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le cri du perdant qui ne veut pas

perdre la mémoire

Magazine
N°7 Mai 2002

Susana Baca
(Pérou)

L'ange noir de la chanson afro-péruvienne

Je suis née tout près de la mer, à Chortillas, un petit village de pêcheurs et campesinos dans les faubourgs de Lima, au Pérou. Quand j'étais très petite, je me souviens encore qu'il y avait des paysans qui ne pouvaient pas récolter toutes les moissons par manque de main d'œuvre. Alors, pour ne pas gaspiller les fruits de la terre, on partait chercher  la récolte sur son terrain avec les autres familles de la zone, puis on partageait. Ma mère nous conduisait et on rentrait à la maison avec des sacs remplis de patates douces, de raisins...

Arrivés chez nous, on préparait les patates douces au feu de bois. En pleine cuisson, le sucre de patates fondait faisant sortir de la peau à peine brûlée un liquide doux comme le miel...

Il n'y avait pas d'électricité à l'époque et la nuit était éclairée par les étoiles, les lampes à la flamme ténue et... la joie la convivialité domestique et nous chantions, chantions, assis autour du feu...

A Chortillas, le poisson a toujours été abondant! A 4 heures de l'après-midi, on était tous au bord de l'océan à attendre l'arrivée des bateaux remplis de poissons.

Dans cette enfance vécue dans ce petit bourg de gens pauvres, je n'ai pas le souvenir d'avoir eu faim!

On faisait frire le poisson toujours dans la maison familiale. Le feu se trouvait au milieu d'un grand espace. Le soir venu, nos tantes nattaient les enfants qu'elles tenaient sur les genoux, tout en leur racontant des histoires. Autour, la musique se levait bruyante, gaie, mélodieuse. Nos instruments étaient la table, les cuillers, les assiettes, la voix... nous inventions des histoires que l'on mettait en musique et notre enfance s'écoulait joyeuse! Il y avait aussi des moments de tristesse, car mon père n'était pas avec nous et, lorsque ma mère partait travailler, je restait à jouer avec mon frère.

Un jour, j'ai découvert ma voix face à l'immensité de la mer. Je chantais en compagnie de mon frère, je ne me rappelle pas exactement, je me souviens que je jouais avec la voix.



Exposition gratuite. 22 mai - 17 novembre 2002
Du mercredi au dimanche de 14h à 19h
Pavillon Paul Delouvrier. Parc de la Villette
211 avenue Jean Jaurès. Paris 19e.
M° Porte de Pantin. www.villette.com

Après, en grandissant, je prenais partie à la fanfare du dimanche en tant que danseuse officielle et les gens dansaient les tonderos et les marineras exécutés par la fanfare. Parmi les populations de la côte pérouvienne sur le Pacifique, il y a beaucoup de Noirs, mais très mélangés suite à l'arrivée des Indiens. C'est l'héritage de la traite et ma mère me racontait de mon arrière arrière grand-mère. Elle s'appelait Placida et était esclave quand était gamine. Mais elle n'était pas traitée en tans qu'esclave parce qu'était dans les grâces de ses patrons. Sa vocation pour la musique avait conquis les maître et fut élevée dans la maison patronale. Placida avait ainsi appris à jouer le piano, elle jouait l'orgue pendant le messe de dimanche. Elle s'occupait aussi en faisant la pâtisserie, elle remplissait ses paniers, montait sur son âne et allait vendre les gâteaux dans les villages environnantes. Elle chantait les chants de l'Eglise, alors que ma mère et mes tantes chantaient les chants des Noirs. Elle le faisaient dans l'intimité, entre nous, quand les Blancs qui nous rappelaient l'esclavage n'étaient pas là... ! Plus tard, en discutant avec mes frères noirs, ils me disaient de ne pas se rappeler les chants de l'époque de la captivité; mais une fois, un homme m'a chanté quelques couplets venant de cette période enfouie.


DISQUES: "Vestida de vida" (Iris Musique Production), "Del fuego y del agua" (Night & Day), "Susana Baca" (W. E. A. ) et "Espiritu Vivo" (Luaka Bop. Virgin).

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