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N°8 Juin 2002

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L’IMAGE EST UNE ECRITURE, ET ON N’EST PAS OBLIGES
D’ATTENDRE QU’UN TRAIN DERAILLE POUR EN PARLER


par Stéphane Brasca,
rédacteur en chef du magazine De L’Air

   Il y a un peu plus de deux ans débarquait dans les kiosques un magazine résolument différent. Son nom : De L’Air. Comme pour respirer, pour s‘évader, pour entrer dans une nouvelle époque. Son créneau : le reportage sur la société en France et à l’étranger, soutenu par des mots et surtout des images. Comme on n’en voit pas ailleurs, en grand , en pleine page, double page, jamais recadré. Un vrai magazine de photojournalisme. Il paraît que cela ne se vend plus… nous l’avons fait, avec pratiquement zéro franc, sinon avec beaucoup de bénévolat et une bonne dose de système D. Nous n’aurions pu le faire autrement car le photojournalisme est bien moribond dans le paysage médiatique actuel.

  Pourtant, le reportage, l’envie d’aller plus loin, de raconter, correspond à l’essence de la presse, à sa naissance même. Albert Londres, on préfère en faire un prix, l’encenser dans des bios ou les écoles plutôt que de produire dans la plupart des rédactions des sujets réalisés par de futurs Albert Londres. Partout la même rengaine : ça coûte cher, la concurrence de la télé, directe, est trop forte… Les sondages coûtent cher aussi, les chroniques de tel ou tel penseur unique également…

  Le photojournalisme du défunt magazine Life , de Paris-Match (dans sa version d’antan) a quitté son milieu naturel pour, terrible consolation, cartonner dans les festivals, les galeries ou l’édition. Exemples : le festival Visa pour l’Image de Perpignan. Chaque mois de septembre, de superbes reportages y sont exposés (comme des œuvres) et visités par la fine fleur de la presse internationale et un public de plus en plus nombreux. Pourquoi 150 000 personnes aimeraient-elles voir des photos d’auteurs, pas toujours douces, sur des sujets pas toujours faciles, sur un mur et pas dans un journal ? Réponse embarrassée de tous les rédacteurs en chefs emballés par les travaux ; c’est trop dit, on a besoin de sujets légers, la Géorgie n’intéresse personne, c’est en noir et blanc… Et dans les journaux qui refusent de passer ces sujets, on lira un portrait, une interview, dans les pages culture, de ce formidable photojournaliste qu’est Truc ou Machin… Avec en prime deux petites photos de l’auteur ou une grande...

   Donc, le photojournalisme est devenu un rat, avec ses subventions, ses temples, ses pèlerinages. A De L’Air, nous pensons et risquons le contraire.

   Indépendant, ce magazine n’est pas le produit d’études de marketing. Il est né d’un désir, celui d’une bande de photographes et journalistes convaincus que l’image est une écriture, que l’information ne se réduit pas à l’actualité. Nous ne sommes pas obligés d’attendre qu’un train déraille pour en parler, ni de parler de tous les trains qui déraillent. A travers les reportages que nous effectuons, nous témoignons du monde d’aujourd’hui. Tel qu’il est, dans ses contradictions, et non pas tel que nous aimerions le voir.

   Eclaireur, De L’Air ne craint pas d’être en légère avance sur son temps et ses confrères. Nous n’attendons pas qu’un battage médiatique se fasse autour de l’antimondialisation pour l’évoquer. Nous traduisons le désarroi des jeunes Algériens avant qu’ils ne descendent dans la rue et fassent la couverture sanglante des journaux. Nous brisons le tabou du suicide des vieux en France parce qu’il est tout simplement scandaleux que personne n’en parle, n’en n’ait parlé, n’en parlera dans nos médias.

   Du Chili à la Kalmoukie en passant par Miami et le Sahara Occidental, ce magazine a posé son oeil, son stylo, son regard. Nous revendiquons un éclectisme total, d’avoir le droit et, osons le mot, le devoir de traiter toutes les sortes d’informations, légères, graves, avec la même passion, la même rigueur. Tout ce qui est publié dans De L’Air nous concerne, de près ou de loin. Le monde est transversal, et nous tentons de nous en faire l’écho. Près de deux ans après sa naissance, De L’Air existe encore. C’est un miracle. C’est la preuve de notre originalité, de la qualité de nos photos et articles, de notre pertinence. Toujours pauvre, toujours bénévole, De L’Air ne peut offrir qu’à ses collaborateurs le tremplin qu’il est devenu. Nous sommes une image, une belle image. Nous l’exploitons dans les festivals ou les salons spécialisés. Les médias parlent toujours de nous, nous squattons les revues de presse radiophoniques, nous étonnons les vieux de la vieille. Ce n’est pas tous les jours faciles, c’est souvent usant, démotivant, de faire un si beau journal, perfectible, et d’être si peu connus. Reconnus oui, mais toutes ces fleurs que nous recevons pourraient se transformer en couronnes… Nous ne survivons qu’à travers notre lectorat et un acte d’achat (le prix est de 4.40 € tous les deux mois), nous avons fait une croix sur les recettes de pub, et si nous voulons poursuivre cette aventure, nous avons besoin des lecteurs, de vous…

     Stéphane BRASCA

Le dernier numéro du magazine est sorti dans tous les kiosques le 27 mai 2002

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