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Les mille et une Marjane



Elle entre et les lumières s'allument comme sur une scène. Les cheveux et les yeux noirs de jais, la peau mate, son regard te capture et ne te lâche plus.

« Je me vois quelconque, banale, un peu moche aussi. J'ai un côté masculin, très viril »

Tu parles.

La nouvelle coqueluche de la bande dessinée séduit tout ce qui se trouve autour d'elle. Moi, ma copine qui l'interrogeons, la serveuse, le mec d'à côté qui pianote toujours plus lentement sur son portable, les glaces liberty du bistrot...

Marjane se raconte comme elle dessine. Creusant sans relâche le filon de fraîcheur qui est en elle, élaborant la candeur de façon savante. Très savante.

Vocabulaire parisien, précision absolue du mot, comme du trait, d'ailleurs.

J'ai rarement vu un tel accord entre une personne et son oeuvre.

« Les femmes ? Elles posent un problème partout. L'orient les couvre, l'occident les dénude, comme si on ne pouvait pas les accepter telles quelles, et qu'il faille travailler l'image. »

Persée ne pouvait pas regarder directement Méduse, il avait besoin de passer par le miroir de son bouclier.

« Quand j'étais plus jeune, je me déguisais en garçon, pour esquiver le problème. Maintenant j'assume ma féminité, mais je considère que les femmes doivent apprendre aux hommes à créer un nouveau rapport. On ne peut pas trop demander aux hommes »

« J'ai connu des féministes au Canada. Elles se posaient en mecs. Une démarche peu intéressante »

Issue d'une ancienne famille persane, son arrière grand-mère était derviche.

« Tout ce qui est élitiste me déplaît fortement. Toute catégorie nous éloigne de l'humain que nous sommes »


Marjane Satrapi, Persepolis, vol. 1 et 2, L'Association.


Elle parle des siens avec un émerveillement contagieux : on voit évoluer ces princes et ces princesses dans la société iranienne passant du Shah à Komeini et gardant farouchement leur civilisation zoroastrienne, leur culture millénaire, leur ironie tranchante. L'histoire antique demeure au présent, vit en elle sans solution de continuité.

Toute jeune qu'elle est, Marjane communique un sentiment profond : on en a vu d'autres, beaucoup d'autres et pourtant on est pas blasé, on continue à regarder le monde, à s'y mêler avec le sourire.

« Jamais les iraniens n'ont organisé tant de fêtes qu'en temps de guerre. On ne savait pas si le lendemain nous serions encore là : il fallait profiter de tout instant ».

« Vous avez le droit d'écrire ce que vous voulez. Si je n'ai pas réussi à exprimer ce que je voulais c'est tant pis pour moi ».

Oui, Marjane, tu en as vu d'autres et tu vas continuer à en voir, c'est sûr.

Quand elle est partie, nous nous sommes regardées, ma copine et moi : ivres d'elle, elle nous avait complètement occupé l'esprit, elle avait créé un monde avec ses mots crus et la lumière noire de son regard et nous avait entraînées dedans. Puissamment.

Quand je suis tombé sur son Persepolis, j'ai eu la même impression, égarée et ravie par les lignes de son dessin. Elle se raconte et elle nous raconte en même temps, et on a l'impression que tant qu'elle parle le temps est suspendu et le danger est conjuré.


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