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Cancionero,
romancero... Les chants judéo-espagnols sont vivants, ils témoignent
d'une histoire extraordinaire, d'une histoire d'exil et de fidélité, longue
de près de cinq siècles. Ils sont vivants parce que tout au long de cette
longue traversée du temps et de l'espace, les voix des femmes ont permis
qu'ils se perpétuent, la mère au creux de l'oreille de sa fille, de communauté
en communauté, dénouant et renouant, recomposant, patiemment et infiniment,
les fils de la mémoire et de la nostalgie. Car il est une idée forte dans
cette tradition, qui veut qu'à travers la fidélité à l'histoire, au passé,
l'élan soit donné, neuf et vigoureux, à chaque génération nouvelle.
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1492,
la chute du Royaume de Grenade : date emblématique, conclusion fatale
d'une Reconquête entreprise quelques siècles plus tôt. Le temps de la
rupture, du passage d'un monde à un autre et c'est le début d'un nouvel
exode pour les juifs d'Espagne, qui vont se trouver disséminés dans tout
le monde méditerranéen.
Tanger et Salonique, Istambul et Andrinople, Tétouan et Sarajevo, là où
le soleil cogne, comme là-bas, ce pays qu'il a fallu quitter parce que
les rois l'avaient décidé ainsi. L'Espagne s'éloigne, l'Andalousie est
perdue et les siècles passent, loin de Sefarad (1). Que reste-t-il
du temps de la splendeur? Il reste la langue, l'espagnol, le "judezmo",
qui demeure celle des échanges, de la liturgie et du foyer... Il reste
la poésie, il reste la musique, et les chants, ceux qui racontent l'amour,
ceux qui bercent les enfants au berceau, ceux qui rythment l'année, les
joies, les fêtes et les deuils. Les femmes sont les gardiennes de la tradition.
Elles ne savent pas lire, ou rarement, elles ne vont pas à la synagogue,
elles restent cantonnées à la sphère domestique, elles n'ont pas droit
au vent du large. Alors elles chantent, dans cette langue qui raconte
une histoire du temps passé et qui est aussi celle de leur quotidien,
elles chantent les histoires incroyables que leur mère leur a chantées,
que leur grand-mère a recueilli de la bouche de sa propre mère... Poèmes
épiques, récits d'affrontements entre chrétiens et maures durant la reconquête,
intrigues de palais ou scènes bibliques, récits de captivité, longs développements
décrivant le retour de l'époux après d'interminables guerres, voilà les
histoires du romancero... et aussi l'éternel défilé des amours
malheureux, incestueux ou adultérins et son cortège de femmes assassines
et d'hommes séducteurs... Elles sont la mémoire, elles sont les livres
qui racontent toute la vie, elles sont le vent du large.
Parfois aussi, il faut être léger. Alors elles chantent des recettes de
cuisine, les multiples façons de cuisiner l'aubergine, par exemple...
Et puis il faut supporter la belle-mère, toujours là, à surveiller le
couple... Mi suegra la negra ! On chante, alors, pour se libérer de tout
le mal qu'on pense d'elle... Et prévenir sa fille aussi... "L'amour
est trompeur. Aujourd'hui le jeune homme te séduit. Demain il te rendra
malheureuse, moi aussi je suis passée par là! Prends garde, ma douce fille!".
Mille recommandations n'ont jamais rendu sages les jeunes amoureuses,
mais on n'oublie pas la voix de sa mère, ni les paroles qui nous ont bercées...
Les chants judéo-espagnols passent par la voix des femmes. L'instrument
lui-même en devient accessoire. Chaque interprète réinvente à partir de
la source, cette source riche d'ornements et de mélismes propres à la
tradition musicale orientale. Chants qui sont le reflet de l'âme des peuples,
tous reliés par un fil invisible, comme celui qui, ainsi que le disait
Garcia Lorca à propos du Cante Jondo, "nous unit à l'Orient
impénétrable"...
"Elle commence par un cri terrible, un cri qui divise le paysage
en deux hémisphères parfaits. C'est le cri des générations mortes, l'élégie
aiguë des siècles disparus, et l'évocation pathétique de l'amour sous
d'autres lunes et d'autres vents..." disait encore le poète, parlant
de la séguédille gitane...
(1) Espagne,
en hébreu.
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