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Chez
nous, au Togo, le chant est consubstantiel à la vie quotidienne des femmes.
Elles se lèvent avec le chant, elles chantent en allant au marigot et
la maman réveille le bébé par le chant.
Tout passe par le chant. Une femme qui est en train de cultiver son champ
sans chanter, cela n'existe pas. En effet, le chant encourage les villageois
dans les labeurs journalières.
A Vogan, mon village natal, les gens pratiquent l'animisme. Chez nous,
cela s'appelle vaudoun.
Pendant les veillées consacrées au dieu Afan, on pratique une sorte de
horoscope.
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Lorsqu'un
enfant vient au monde, on interroge la divinité pour connaître sa destinée
et tout un cérémonial se déroule pour conjurer le mal qui autrement peut
l'atteindre. Le rituel comporte une liturgie complexe. Douze coquilles
de noix de coco sont sur place avec les bassines d'eau pour les laver
une par une et, à chaque opération on entonne des formules incantatoires.
Même si le grand prêtre d'Afan est un homme, ce sont les femmes qui étirent
ces chants dans les atmosphères mystiques du rituel, car leurs voix sonnent
beaucoup mieux que celles des hommes. Je me souviens de cela, car mon
grand-père officiait pour ce dieu en tant que grand prêtre; pendant les
chansons qui lui étaient dévolues, les voix féminines étaient accompagné
par un petit gong...
En fait, dans toutes les cérémonies sacrées, la présence des femmes est
la plus considérable justement parce qu'elles doivent chanter. Lorsque
vous écoutez le tambour qui gronde, vous écouterez aussi la voix des femmes
qui chantent...
Situé en pleine savane, le village de Vogan est habité par nombreuses
divinités, toutes adorées dans des rituels particuliers et précédés à
chaque fois par les chants.
Les manifestations religieuses dédié à Agboé se déroulent dans un couvent
où les femmes exerçant la fonction sacerdotale se réunissent pour chanter.
Pour le dieu du tonnerre, Hebiosso, un couvent a été bâti qui est gardé
par un groupe nourri de prêtresses. Leurs voix déchirent les silences
de la nuit et réveillent les villageois. Cela se passe au premier chant
du coq, à trois heures du matin. Les prêtresses sortent nues du couvent
dans l'obscurité, car personne ne doit les voir, et chantent.
Encore aujourd'hui, je me souviens du coq qui chante dans les ténèbres
et de la voix des dames d'Hebiosso... Des voix mélodieuses, perçantes,
aiguës comme celles des griottes et sans aucun accompagnement rythmique.
J'entendais ce chant lancinant en pleine nuit et cela me donnait les frissons...
Ce sont des épisodes de ma vie qui m'ont beaucoup marqué. Un matin, j'ai
transgressé l'interdit et j'ai assisté au retour de ces femmes au couvent.
Elles étaient toutes nues, jeunes et plus âgées, courbées, avec un canaris
sur le dos. On n'avait pas le droit de les voir et je sais même pas si
j'ai le droit de te raconter tout ça...
Maintenant, tu veut savoir que est-ce qui reste de tout cela dans ma carrière
professionnelle, dans mon style de chant d'aujourd'hui. Eh bien, je peut
te dire qu'il y a toujours quelque chose qui reste, même si je me suis
investie dans une carrière qui est tout à fait différente. Ecoute mes
chansons, elles ne sont jamais plates et le souvenir de ces chants sacrés
de femmes qui m'ont bercé quand j'étais petite, m'a beaucoup apporté et
me donne le courage de chanter a cappella.
Après les avoir écoutées une seule fois, ces mélodies sont inoubliables
et reviennent spontanément dans mes compositions. Elles sont restées gravées
dans ma mémoire, même si je n'ai pas participé directement aux rituels,
car je n'étais pas une adepte des dieux...
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