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le cri du perdant qui ne veut pas

perdre la mémoire

Magazine
N°7 Mai 2002

Sandra Bessis
(Tunisie)

Le chant judéo-espagnol

Cancionero, romancero... Les chants judéo-espagnols sont vivants, ils témoignent d'une histoire extraordinaire, d'une histoire d'exil et de fidélité, longue de près de cinq siècles. Ils sont vivants parce que tout au long de cette longue traversée du temps et de l'espace, les voix des femmes ont permis qu'ils se perpétuent, la mère au creux de l'oreille de sa fille, de communauté en communauté, dénouant et renouant, recomposant, patiemment et infiniment, les fils de la mémoire et de la nostalgie. Car il est une idée forte dans cette tradition, qui veut qu'à travers la fidélité à l'histoire, au passé, l'élan soit donné, neuf et vigoureux, à chaque génération nouvelle.

1492, la chute du Royaume de Grenade : date emblématique, conclusion fatale d'une Reconquête entreprise quelques siècles plus tôt. Le temps de la rupture, du passage d'un monde à un autre et c'est le début d'un nouvel exode pour les juifs d'Espagne, qui vont se trouver disséminés dans tout le monde méditerranéen.

Tanger et Salonique, Istambul et Andrinople, Tétouan et Sarajevo, là où le soleil cogne, comme là-bas, ce pays qu'il a fallu quitter parce que les rois l'avaient décidé ainsi. L'Espagne s'éloigne, l'Andalousie est perdue et les siècles passent, loin de Sefarad (1). Que reste-t-il du temps de la splendeur? Il reste la langue, l'espagnol, le "judezmo", qui demeure celle des échanges, de la liturgie et du foyer... Il reste la poésie, il reste la musique, et les chants, ceux qui racontent l'amour, ceux qui bercent les enfants au berceau, ceux qui rythment l'année, les joies, les fêtes et les deuils. Les femmes sont les gardiennes de la tradition. Elles ne savent pas lire, ou rarement, elles ne vont pas à la synagogue, elles restent cantonnées à la sphère domestique, elles n'ont pas droit au vent du large. Alors elles chantent, dans cette langue qui raconte une histoire du temps passé et qui est aussi celle de leur quotidien, elles chantent les histoires incroyables que leur mère leur a chantées, que leur grand-mère a recueilli de la bouche de sa propre mère... Poèmes épiques, récits d'affrontements entre chrétiens et maures durant la reconquête, intrigues de palais ou scènes bibliques, récits de captivité, longs développements décrivant le retour de l'époux après d'interminables guerres, voilà les histoires du romancero... et aussi l'éternel défilé des amours malheureux, incestueux ou adultérins et son cortège de femmes assassines et d'hommes séducteurs... Elles sont la mémoire, elles sont les livres qui racontent toute la vie, elles sont le vent du large.

Parfois aussi, il faut être léger. Alors elles chantent des recettes de cuisine, les multiples façons de cuisiner l'aubergine, par exemple... Et puis il faut supporter la belle-mère, toujours là, à surveiller le couple... Mi suegra la negra ! On chante, alors, pour se libérer de tout le mal qu'on pense d'elle... Et prévenir sa fille aussi... "L'amour est trompeur. Aujourd'hui le jeune homme te séduit. Demain il te rendra malheureuse, moi aussi je suis passée par là! Prends garde, ma douce fille!". Mille recommandations n'ont jamais rendu sages les jeunes amoureuses, mais on n'oublie pas la voix de sa mère, ni les paroles qui nous ont bercées...

Les chants judéo-espagnols passent par la voix des femmes. L'instrument lui-même en devient accessoire. Chaque interprète réinvente à partir de la source, cette source riche d'ornements et de mélismes propres à la tradition musicale orientale. Chants qui sont le reflet de l'âme des peuples, tous reliés par un fil invisible, comme celui qui, ainsi que le disait Garcia Lorca à propos du Cante Jondo, "nous unit à l'Orient impénétrable"...

"Elle commence par un cri terrible, un cri qui divise le paysage en deux hémisphères parfaits. C'est le cri des générations mortes, l'élégie aiguë des siècles disparus, et l'évocation pathétique de l'amour sous d'autres lunes et d'autres vents..." disait encore le poète, parlant de la séguédille gitane...

(1) Espagne, en hébreu.


Les albums de Sandra Bessis sont produits par le label ARB. Tél. : 01 42 60 36 63.

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