiers du prêt-à-penser qui débitent sans répit, en guise de réflexion sur l’époque, des lieux communs consensuels, réservant leur aigreur aux derniers soubresauts de la révolte et bornant toute leur audace au piétinement des vaincus. |
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Les grands éditeurs ne sont plus que les succursales mal loties de consortiums multinationaux qui trafiquent notamment dans l’audiovisuel, source d’influence majeure pour ces modernes «maîtres du monde» autoproclamés. Les PME du livre les imitent en se soumettant aux mêmes règles de gestion et de promotion, pour autant qu’elles en aient les moyens, et en communiant dans le culte du taux de rentabilité. Des gestionnaires illettrés et bornés remplacent en foule, aux postes de décision, les crapules de la vieille roche et commandent à moins ignorants qu’eux, accélérant la normalisation de l’écrit et l’uniformisation de la production éditoriale. A l’exemple des autres marchandises culturelles, la fantaisie et l’insolence y sont, en règle générale, bannies au profit de la plus insignifiante puérilité et de la vulgarité la plus fangeuse. |
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III. De l’édition atypique Pourtant, on n’a jamais vu autant d’éditeurs dans ce pays – leur nombre finira bientôt par excéder celui des lecteurs réguliers. La plupart ne sont que des artisans confrontés à mille difficultés sur un marché voué à la plus stricte concentration, voire à la disparition. Ceux-là sont tantôt de simples épiciers, souvent spécialisés, tantôt des passionnés qui ne se soucient pas tant de la gestion de leur activité que de son contenu. Parmi ces derniers, il en est qui perpétuent les traditions de l’édition irrévérencieuse (voir, à ce sujet, l’article ci-après sur Le Pavé) qui a permis, au fil des siècles, à tant de poètes et de pamphlétaires de communiquer avec leurs contemporains, et à tant de rebelles engagés dans les combats sociaux de témoigner pour la postérité. La tâche n’est pas facile puisque l’écrit recule ou déchoit chaque jour davantage, et que les forces de la rébellion sont anémiques. La réédition des textes essentiels ou méconnus du passé constitue donc avec la publication d’études historiques le gros de l’activité des éditeurs « radicaux » et «libertaires». C’est une raison d’être en soi, et fort honorable, qui atteste de la persistance, même atténuée, des rêves de subversion et du désir d’utopie face à l’emprise des rapports marchands sur l’existence humaine. Mais elle ne remplit pas le besoin, si cruellement ressenti, d’écrits dictés par les circonstances présentes et fondateurs de cohérences nouvelles. Cette carence de l’édition radicale – tout comme l’absence d’une presse révolutionnaire digne de ce nom – reflète d’abord la décomposition des courants anticapitalistes traditionnels : fossilisation parachevée des idéologies anarchistes ; mise au rancart de l’analyse marxienne grossièrement assimilée au léninisme déconfit ; récupération posthume et éhontée du projet situationniste par les thuriféraires de la domestication (façon Sollers), pour mieux le confiner aux galeries d’art et cénacles académiques tout en occultant, voire en inversant, l’énergie subversive qui était sa chair et son âme – et son principal mérite. |
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Où sont, en outre, les Divagateurs, les Enragés, les Dadaïstes de notre temps ? Ce monde aurait-il dépassé les bornes de l’exécrable ? Le néant vers lequel nous entraînent joyeusement nos maîtres ne peut-il avoir d’autres censeurs que le chaos lui-même ? Ce numéro de Vialibre n’a nullement pour ambition de faire un panorama, qui serait instructif mais laborieux, de l’édition engagée en France. Deux ou trois démarches éditoriales atypiques, et très distinctes, y sont présentées, ainsi qu’une tentative de regroupement entre éditeurs sur le front, éminemment stratégique, de la diffusion. Un texte peu connu de George Orwell sur la déchéance du pamphlet s’y ajoute afin d’illustrer le propos général de ce numéro. |
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