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n° 9. Juillet-Août 2002.

Mosco Boucault

Lettre-article

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Voici la lettre-article que Mosco Boucault m'a envoyée en réponse à mon invitation à écrire quelque chose concernant  le cinéma et notamment son travail de cinéaste. Je le remercie pour la chaleur fraternelle qu'il me manifeste chaque fois que je lui demande quelque chose, mais je suis particulièrement heureux ici de vous faire partager ses réflexions, car elles me semblent très intéressantes et même lumineuses sur le travail d'un documentariste.

Mosco Boucault est l'auteur de Des terroristes à la retraite, son film-documentaire le plus connu, mais aussi de plusieurs autres films-enquêtes, produits en indépendant, dont il est l'auteur et le réalisateur.

Cher Roberto,

Je suis, tu le sais, depuis bientôt deux ans, l'otage d'un film documentaire en Calabre. L'otage et le ravisseur : car c'est moi qui ai rêvé de ce film et c'est moi qui me refuse à quitter les lieux pour la raison que le rêve ne s'est pas encore réalisé. Rêve, alors qu'il s'agit d'un film documentaire. C'est tout le paradoxe de ma situation.

Je suis embourbé en Calabre et tu me demandes de réfléchir à une contribution sur le cinéma. Comment penser quand on est embourbé ? Comment écrire quand de ma fenêtre monacale j'aperçois une famille calabraise attablée à dîner devant une télévision où les images défilent sans entraves, moi qui depuis 2 mois n'ai tourné laborieusement que 2 plans : un plan fixe d'une affiche électorale d'un candidat berlusconien. Un second, tout aussi fixe, représentant le même candidat remerciant les électeurs de l'avoir élu dès le premier tour. Ce candidat est un personnage évoqué dans le film que je rêve de faire. Evoqué, alors qu'il faudrait l'interpeller pour l'interroger.

Pourquoi en suis-je arrivé là ?

A l'école de cinéma qui m'a formé, le culte en vigueur était monothéiste : la FICTION (en trois années d'études je ne crois pas avoir entendu une seule fois le mot documentaire). Et dès que j'en suis sorti je m'y suis attelé. J'ai écrit une histoire d'un fils en quête d'un père mort qu'il n'a pas connu. Un père mort dans une action de résistance terroriste pendant l'occupation allemande. C'était un mélange de rêve et de réalité. Réalité d'un fils en manque de père. Rêve d'un père guérillero.

Pour écrire cette histoire, je suis parti à la recherche d'hommes et de femmes qui avaient vécu cette période, avaient participé à cette guerre de l'ombre, la résistance terroriste. J'en ai retrouvés. Ils étaient âgés. Oubliés. C'étaient pour la plupart des étrangers, tailleurs de profession, communistes de conviction. J'ai écouté leurs histoires d'hommes ordinaires qui avaient entrepris de combattre l'armée allemande à Paris avec des bombes artisanales confectionnées, avec des tuyaux de gouttière, dans leurs cuisines.

J'ai obtenu l'avance sur recettes. Simone Signoret, qui avait aimé le scénario, devait y interpréter un rôle central.

Je n'ai jamais fait ce film. J'en ai fait un autre. Sur le même sujet. Moins cher, plus simple et tellement plus riche à mes yeux, un film documentaire: Des terroristes à la retraite

La décision est venue d'elle même. J'ai pensé à ces merveilleux témoins qui m'avaient ému et inspiré. Ils étaient âgés. Ils allaient mourir. Sans laisser de trace. En leur consacrant un film documentaire, j'allais en quelque sorte les empêcher de disparaître. Faire des films pour empêcher les gens de mourir, c'est tentant non ?

Par la faute du culte monothéiste imposé par mon école de cinéma, je ne savais pas comment m'y prendre pour réaliser un film documentaire. Cette ignorance m'a conduit à le faire comme s'il s'agissait d'un film de fiction, en cherchant à raconter " comme au cinéma " une histoire, forte, émouvante, âpre, dérangeante. Cette exigence ne m'a depuis lors jamais quitté.

Comme pour l'écriture du scénario, j'ai passé avec mes témoins de longs après-midi à les écouter, à débusquer leurs souvenirs. Puis je suis allé avec eux en repérages sur les lieux de leurs souvenirs et les ai vus retrouver cette fois avec leurs mains, leurs jambes, leurs corps et leurs mots la trace des actions d'autrefois. Et je me suis alors mis à rêver d'un film : l'histoire d'un groupe d'hommes et femmes, juifs et communistes pour la plupart, qui ne se connaissent pas ; ils sont originaires de Pologne, de Roumanie, de Hongrie ou d'Arménie ; ils sont persécutés ; ils fuient leur pays et entrent clandestinement en France dans les années 30; la guerre va croiser leurs chemins : ils  vont entreprendre ensemble un combat de guérilla urbaine contre les forces d'occupation allemandes ; jusqu'à l'arrestation de leur groupe en novembre 1943 et leur exécution en février 1944. Cette histoire est racontée par ceux qui, par accident, par chance, ont réussi à survivre. C'aurait pu être un émouvant film de fiction. J'ai préféré la vérité nue du documentaire parce qu'elle est plus sulfureuse, plus risquée.  

J'ai continué par la suite dans cette voie. Pour commencer un film documentaire il me faut d'abord et avant tout un fond romanesque. Et c'est la raison pour laquelle je suis embourbé en Calabre ! ! ! ! Signe que je n'ai sans doute pas raison.

Mais avant d'y venir, laisse-moi te dire encore ceci. Le fond romanesque je le retrouve chez un film dont je ne me souviens plus le titre de Karel Prokop, un cinéaste français qui se penche sur l'histoire de son pays natal. Le film est constitué uniquement d'archives des actualités filmées de l'époque (années 39-50). Sur ces archives on entend 3 voix. Non celles d'un commentaire neutre, explicatif, mais celles de 3 vies, un grand'père, son fils et son petit-fils qui se racontent sur fond d'archives : "ce jour là, mon papa a décidé de désobéir et de ne pas assister à la manifestation du 1er mai". On a ainsi l'histoire sans fards d'une famille tchèque sur fond d'histoire filmée d'un pays malmené par l'histoire, la Tchécoslovaquie. L'histoire d'une famille sur 3 générations, trame romanesque par excellence. Et, ce qui est aussi beau que dans un roman, nous ne voyons pas les voix qui se racontent, nous les entendons seulement,  nous les rêvons. Film, à mes yeux, unique, bouleversant.
Tout comme " Welfare " de Frédéric Wiseman. Un bureau d'aide sociale à New York me semble-t-il. Des hommes et des femmes qui viennent demander assistance à des employés assis derrière des guichets ou des bureaux. Cela a toutes les apparences d'un reportage.

C'est en fait aussi fort, aussi drôle, aussi bouleversant qu'un roman social. Pour 2 raisons, le cercle et le temps. Le cercle, l'unité de lieu : Wiseman circonscrit un lieu et ne le quitte plus, et les témoins, qui entrent dans ce lieu, anonymes au départ, acquièrent, parce que Wiseman ne sort jamais du cercle, y demeure longtemps, près de 6 mois me semble-t-il (on ne dira jamais assez le rôle primordial du temps dans l'éclosion d'un film documentaire), une identité, une personnalité, une respiration.

C'est cela pour moi le mystère du documentaire comparé au bruit du reportage : la respiration, les témoins ont le temps de respirer, d'exister. Dans un reportage, j'y inclus la série de la BBC sur la guerre en Yougoslavie, les témoins sont pris comme des outils, une phrase par ci, une autre par là, en vue d'une démonstration.
Je pourrai te citer encore " Le chagrin et la pitié " de Marcel Ophuls ou " Les vivants et les morts à Sarajevo " de Radovan Tadic. Il y a  dans ces films une UNITE (le cercle évoqué plus haut), de fond et de forme, qui leur donne une intensité semblable à mes yeux à la tragédie classique. Les personnages du Chagrin et de la Pitié ne se connaissent pas. Mais ils ont en commun une ville, Clermont Ferrand, un temps, l'occupation allemande, et une zone d'ombre : la collaboration. Au lieu de faire défiler ses témoins comme le font certains documentaires que j'ai physiquement beaucoup de mal à regarder tant leur structure horizontale s'assimile à un catalogue de la Redoute , Ophuls les enserre dans une arène, arène de la tragédie des années noires.

Je suis venu en Calabre en novembre 2000 réaliser un film documentaire. Un homme, policier de son état, mène, sous la direction d'un procureur, une enquête sur l'activité mafieuse d'un clan dans une petite ville de Calabre. Les faits sont réels et filmés en temps réel. Les faits ? Des lettres anonymes parvenues sur le bureau du procureur et qui, parce qu'elles ont un fondement, suscitent l'ouverture d'une enquête. Que je te rassure: dans le mot enquête, je ne retiens que le suffixe en quelque sorte c'est à dire la quête. L'issue, l'arrestation, la mise en examen m'intéressent peu. Ce qui m'attire c'est le cheminement d'un homme en quête de vérité(s) : déterrer l'activité mafieuse, chercher à démontrer la terreur imposée par un clan sur une petite ville de Calabre où la peur et la loi du silence font partie de l'air qu'on respire.

Le tournage au départ m'a donné tous les espoirs. L'enquêteur cherchait en tous sens au point qu'une fois j'ai physiquement failli rendre tout ce que j'avais dans l'estomac : la voiture roulait vite sur des lacets de l'Aspromonte, j'avais l'¦il collé au viseur, et le tournis m'a gagné. Mais peu m'importait. J'étais partie intégrante d'une QUETE.

Aujourd'hui, l'enquête stagne. Elle stagne depuis près d'un an. Et je continue inlassablement à préparer chaque matin ma caméra et mes micros dans l'attente de la reprise. Une reprise qui ne vient toujours pas. Pourquoi ? Pour rien (c'est du moins mon avis). Ou pour si peu que cela me déprime.

Autour de moi, les enquêteurs poursuivent leur activité. Ecoutes téléphoniques. Paperasses. Photocopies. Pause café. Disputes. Commentaires sportifs. Problèmes familiaux. Un beau reportage à faire. Mais je ne m'y résous pas : j'ai rêvé d'un documentaire, d'une quête tenace, pas forcément couronnée de succès, mais inébranlable. Je suis embourbé en Calabre parce que je continue à rêver et ne parvient pas à me résoudre à m'incliner devant une réalité médiocre. J'ai sans doute tort. La faute à l'idée que je me fais du film documentaire : le temps ne peut jouer que pour moi, résistons donc.


Con affetto.

Mosco

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