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N°8 Juin 2002

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DU COPINAGE

par François Thomazeau,
journaliste, romancier et éditeur

           Journaliste, écrivain, éditeur, j'ai abordé l'insaisissable citadelle des médias par trois faces, et en ai tiré une seule et même conclusion : quels que soient les ficelles ou les câbles dont on use, la longueur des piolets ou des bras, le plus sûr moyen d'arriver au sommet - l'article, le passage telé ! - reste le copinage. Tout, dans l'art de la critique tourne autour de cette dérive ou de ses clones. J'exagère ? Oui. Et pourtant…

           Je sais bien qu'il est des œuvres qui emportent l'adhésion immédiate et unanime, qu'il est des auteurs et des "marronniers" (prix littéraires, Connelly annuel, dernier Houellebecq) que le critique ne peut contourner sans faillir à sa mission d'informer. Je le sais parce que je suis moi-même encarté comme journaliste depuis plus de 15 ans.

          Mais tout averti que je sois des contingences économiques et des impératifs du ménage de la chèvre (le rédac chef) et du chou (l'industrie du livre et de l'édition), je ne parviens guère à m'expliquer un certain conformisme de la presse spécialisée, en l'occurrence littéraire, autrement que par ce fameux "copinage".

          Loin de moi, par les temps qui courent, l'idée de dénoncer une république des lettres des "copains et des coquins". Pourtant, dans le domaine littéraire dans lequel j'évolue comme auteur et éditeur, je n'ai jamais manqué d'être étonné par les pratiques en vigueur et leur résultat : un unanimisme frileux, complice, voire vendu… Je ne me leurre pas : le copinage, le népotisme ou le favoritisme sont presque inévitables. Un critique ne peut pas tout lire et il lira donc en priorité les ouvrages dont on parle, ceux des auteurs qu'il aime ou ceux de ses amis.

           Voilà qui est difficilement critiquable, d'autant que, en tant qu'éditeur, j'ai à peu de choses près la même approche des manuscrits. Sur le haut de la pile figurent toujours ceux d'amis ou d'auteurs que je connais et apprécie.

           C'est humain. Mais où est la détontologie dans tout ça, si tant est qu'il en faille une ? Ne sommes-nous pas, lorsqu'on parle de critique, de médias culturels, aux confins du journalisme, plutôt dans la subjectivité totale et absolue ? Injuste donc…


François Thomazeau
          Qui fait l'événement ?


          Soyons clairs, LE livre dont on parle sera chroniqué la même semaine, dans les mêmes termes, avec le même enthousiasme, par toute la presse spécialisée. A croire que les chroniqueurs s'appellent avant publication pour vérifier qu'ils ont bien le même avis sur un ouvrage. Et même si tel n'est pas le cas, reste que les critiques parlent tous du, des même(s) livre(s) événement(s). La question est alors assez simple : qui fait d'un livre un événement ? Qui décrète qu'un livre DOIT être chroniqué, vendu ? Les lecteurs ? La critique ?

           Jamais. Le prêt à penser de la critique - qui a tout à fait le droit de nourrir sa petite famille comme tout un chacun -, c'est le dossier de presse, le déjeuner où tout le monde était et s'est laissé prendre au bagout de l'attaché(e) de presse. Car voilà une pratique parfaitement huilée et institutionnalisée - et pas seulement dans la culture -, que celle des attachés de presse, vrais VRP du livre, payés pour "faire l'article". Expression parfaitement bienvenue. Une fois de plus, voilà un métier honorable, exercée par des femmes - presque toujours - sympathiques et enthousiastes. Mais l'existence même de l'attachée de presse dénote un rapport un peu vicié entre la culture et la critique. Pourquoi cet intermédiaire ? Faut-il donc circonvenir ? Forcer la main ? La qualité d'un livre ne suffit pas ? Voilà entre l'acteur culturel et son chroniqueur créé un lien de dépendance économique, souvent affectif, qui change la donne et peut troubler le sens critique. Qu'on le veuille ou non, voilà du copinage officialisé, policé, où le donnant-donnant et les menaces voilées sont la règle.

           Je ne suis pas naïf - j'ai été critique gastronomique, c'est pire ! - et sais trop qu'il n'y a pas de solution miracle, qu'il sort trop de livres, que la pression des éditeurs et des annonceurs est forte et que l'exigence de la critique se heurte trop souvent à la réalité des gros sous. Et le monde du livre n'est pas le plus à blâmer - j'ai aussi été critique rock, c'est à dire passeur de plats et cireur de pompes salarié -, mais un milieu où la confusion des rôles - critique, auteur, directeur de collection - est la règle, ne peut qu'être suspect. Et suspecté. Et je suis bien placé pour en parler, étant moi-même cumulard.

Patrick Blaise
François Thomazeau
Serge Scotto
Les trois éditeurs de
L'Ecailler du Sud

          L'effet terroir

            De fait, autant le dire, l'essentiel des critiques qui ont salué mes livres émanait d'amis journalistes. Et la totalité des critiques émises sur ma maison d'édition ("L'Ecailler du suD") reposaient sur un gimmick, un effet de mode (le polar marseillais) inventé par les médias eux-mêmes, puis retournés par ces mêmes médias pour diaboliser notre démarche : le petit éditeur qui surfe sur la vague du polar aïoli. Vague remuée par ceux-là même qui allaient mieux tenter de la vilipender par la suite…

            Et j'irais plus loin, en avouant franchement que OUI, l'implantation de l'Ecailler du Sud à Marseille, en province, dans une région très attachée à son "terroir", a joué en notre faveur. Toute la presse locale et régionale s'est rangée derrière nous, par effet de proximité, par réflexe identitaire. Bien vite les notables ont suivi, les élus, les acteurs culturels en vue de la région. Du favoritisme. Plus du népotisme en l'occurence que du copinage. Mais il est vrai que cette assise et ce soutien locaux nous ont servi de tremplin au plan national et nous ont permis un accès privilégié aux médias. En clair, si nous avions lancé cette maison d'édition à Paris, nous aurions déjà mis la clef sous la porte.   

           Le drame, en résumé, est qu'il est toujours facile d'appeler un critique ami et de l'exhorter à lire un bouquin qu'on a sorti et dont on pense qu'il est tout simplement bon. La vérité est que c'est devenu la chose la plus difficile du monde que de vendre un livre à la presse sur ses seules qualités. Dans le milieu du polar, on vend plus souvent l'auteur que son œuvre et pour faire parler de ses romans, il vaut mieux être un ancien juge d'instruction, un ancien présentateur de télévision, un ancien taulard, un ancien membre des Brigades rouges, une lesbienne, un unijambiste, un facho même, qu'un simple écrivain qui respecte son lecteur. Cela permet au critique débordé de faire un papier sur l'homme (la femme) sans lire le livre.

            Ces propos critiques sur la critique ne sont aucunement motivés par une aigreur ou un ressentiment. Juste un constat. Presqu'une autoflagellation. Une vaste interrogation  surtout sur le rôle des médias et de la critique. Avec en bout de course cette question, jamais résolue. A-t-on vraiment besoin des médias ? Font-ils vraiment vendre des livres ? Si oui, lesquels ? Là comme en politique, le travail de terrain, auprès des lecteurs, des libraires, le bouche à oreille fait souvent autant pour un livre qu'une double page dans un journal voire qu'un passage télé. A chaque passage télé, on m'a dit : "Tiens, je t'ai vu hier soir". Jamais : "Tiens, j'ai acheté ton livre.."

            Pour affiner mon propos, quelques anecdotes :

      - D'une critique de polar d'un grand mensuel spécialisé : "Je ne critique que les livres qui vendent à plus de 5.000 exemplaires". Voilà qui s'appelle aboyer avec les loups.

       - D'une critique connue d'un grand hebdo culturel : "Moi vivante, aucun auteur de polar marseillais ne sera chroniqué dans ma revue". Résultat d'un débat animé où - quelle horreur ! - des avis divergents avaient été exprimés loin de l'unanimisme germano-pratin. Du copinage à l'envers, en somme…

       - Et enfin, pour finir sur une note optimiste, cette profession de foi d'un journaliste - un vrai, un pur, enfin ! -, producteur respecté à France Culture, sur une éphémère expérience de critique polar dans un hebdo branché : "J'ai arrêté parce que je n'avais pas le temps de tout lire !"

           Mais, mon ami, tes confrères non plus n'ont pas le temps de tout lire, la preuve m'en fut donnée très récemment par le chroniqueur candide et sympathique d'une émission culturelle à la télé, qui recommandait avec entrain un ouvrage avant de préciser : "Je ne l'ai pas encore fini, mais c'est génial."

           Dans ces conditions, l'accès aux médias n'a qu'une importance très relative. Il permet essentiellement, je le crains, de faire le point sur sa popularité du moment auprès de ses amis… 

           J'exagère ? Oui. Et pourtant…

 

François Thomazeau

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