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Voici la lettre-article
que Mosco Boucault m'a envoyée en réponse à mon invitation à écrire quelque
chose concernant le cinéma et notamment son travail de cinéaste. Je le
remercie pour la chaleur fraternelle qu'il me manifeste chaque fois que
je lui demande quelque chose, mais je suis particulièrement heureux ici
de vous faire partager ses réflexions, car elles me semblent très intéressantes
et même lumineuses sur le travail d'un documentariste.
Mosco
Boucault est l'auteur de Des terroristes à la retraite, son film-documentaire
le plus connu, mais aussi de plusieurs autres films-enquêtes, produits
en indépendant, dont il est l'auteur et le réalisateur.
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Cher
Roberto,
Je suis, tu le sais, depuis bientôt deux ans, l'otage d'un film documentaire
en Calabre. L'otage et le ravisseur : car c'est moi qui ai rêvé de ce
film et c'est moi qui me refuse à quitter les lieux pour la raison que
le rêve ne s'est pas encore réalisé. Rêve, alors qu'il s'agit d'un film
documentaire. C'est tout le paradoxe de ma situation.
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Je
suis embourbé en Calabre et tu me demandes de réfléchir à une contribution
sur le cinéma. Comment penser quand on est embourbé ? Comment écrire quand
de ma fenêtre monacale j'aperçois une famille calabraise attablée à dîner
devant une télévision où les images défilent sans entraves, moi qui depuis
2 mois n'ai tourné laborieusement que 2 plans : un plan fixe d'une affiche
électorale d'un candidat berlusconien. Un second, tout aussi fixe, représentant
le même candidat remerciant les électeurs de l'avoir élu dès le premier
tour. Ce candidat est un personnage évoqué dans le film que je rêve de
faire. Evoqué, alors qu'il faudrait l'interpeller pour l'interroger.
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Par
la faute du culte monothéiste imposé par mon école de cinéma, je ne
savais pas comment m'y prendre pour réaliser un film documentaire. Cette
ignorance m'a conduit à le faire comme s'il s'agissait d'un film de
fiction, en cherchant à raconter " comme au cinéma " une histoire,
forte, émouvante, âpre, dérangeante. Cette exigence ne m'a depuis lors
jamais quitté.
Comme pour l'écriture du scénario, j'ai passé avec mes témoins de longs
après-midi à les écouter, à débusquer leurs souvenirs. Puis je suis
allé avec eux en repérages sur les lieux de leurs souvenirs et les ai
vus retrouver cette fois avec leurs mains, leurs jambes, leurs corps
et leurs mots la trace des actions d'autrefois. Et je me suis alors
mis à rêver d'un film : l'histoire d'un groupe d'hommes et femmes, juifs
et communistes pour la plupart, qui ne se connaissent pas ; ils sont
originaires de Pologne, de Roumanie, de Hongrie ou d'Arménie ; ils sont
persécutés ; ils fuient leur pays et entrent clandestinement en France
dans les années 30; la guerre va croiser leurs chemins : ils vont
entreprendre ensemble un combat de guérilla urbaine contre les forces
d'occupation allemandes ; jusqu'à l'arrestation de leur groupe en novembre
1943 et leur exécution en février 1944. Cette histoire est racontée
par ceux qui, par accident, par chance, ont réussi à survivre. C'aurait
pu être un émouvant film de fiction. J'ai préféré la vérité nue du documentaire
parce qu'elle est plus sulfureuse, plus risquée.
J'ai
continué par la suite dans cette voie. Pour commencer un film documentaire
il me faut d'abord et avant tout un fond romanesque. Et c'est la raison
pour laquelle je suis embourbé en Calabre ! ! ! ! Signe que je n'ai
sans doute pas raison.
Mais avant d'y venir, laisse-moi te dire encore ceci. Le fond romanesque
je le retrouve chez un film dont je ne me souviens plus le titre de
Karel Prokop, un cinéaste français qui se penche sur l'histoire de son
pays natal. Le film est constitué uniquement d'archives des actualités
filmées de l'époque (années 39-50). Sur ces archives on entend 3 voix.
Non celles d'un commentaire neutre, explicatif, mais celles de 3 vies,
un grand'père, son fils et son petit-fils qui se racontent sur fond
d'archives : "ce jour là, mon papa a décidé de désobéir et de ne
pas assister à la manifestation du 1er mai". On a ainsi l'histoire
sans fards d'une famille tchèque sur fond d'histoire filmée d'un pays
malmené par l'histoire, la Tchécoslovaquie. L'histoire d'une famille
sur 3 générations, trame romanesque par excellence. Et, ce qui est aussi
beau que dans un roman, nous ne voyons pas les voix qui se racontent,
nous les entendons seulement, nous les rêvons. Film, à
mes yeux, unique, bouleversant.
Tout comme " Welfare " de Frédéric Wiseman. Un bureau d'aide
sociale à New York me semble-t-il. Des hommes et des femmes qui viennent
demander assistance à des employés assis derrière des guichets ou
des bureaux. Cela a toutes les apparences d'un reportage.
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C'est
en fait aussi fort, aussi drôle, aussi bouleversant qu'un roman social.
Pour 2 raisons, le cercle et le temps. Le cercle, l'unité de lieu : Wiseman
circonscrit un lieu et ne le quitte plus, et les témoins, qui entrent
dans ce lieu, anonymes au départ, acquièrent, parce que Wiseman ne sort
jamais du cercle, y demeure longtemps, près de 6 mois me semble-t-il (on
ne dira jamais assez le rôle primordial du temps dans l'éclosion d'un
film documentaire), une identité, une personnalité, une respiration.
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C'est
cela pour moi le mystère du documentaire comparé au bruit du reportage
: la respiration, les témoins ont le temps de respirer, d'exister. Dans
un reportage, j'y inclus la série de la BBC sur la guerre en Yougoslavie,
les témoins sont pris comme des outils, une phrase par ci, une autre par
là, en vue d'une démonstration.
Je pourrai te citer encore " Le chagrin et la pitié " de Marcel
Ophuls ou " Les vivants et les morts à Sarajevo " de Radovan
Tadic. Il y a dans ces films une UNITE (le cercle évoqué plus haut),
de fond et de forme, qui leur donne une intensité semblable à mes yeux
à la tragédie classique. Les personnages du Chagrin et de la Pitié ne
se connaissent pas. Mais ils ont en commun une ville, Clermont Ferrand,
un temps, l'occupation allemande, et une zone d'ombre : la collaboration.
Au lieu de faire défiler ses témoins comme le font certains documentaires
que j'ai physiquement beaucoup de mal à regarder tant leur structure horizontale
s'assimile à un catalogue de la Redoute , Ophuls les enserre dans une
arène, arène de la tragédie des années noires.
Je suis venu en Calabre en novembre 2000 réaliser un film documentaire.
Un homme, policier de son état, mène, sous la direction d'un procureur,
une enquête sur l'activité mafieuse d'un clan dans une petite ville de
Calabre. Les faits sont réels et filmés en temps réel. Les faits ? Des
lettres anonymes parvenues sur le bureau du procureur et qui, parce qu'elles
ont un fondement, suscitent l'ouverture d'une enquête. Que je te rassure:
dans le mot enquête, je ne retiens que le suffixe en quelque sorte c'est
à dire la quête. L'issue, l'arrestation, la mise en examen m'intéressent
peu. Ce qui m'attire c'est le cheminement d'un homme en quête de vérité(s)
: déterrer l'activité mafieuse, chercher à démontrer la terreur imposée
par un clan sur une petite ville de Calabre où la peur et la loi du silence
font partie de l'air qu'on respire.
Le tournage au départ m'a donné tous les espoirs. L'enquêteur cherchait
en tous sens au point qu'une fois j'ai physiquement failli rendre tout
ce que j'avais dans l'estomac : la voiture roulait vite sur des lacets
de l'Aspromonte, j'avais l'¦il collé au viseur, et le tournis m'a gagné.
Mais peu m'importait. J'étais partie intégrante d'une QUETE.
Aujourd'hui, l'enquête stagne. Elle stagne depuis près d'un an. Et je
continue inlassablement à préparer chaque matin ma caméra et mes micros
dans l'attente de la reprise. Une reprise qui ne vient toujours pas. Pourquoi
? Pour rien (c'est du moins mon avis). Ou pour si peu que cela me déprime.
Autour
de moi, les enquêteurs poursuivent leur activité. Ecoutes téléphoniques.
Paperasses. Photocopies. Pause café. Disputes. Commentaires sportifs.
Problèmes familiaux. Un beau reportage à faire. Mais je ne m'y résous
pas : j'ai rêvé d'un documentaire, d'une quête tenace, pas forcément couronnée
de succès, mais inébranlable. Je suis embourbé en Calabre parce que je
continue à rêver et ne parvient pas à me résoudre à m'incliner devant
une réalité médiocre. J'ai sans doute tort. La faute à l'idée que je me
fais du film documentaire : le temps ne peut jouer que pour moi, résistons
donc.
Con affetto.
Mosco
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